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[CHRONIQUE] Disparition des paroisses et renaissance des « Plou » ?

Cet article est le texte de la conférence proposée par Yves de Boisanger à l’occasion des 30 ans du Minihi-Levenez, qui a lieu ce week-end. Il est aimablement proposé aux lecteurs d’Ar Gedour qui n’auraient pu assister à cette journée et aux interventions.

Introduction

Même avec un prudent point d’interrogation, ce titre sent un peu la provocation … Je l’accorde volontiers mais vous verrez, au bout du compte, qu’ il contient plus de matières à réflexions qu’il n’y paraît. Voyons un peu.

Tout est parti de ce second livre à plusieurs mains que nous devons à Yvon Tranvouez : « Religion (s) en Bretagne aujourd’hui ». Paru en avril 2014, il fait suite à « Requiem pour le catholicisme breton ? » sorti en février 2011.

Deux ouvrages très documentés, servis par les contributions d’universitaires connus, souvent Maîtres de conférences au Centre de Recherche Bretonne et Celtique de l’Université de Bretagne Occidentale, membres de la section Religion de l’Institut Culturel de Bretagne, parfois prêtres ou religieuses, bref, des personnes aux compétences évidentes.

Quelle impression ai-je retiré de cette lecture ?

En un mot comme en cent : si l’Eglise catholique bretonne était une entreprise cotée en Bourse, je vous conseillerais, toute affaire cessante, de vous précipiter pour vous débarrasser au plus vite de vos dernières actions. Le bateau coule. Non seulement les rats ont quitté le navire depuis belle lurette, mais c’est l’équipage, ce sont les officiers qui vont manquer sous peu … et un bateau sans officiers ! je ne vous dis pas !

Mon propos part de là.

Bien sûr, face à ces intervenants aux références indiscutables, je ne pèserais pas lourd si j’avais la fâcheuse idée de les contredire. Raison pour laquelle je vous invite à nous cantonner dans une lecture simplement orthodoxe des faits tels que nos universitaires nous les livrent.

Permettez-moi d’insister quand même sur ce mot : « orthodoxe » ; il signifie bien sûr « conforme à l’enseignement dispensé par l’Eglise » mais je l’utilise plus encore pour sa référence à nos frères orientaux qui, au moment de Pâques, se saluent par cette magnifique explosion de joie : «  Kristos voskres ! », « Christ est ressuscité ! ». « Jezuz zo beo ! ».

Aucune lecture ne peut être orthodoxe si elle vient à oublier … la joie de savoir que nous sommes sauvés ; que nous sommes aimés du Père ET sauvés.

Ceci étant dit, commençons par mieux regarder ce qui est en train de disparaître effectivement. Ce terrain étant dégagé ; grâce aux études de nos chercheurs, nous verrons mieux la nature des bourgeons qui percent ici et là.

Le titre que je me suis un peu amusé à choisir vous semblera alors, je l’espère, tout à fait justifié.

Qu’est-ce qui meurt, au juste ?

Alors ? Qu’est-ce qui est en train de disparaître ? L’Eglise ? Certainement pas ! comment voudriez-vous ? Même à grand renfort de chiffres, de statistiques ou de tableaux, comment voudriez-vous convaincre qui que ce soit de sensé que l’Eglise puisse mourir ?

Depuis plus de 2000 ans, elle en a vu bien d’autres !

Non ! ce qui est en train de disparaître ce n’est, une fois de plus, qu’une forme passagère de cette organisation humaine que l’on appelle aussi l’Eglise.

C’est tout. C’est tout ; mais c’est, tout de même, une sacrée secousse car nous étions tellement habitués à cette forme, que nous n’étions pas loin de la confondre – bien qu’elle ne puisse être, par nature, que passagère – de la confondre avec son essence ; avec ce pour quoi elle a été instituée : nous montrer la route, nous aider à marcher, nous accompagner… et non pas tellement nous héberger !

 

Notre excuse tient au fait que la forme d’Eglise qui est en train de disparaître est née il y a plus d’un millénaire et demi ! il y a 1622 ans exactement ; avec cet édit de Constantinople par lequel, en 392, l’empereur Théodose rendait au christianisme le dangereux service d’en faire la religion officielle de l’empire romain.

Bien entendu, lorsque je dis « dangereux service », je me rends coupable d’un anachronisme grossier : tous les chrétiens de cette époque, absolument tous, ont applaudi à une décision qui mettait enfin un terme à plus de trois siècles de persécutions souvent effroyables. Rappelez-vous : Néron, les chrétiens livrés aux fauves … des centaines et des centaines de martyres … Trois siècles de persécutions ; par moment interrompues, mais quand même !

L’autorisation du culte chrétien en 313 par l’empereur Constantin puis le christianisme promu au rang de religion officielle de l’immense empire romain, de la frontière Sud de l’Ecosse à l’actuelle Turquie incluse, on comprend l’allégresse de nos lointains prédécesseurs !

Avec le statut de religion d’Etat, l’Eglise a adopté dans tout l’empire une structure géographique calquée sur celle de l’administration laïque ; elle est devenue « diocésaine ».

Je m’arrête un instant :

En ce qui nous concerne, nous, Bretons de Basse-Bretagne, cette forme « diocésaine » de l’Eglise n’a commencé à s’introduire progressivement qu’à partir de 818, lorsque l’empereur carolingien Louis, dit « le Pieux » bien qu’excommunié, parvint à obtenir du Père Abbé de Landévennec l’abandon des règles de l’Eglise Celtique. Cette Eglise, essentiellement façonnée en Irlande, avait adopté une forme de chrétienté « monastique » ; inspirée des « Pères du désert » égyptiens ; parfaitement orthodoxe mais beaucoup plus conforme aux aspirations d’un peuple demeuré, lui, à l’écart de l’empire et donc de l’esprit romain de la cité.

Quelques années plus tard, en 871, le roi breton Salomon s’étant vu refuser par le pape Hadrien II, l’autonomie de l’Eglise bretonne, celle-ci se mit définitivement au diapason du siège archi-épiscopal de Tours. Nos parents de l’époque entrèrent alors vraiment – mais avec presque cinq siècles de décalage, autrement dit : après 20 générations d’Eglise « monastique » ! – dans cette fameuse forme d’Eglise qui est en train de disparaître.

Peut-être ce rappel historique vous aura-t-il paru un peu long ; il était pourtant indispensable pour expliquer pourquoi le peuple breton peut avoir gardé la mémoire, même confuse, même inconsciente, d’une forme d’Eglise dite « monastique » dans laquelle ont vécu ses 20 premières générations.

Mais certains se demandent sans doute : qu’est-ce qu’une forme « diocésaine » d’Eglise et qu’est-ce qui fait dire que cette forme est en voie de disparition, du moins chez nous ?

Oh ! rien de plus simple !

Au IVème siècle, l’Eglise devenant donc religion d’Etat, les sièges épiscopaux se sont transformés en sièges administratifs de territoires clairement délimités qu’on a appelés « diocèses ».

De fil en aiguille, de réunions en réunions (les fameux « conciles »), outre l’enrichissement des dogmes, cette administration s’est de plus en plus sophistiquée (… du grec « sophia », « sagesse ») jusqu’à devenir un appareil extraordinairement lourd et compliqué, seul susceptible de donner une vie coordonnée à une chrétienté se comptant désormais en milliards de personnes réparties sur la terre entière.

Parce que, ne l’oublions quand même pas, cette Eglise organisée en diocèses, eux-mêmes réunis en archi-diocèses, regroupés en Eglises nationales coordonnées par la Curie romaine et ses dicastères, c’est à dire ses ministères … Cette Eglise et la Bonne Nouvelle qu’elle a mission d’annoncer ont rencontré un immense, un stupéfiant, un incroyable succès qui ne semble pas du tout ralentir, du moins hors de la vieille Europe !

Seulement, comme vous l’aurez remarqué, je suis parti de l’évêque et du diocèse pour remonter jusqu’au Saint-Siège. L’Eglise « diocésaine » va aussi de l’évêque, successeur des apôtres, jusqu’aux simples fidèles : nous.

Elle y va à travers l’organisation clé : la « paroisse ».

La clé de voûte de l’Eglise « diocésaine », c’est la « paroisse » ; c’est elle qui, chez nous, serait en voie de disparition. J’y arrive enfin !

La « paroisse » est, selon le canon 515, c’est à dire selon la définition en vigueur dans l’Eglise catholique : « une communauté précise de fidèles qui est constituée d’une manière stable dans une Eglise particulière et dont la charge pastorale est confiée à un curé, comme à son pasteur propre, sous l’autorité de l’évêque diocésain. »

… Plus de communautés bien précises, sinon des regroupements de plus en plus volumineux d’anciennes paroisses ; plus de stabilité mais un turn-over de moins en moins repérable des assemblées dominicales ; plus de « curé » en charge de nos âmes (« curé », du latin « curatis animarum ») ou alors, avec tellement d’âmes que le malheureux ne peut plus leur consacrer beaucoup de temps à chacune …

Est-il vraiment nécessaire d’énumérer chiffres, tableaux et statistiques de nos ouvrages cités ?

Notre diocèse de Quimper et Léon compte 337 paroisses et n’avait plus, en 2011, que 280 prêtres dont 125 en retraite sans affectation et 144 seulement en activité ; parmi ces derniers, 108 avaient entre 50 et 75 ans. En 50 ans ( 1960 / 2010 ) notre diocèse est passé de 1056 prêtres à 289 …

Le nombre des ordinations cumulées en dix ans est passé de 167 (décennie 1951-1960) à 7 (décennie 2001-2010).

Inutile de continuer : la forme « paroissiale » telle que définie par le canon 515, dans l’Eglise, en Bretagne, est obligatoirement et mathématiquement moribonde. Correction : à l’exception peut-être des villes, la forme « diocésaine » articulée en « paroisses » est moribonde.

Nous en souffrons. J’en souffre. J’ai énormément aimé et j’aime toujours énormément le souvenir de ce cocon religieux au sein duquel il faisait bon de s’épanouir puis de vivre.

Toute une littérature de témoignages et de souvenirs d’enfance a beau vouloir me persuader du contraire, je n’ai toujours que de l’affection, du respect et de la reconnaissance pour chacun de ces sept recteurs que j’ai vus se succéder chez-moi, à Saint-Urbain.

Il s’agit donc bien d’un séisme et je trouve tout à fait fondés les titres inquiétants des ouvrages auxquels je fais référence. Je rappelle simplement que le premier, « Requiem pour le catholicisme breton ? », comporte un point d’interrogation.

Certes, la forme aimée des paroisses d’antan est en train d’achever de disparaître mais n’est-ce pas le propre de toute forme de disparaître ou, du moins, d’évoluer de façon tellement radicale qu’il puisse y avoir apparence de rupture entre l’ancienne forme et sa remplaçante ?

Je n’ai évidemment aucune prétention à tenter de décrypter les raisons tant humaines que surnaturelles de ce que nous vivons. Je sais simplement qu’il y a des deux. Il y a des raisons humaines ET des raisons surnaturelles. Forcément.

Qu’il y ait l’effet de l’urbanisation, l’effet de l’amélioration des conditions matérielles de vie, l’effet de l’accès à plus de connaissances par la généralisation d’une scolarisation plus longue, l’effet télévision, l’effet « pont » (je parle du pont de Plougastel que craignait tant Monseigneur Duparc ) … Pourquoi pas ? Et bien d’autres facteurs humains très certainement encore, mais il y a aussi et, je le crois, par dessus tout … le plan de Dieu ; un plan qui nous échappe totalement mais dont nous devons prendre garde de ne pas oublier que son ressort est l’Amour et que son but est notre bonheur qu’on appelle aussi notre Salut.

Nous sommes aimés du Père ET définitivement sauvés.

D’une certaine façon, cette disparition d’une forme connue ressemble à tout ce que nous voyons du monde vivant autour de nous au rythme des saisons et des âges.

La forme « paroissiale » a eu son printemps ; elle a connu les incroyables récoltes de son été, surtout chez-nous, en Bretagne « terre de prêtres » ( mais aussi de religieux, de religieuse et, de façon tout à fait singulière, de missionnaires … Sait-on assez que la Bretagne, classée en 1952 par la revue jésuite « Missi », à la 180ème place des régions susceptibles de fournir des missionnaires, se classait 8ème pourvoyeuse effective ? Vous avez 1/180ème des terres cultivables et vous donnez 1/8ème de la récolte ! pas étonnant que l’automne nous ait bercés un moment de sa nostalgie ! et puis le temps de l’hiver est là.

Pourquoi la Création comporte-t-elle ce cycle immuable ? Je ne sais pas ; mais je constate qu’il est incontournable et je crois qu’il est bon.

Faudrait-il s’en attrister ? … alors que la promesse d’un nouveau printemps est incluse dans le raccourcissement des jours ?Peut-être y a-t-il déjà des perce-neige ? Dans ce titre « Religion (s) en Bretagne aujourd’hui », le « s » volontairement souligné par une parenthèse est-il annonciateur de formes nouvelles et donc d’espoir ?

Quelle est la nature des pousses qui commencent à apparaître ?

A dire vrai, nos universitaires, prêtres inclus, pointent surtout du doigt un certain nombre d’échecs apparents et de déceptions.

Comment dire ? Un peu comme si cette forme « paroissiale » avait été, pour eux, synonyme d’une « Eglise Triomphante » dont ils auraient vivement souhaité la très profonde mutation mais dont la disparition ne s’accompagnerait pas de l’apparition de l’Eglise qu’ils voulaient … ?

Toujours est-il que nos différents auteurs dépeignent surtout des « mutations » en forme de disparitions progressives. C’est le cas des frères de Ploërmel dont le nombre est passé, en 50 ans, de 225 à 32 dans notre seul diocèse. Cas partagé par la congrégation des Filles de Jésus de Kermaria qui a perdu les deux tiers de ses effectifs en 40 ans et s’est vu contrainte de fermer son juvénat par absence de candidate … Bien sûr, nos auteurs soulignent en parallèle l’apparition – mais dans des structures inchangées ! – de laïcs de plus en plus nombreux à des postes de responsabilité. Si les structures sont inchangées, est-ce vraiment une mutation ? Et surtout en quoi peut-elle être porteuse d’espoir ?

Outre ces « mutations » ( ? ), le militantisme, si puissant au siècle dernier avec les différentes branches de l’Action Catholique, ce militantisme chrétien auquel nous devons tellement de transformations majeures de notre société, ce militantisme semble s’être dilué, avoir fondu.

Tantôt, victime de sa réussite, il s’est transformé en appareils de plus en plus étrangers aux références évangéliques, cas de la JAC, de la JACF, de la JEC, de la JOC … Tantôt, de « réformateur » comme la communauté de Boquen, il s’est atomisé en groupuscules désormais peu lisibles, impuissants même à se faire entendre.

Désespérant, dirait-on, de trouver un peu d’espoir dans l’absence d’un renouveau conforme à leurs vœux, les auteurs de « Religion (s) en Bretagne aujourd’hui » sont allés explorer ce « s » de « religions » … Les catholiques bretons, abandonnant leurs paroisses traditionnelles, se seraient-ils tournés vers d’autres formes de chrétienté ?

Quid du protestantisme ? On le sait, le protestantisme historique, celui qui est né de la Réforme luthérienne et calviniste puis janséniste, n’a jamais rencontré beaucoup d’écho en Bretagne ; moins encore en Bretagne bretonnante où un sens aigu de la justice se révulse à toute idée de prédestination. Bien sûr, la grâce de Dieu nous est indispensable ; bien sûr, cette grâce de Dieu est totalement due à sa bonté ; totalement gratuite … Mais, non, cela ne peut pas vouloir dire que nos destinées, aux uns et aux autres, sont écrites depuis toujours, une fois pour toute : ce serait injuste ; ce serait contraire à l’idée de justice que Dieu, Lui-même, a mis en nous !

Nos chercheurs constatent que, apparemment, nous pensons toujours ainsi.

Le protestantisme importé de Grande Bretagne, celui des Eglises Méthodiste ou Presbytérienne, infiniment plus proche de nos mentalités, demeure néanmoins, lui aussi, très marginal et pratiquement confiné aux familles britanniques installées chez nous.

Les auteurs notent également – et c’est intéressant – que la Bretagne semble beaucoup moins perméable que le reste de la France aux flambées évangéliques hormis sous sa forme « Vie et Lumière ». Mais celle-ci ne touche que les « gens du voyage ». On en connaît surtout les bruyants rassemblements estivaux dont la presse fait état pour d’autres motifs que religieux …

Seul, peut-être, le courant pentecôtiste pourrait-il faire exception ? Mais il s’agit d’un phénomène surtout urbain au sein duquel la proportion d’immigrés semble dominer …

A défaut d’autres formes chrétiennes, la demande de spiritualité bretonne se serait-elle tournée vers des religions venues d’ailleurs ? Bouddhisme ? Shintoïsme ? Islam ? Judaïsme ? Apparemment, non. Pour autant, ce n’est en rien par méconnaissance ou par absence de curiosité bien au contraire puisque l’on apprend que le pourcentage du nombre des achats de livres concernant ces courants est passé de 44% à 51% dans les rayons spécialisés d’une librairie-témoin de Brest.

Les « autres » religions ne semblant pas avoir profité de la désertification paroissiale, les Bretons se seraient-ils laissés tenter par les sectes ou par l’ésotérisme ?

Bien que ces propositions soient très visibles du fait d’un prosélytisme souvent qualifié « d’agressif », les résultats chiffrés des conversions ne sont pas au rendez-vous : moins de 10.000 Témoins de Jéhovah pour la Bretagne historique ; moins de 2.000 Mormons ; une poignée d’adeptes de groupes druidiques qui, se revendiquant 2.000, ne semblent pouvoir regrouper plus de 50 personnes à la fois … On compterait une soixantaine de Baha’ï (adeptes du baha’ïsme) et 25 à 30 postulants aux séminaires rennais de la Scientologie…

Faut-il aller plus loin ? La Bretagne héberge certes l’éventail à peu près complet des options religieuses possibles mais aucune ne semble avoir profité de la désaffection concernant la forme « paroissiale » de l’Eglise catholique bretonne.

Voilà, en gros, la conclusion assez terne à laquelle nous arriverions en n’utilisant que 16 chapitres sur les 18 que compte l’étude.

Car il y a tout de même deux autres chapitres. Le premier traite du Renouveau charismatique et des communauté nouvelles ; le second, dit « révélateur », aborde l’accueil dans les monastères et dans les centres spirituels catholiques.

Et là, surprise-surprise, ne dirait-on pas des perce-neige ? Si, rien que dans notre diocèse, l’étude fait état d’un nombre de groupes charismatiques passé de 1 à 19 entre 1971 et 2012, ne s’agit-il pas de pousses nouvelles ? … Las ! rien n’est moins certain puisque ce nombre était monté à 46 en 1994 et n’a cessé de diminuer depuis. La prudence s’impose toujours avant de sauter de joie ou de battre des mains !

Communauté de l’Emmanuel, Communauté des Béatitudes, Communauté du Chemin Neuf, Communauté du Verbe de Vie, groupes de prières de la Communauté Réjouis-Toi, Communauté de l’Arche, Fraternité Abba, Communauté Foi et Lumière … Et beaucoup d’autres. Il y a là un foisonnement issu d’initiatives généreuses, parfois sans lendemain mais qui interdisent de penser que notre terre, comme épuisée par une sorte de chant du cygne « paroissial », serait devenue stérile …

Et puis, curieusement, dans cette recherche tellement fouillée que l’on y a détecté jusqu’à une microscopique Communauté de l’Arche de l’Epiphanie, infiniment sympathique, de 8 adultes et 5 enfants à Plounéour-Lanvern … Curieusement, on nous a oublié !

On nous a oublié, nous, l’association du Minihi-Levenez, Centre Spirituel Bretonnant de Quimper et Léon ; on nous a oublié. Pourquoi ?

Nous ne sommes pas une paroisse. Nous ne sommes pas une structure très ancienne : 30 ans . Nous sommes d’après le Concile Vatican II. Nous sommes nés à la demande de notre évêque et nous sommes – même très discrètement – présent dans l’organigramme diocésain. Nous avons une vie bien remplie ; des célébrations au minimum hebdomadaires ; des temps quotidiens de prières en breton sur Radio Rivages ; des temps forts annuels tels que pèlerinages tantôt en Terre Sainte, tantôt en Irlande, au Pays de Galles, à Iona en Ecosse où simplement chez nous ; nous pratiquons un Tro Breiz non-stop ; nous bénéficions d’un bulletin périodique bilingue diffusé à plusieurs centaines d’exemplaires ; notre site internet n’est pas si mal visité … Que fallait-il d’autre pour se faire référencer dans « Religion (s) en Bretagne aujourd’hui » ? Est-ce que, par hasard, le fait d’être bretonnant (ou d’essayer de l’être) nous aurait valu d’être récusés comme étant « d’hier » ? « Dépassés » ?… Un peu comme Diwan aux yeux de l’Education Nationale, sans-doute ? Etonnant, cette réticence bretonne devant ce qui n’est, tout simplement, que breton. Persistance du complexe « Yez ar vez » ? La « langue de la honte » … ?

Donc, oui, il y a bel et bien foisonnement de jeunes pousses même s’il est trop tôt pour prédire l’avenir de chacune.

De ce foisonnement, j’aimerais dire – en inversant la jolie formule de Monique Hébrard dans son ouvrage de référence – j’aimerais dire que le fait d’attribuer l’origine du mouvement charismatique à tel ou tel contexte socio-culturel, ne saurait autoriser à écarter le rôle de l’Esprit saint.

Ce rôle est peut-être encore plus visible dans le second chapitre que j’ai annoncé : l’accueil dans les monastères et dans les Centres Spirituels. Il ne concerne malheureusement que l’évêché de Vannes.

Ce qui surprend au premier abord, dans ce diocèse tout au moins, c’est une vitalité à laquelle on ne s’attendait plus vraiment : 1269 religieuses et 315 religieux répartis en 33 congrégations différentes ; même si certaines sont atteintes par un vieillissement parfois inquiétant, ce n’est pas rien !

L’étude s’affine en distinguant autant que faire se peut les structures qui tentent de s’adapter en rajeunissant des propositions anciennes et celles qui sont nées avec les nouvelles demandes : ainsi l’abbaye de Langonnet, devenue maison de retraite des Pères du Saint-Esprit, malgré toute sa bonne volonté, ne peut avoir le dynamisme de la jeune Ti Mamm Doue qui, à Cléguérec, aura accueilli 4.342 retraitants en 2010 et continue de prospérer !

Pour Sœur Suzanne Le Rouzic, rédactrice de cette communication, Fille de Jésus de Kermaria et Docteur en Ethnologie, la progression observée en ce début de XXIème siècle fait suite à une baisse de fréquentation continuelle constatée à la fin du XXème. Pour elle : « … le nombre des prêtres diminuant dans les paroisses, les croyants trouvent désormais d’autres lieux et d’autres rythmes de pratique religieuse (…) chacun s’oriente vers la structure la plus adaptée à sa recherche spirituelle (…) » et de parler de la constitution de « pôles spirituels ».

Tiens-tiens ? Des « pôles spirituels » à la place des paroisses ?

Si cette recherche de « pôles spirituels » n’est qu’un palliatif à l’effondrement des paroisses, pourquoi Sœur Suzanne Le Rouzic trouve-t-elle cette innovation « révélatrice » ? Et « révélatrice » de quoi ? Révélatrice de ce que, spontanément, du simple fait d’une laïcisation imposée par la chute brutale du nombre de prêtres, le peuple breton semble se tourner vers une quête spirituelle pouvant rappeler celle de ses origines de chrétienté « monastiques » que j’ai abordées plus haut ?

Entendons bien : est-ce que la naissance de ces pôles peut vouloir dire que l’on pourrait assister à une forme de retour rappelant les origines « monastiques » de la christianisation bretonne ? Un retour aux traditions ?

En ce cas, ce serait contraire à ce que suggère Joël Hascouët, autre Docteur en Ethnologie qui s’est penché, lui, sur les pardons et troménies et qui soutient que « tradition et sécularisation » sont deux logiques vouées à « s’affronter » ? Plus la sécularisation progresserait, c’est à dire moins il y aurait de prêtres, plus la tradition se trouverait contestée et donc, devrait reculer …

Qui a raison ?

Avant de trancher – ce que je ne me risquerai pas à faire – arrêtons-nous un instant sur cette question des pardons et des troménies. Ce n’est rien de dire que ces manifestations religieuses qualifiées de « festives » en dérangent plus d’un ! Pardons et troménies se refusent à rentrer sagement dans la boite qui leur a été attribuée. Quand je dis « boite », c’est bien de cercueil dont il s’agit.

Après nos premiers siècles au cours desquels les moines-ermites leur ont donné naissance en christianisant des rites religieux rescapés de l’époque druidique, tout le monde a essayé à un moment ou à un autre de les déraciner puis, n’y parvenant pas, de les récupérer.

Ni les tentatives de déracinements – par le clergé de la contre-réforme puis par les vagues anti-cléricales puis, pour finir – allez ! avouons-le ! – par notre Eglise d’après-concile – ni les tentatives de récupérations – par l’attributions d’ « indulgences » auxquelles on doit justement le nom de « pardons », par l’invention de fêtes citoyennes et, récemment, par l’arrivée des syndicats d’initiatives – rien ne semble y faire grand chose : pardons et troménies n’ont pas l’air de vouloir mourir du tout.

Pire (quand je dis « pire », je ne pense pas forcément « pire » ), pire, on en invente de nouvelles … Eh oui, regardez la « Vallée des Saints » …

N’est-ce pas curieux ?

On dirait – mais n’étant pas ethnologue, j’avance cette hypothèse avec prudence – on dirait que ces pardons et troménies sont des rites de cohésions sociales dont la dimension spirituelle est une dimension importante tout en n’étant qu’une dimension.

Ces rites de cohésion ne deviendraient-ils pas d’autant plus importants que ceux de l’ancienne paroisse, comme la messe dominicale, toucheraient à leur fin ?

Si tel est le cas, il ne faut pas s’étonner de ce que la revitalisation de ces moments forts de la vie communale – anciennement paroissiale – passe aux mains de laïc soucieux d’éviter que leurs lieux de vie ne deviennent de simples cités-dortoirs.

C’est ici que je trouve le moment venu de vous parler enfin des « Plou ».

Une analogie avec le « Plou » ?

Des « pôles » d’un côté, des « Plou » de l’autre … La simple ressemblance phonétique serait une ficelle un peu grosse pour tenter un rapprochement. Evidemment.

Mais, au fait, qu’est-ce que c’est, un « Plou » ?

Il y a deux écoles : celle qui écrit « Ploue » avec un « e » final et qui dit « une ploue » en affirmant tranquillement que « la ploue » est la forme paroissiale bretonne d’origine. Pour elle : « ploue » = « paroisse » et rien d’autre. Circulez ! il n’y a rien à voir.

J’adhère, pour ma part, à la seconde école.

Avec elle, je vous demande de bien regarder ces 179 villes et villages de la Bretagne bretonnante dont le nom commence par « Plou » ou par sa déformation « Plu », « Pleu », « Ple », « Poul », « Plab », « Pleb » etc… Tous issus du latin « Plebs » qui signifie « Peuple ». 134 d’entre eux sont suivis d’un nom de personnes qui, pour 44 au moins, sont attestées comme ayant été de ces moines-ermites que la tradition appelle des « saints »

Les « Plou » sont apparus avec l’immigration bretonne dite « monastique », en Armorique, au Vème ou au VIème siècle. Ce sont des regroupements volontaires de migrants qui, pour s’identifier, se disaient « Peuple de untel ». Parfois « Peuple du Christ » (Pleyber-Christ), parfois « Peuple de Iben » (Pleyben) ou encore « Peuple du Castrum », c’est à dire du camp retranché (Plougastel) etc…

Le « Plou » n’est, ni plus ni moins, qu’un pôle identitaire de regroupement.

En ce temps là, il ne peut pas s’agir de « paroisse », découpage administratif d’un « diocèse », puisque, justement, il n’y a pas de « diocèse » au sens où nous l’entendons, dans l’espace bretonnant. Certains moines-ermites avaient certes reçu l’onction épiscopale et procédaient à des ordinations en toute légitimité, mais le vaste territoire qu’ils arpentaient n’avait rien à voir avec un quelconque « diocèse » administratif gallo-romain tel que Rennes ou Nantes.

Comme je l’ai dit plus haut, cette société particulière, non « paroissiale », cette société des « Plou », a duré du VIème siècle à la fin du IXème au moins.

Elle a laissé son emprunte toponymique, non seulement au travers des « Plou », mais, un peu plus tard, à travers les « Lann » et les « Loch » qui rappellent l’extraordinaire influence de nos « pères fondateurs ». Voilà pour le petit rappel historique.

Revenons à nos moutons : que reste-t-il de tout ça ?

Est-ce que l’héritage spirituel de ces quatre ou cinq siècles vécus au sein des « Plou » qui ne connaissaient pas d’autre Eglise que celle de forme « monastique » celtique est parvenu jusqu’à nous ?

Est-ce qu’il en reste encore assez de traces pour que l’on puisse imaginer que cet héritage puisse exercer une influence sur l’apparition des « pôles spirituels » d’aujourd’hui ?

Si traces il y a, ces traces peuvent-elles indiquer une voie de sortie possible de l’hiver actuel ? Bien.

Si l’héritage est parvenu jusqu’à nous ? La réponse est « oui » mais en ajoutant aussitôt « Dans quel état, mon Dieu ! »

Il est parvenu jusqu’à nous, comme tout ce qui traverse le temps : déformé, bosselé, fissuré, amputé. Parfois, bien difficile à reconnaître ou à décrypter ; un peu comme les noms de lieux, justement : qui reconnaît « le peuple d’Iben » dans « Pleyben » ? Et, d’ailleurs, qui était cet Iben dont Bernard Tanguy nous dit qu’il n’en sait rien même s’il suppose qu’il aurait peut-être été compagnon de saint Guénolé ?

Mais si, aujourd’hui encore, des hommes et des femmes, à la période prescrite, en semaine, incognito, parcourent toujours les 12 kilomètres de la grande troménie de Locronan – ce qui n’a rien de vraiment festif – c’est bien parce que, dans ce rituel christianisé il y a quelque chose de très enraciné, de très profond, qui correspond toujours à une vraie demande, à une vraie attente … Mais laquelle ? Et pourquoi ? Et comment ?

Il en faut et il en faudra du travail pour reconstituer tout ça et mieux comprendre d’où nous venons ; donc qui nous sommes !

Donc, comment nous transmettre la Bonne Nouvelle avec quelques chances d’être mieux écouté !

Fort heureusement l’Université nous donne un grand nombre de chercheurs de qualité ; le travail continue d’avancer.

A la question de savoir si cet héritage peut accompagner ou faciliter l’émergence de ces fameux « pôles spirituels » annoncés par Sœur Suzanne Le Rouzic ? Je ne peux que proposer quelques pistes.

La première et, peut-être, la plus importante, concerne le caractère volontaire de la démarche : nos pères se sont regroupés d’eux-mêmes autour d’hommes – de « saints » – qu’ils avaient choisis ; car une des caractéristiques de nos moines-ermites était de ne pas être là pour encadrer, diriger ou même évangéliser … Ils n’étaient pas là pour être « curés » ou « recteurs ». Ils étaient venus, quittant leurs familles et leurs pays, l’île de Bretagne ou l’Irlande, pour trouver des « déserts » ; pour trouver Dieu. C’étaient des pèlerins, des « marcheurs de Dieu ». Des « chercheurs de Dieu » ; des « klaskerien Doue ».

Comment dire …  L’époque « paroissiale » qui s’achève a été une époque stable, une belle époque de bonnes certitudes bien encadrées.

Non seulement cette époque est finie, mais nos concitoyens ne supportent plus ni les certitudes, ni la discipline ; ils veulent décider eux-mêmes, trouver eux-mêmes, choisir eux-mêmes et, contrairement à ce que beaucoup ont l’air de prétendre, ce n’est pas forcément la facilité qui les attire !

Nous sommes donc en présence de plusieurs indices de convergences :

  • une spiritualité particulière, largement centrée sur l’esprit de quête qui s’exprime aujourd’hui, même confusément, au travers de manifestations identitaires toujours bien vivantes (pardons, troménies, tro-Breiz pour faire court) ;

  • un appel à prendre la route vers des « pôles de spiritualité » alors que disparaît le cadre sécurisant des « paroisses » ;

  • l’invitation et la possibilité d’une démarche volontaire puisque la référence à l’autorité des recteurs a vécu et qu’il n’y a plus vraiment de pression sociale à une pratique religieuse.

 

Tout ceci ne constitue-t-il pas une bien étrange similitude ?

A l’époque où, entre deux périodes de persécutions, l’Eglise tentait de s’institutionnaliser – à la fin du IIème siècle – Tertulien, considéré aujourd’hui comme « Père de l’Eglise » et réhabilité par le pape Benoît XVI, mais condamné de son vivant comme dangereux hérétique, aimait à proclamer : « On ne naît pas chrétien, on le devient ! ». Ainsi entendait-il s’écarter de toute conception « magique » du baptême et affirmer que toute vie est une quête de Dieu ; une marche vers un Dieu d’Amour qui appelle tout le monde.

Je crois que cette sorte de « dés-institutionnalisation » de l’Eglise que constitue, à notre niveau, la disparition progressive des paroisses, redonne toute sa puissance à cette vision. Je crois également que c’est elle qui animait nos « Pères fondateurs », ces « saints » éponymes des « Plou ».

Tout le monde aura compris pourquoi, parmi tous les « pôles de spiritualité » possibles, j’ai choisi celui qui est le mieux à même de me relier à l’esprit des « Plou ».

Conclusion

« Religion (s) en Bretagne aujourd’hui » ? C’est un titre bien trouvé pour une somme d’études extrêmement utiles. Est « religion » tout ce qui nous « relie » à Dieu et, parce que nous reliant à Dieu, nous « relie » aux autres.

La forme « paroissiale » qui s’achève, nous reliait merveilleusement aux autres ou, du moins, à certains autres … Beaucoup s’y sentaient bien. On en avait sans doute un peu trop oublié qu’il y avait encore de la route à faire pour aller vers le Père.

En cette fin d’été 2014, trois jeunes prêtres – mais oui ! il y en a ! « Christ est ressuscité ! » – ont, cette année encore, emmené sur nos routes plus d’une centaine de jeunes lycéens et lycéennes volontaires. Ils sont partis cette fois de Plouguerneau (Plou Gerne ?) pour rejoindre Sainte-Anne La Palud. S’agit-il d’une dévotion ? S’agit-il d’un pèlerinage ? Cette démarche s’appelle « En Hent ! », « En Route ! ». Un nom en breton que la grande majorité ignore mais qui, pourtant … leur parle.

Ils ont été trempés de bout en bout ; vent et pluie ; ils étaient ravis ; enchantés. J’en ai des échos très précis puisque deux de nos petits-fils y étaient.

Les trois jeunes prêtres sont tous les trois bretonnants ou presque. J’ai fait leur connaissance au Minihi Levenez.

La chrétienté « monastique » des « Plou » a été une chrétienté de cheminement ; de pèlerinage. Il nous en reste beaucoup plus que des traces.

Des traces ? Nouvelle lue dans le Télégramme d’aujourd’hui 25 octobre 2014 : Sœur Yvonne Reungoat, de Plouénan, vient d’être réélue supérieure générale des Salésiennes, un ordre qui compte 15 000 sœurs de par le monde ! de Plouénan ! finis les catholiques bretons ?

Vous connaissez ce poème, bien sûr :

Partir

Secoue-toi ! et prends la route

Sans trop savoir vers où elle va.

Kuitaat

Loc’h … Ha mont en hent

Hep gouzout mat da belec’h ez eer.

Que dire d’autre ?

N’ayons pas peur ! Allez ! En route !

 N’hor bezet ket aon ! Kit ! En hent !

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À propos du rédacteur Yves De Boisanger

Yves de Boisanger est ancien vice-président de l'Association Bretonne. Il contribue occasionnellement à Ar Gedour par les textes de ses conférences.

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4 Commentaires

  1. merci pour cette utile et fine analyse!
    Non,l’Eglise ne meurt jamais: les martyrs actuels en Irak et Syrie, nous renvoient forcément à nos conforts et routines. Le Christ attend des Bretons,autant que de tous les peuples,des « nouveaux et saints apôtres » qui sortent de leurs analyses pour aller porter ce Feu,que Jésus veut répandre.

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