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La musique sacrée en Bretagne

En Bretagne, hier comme aujourd’hui (malgré la baisse de la pratique religieuse), la musique sacrée occupe une place importante dans le paysage musical et la vie même des bretons croyants.
Comme d’autres régions de France attachées aux traditions religieuses (Corse et pays basque notamment), la Bretagne a conservé cette richesse théologique, littéraire et musicale que constituent les cantiques.

Les cantiques bretons, surtout les plus traditionnels non seulement ont traduit longtemps la foi des Bretons, mais ils demeurent le vrai miroir de leur âme, par ce qu’ils contiennent de tendresse, de mélancolie, ou même de violence.
Ainsi, cet article permettra de faire comprendre au lecteur que la musique sacrée à travers les cantiques est pour une grande part le reflet de l’âme bretonne.

La plupart des cantiques bretons ont étés composés au XVIIIème siècle mais il en existe d’autres bien plus anciens, dont les noms des auteurs ne nous sont pas connu: les vieux recueils n’en font pas mention. On sait simplement que tel cantique se chante sur tel ou tel air.
A partir du 18ème siècle les auteurs sont en général connus et mentionnés dans certains recueils: il s’agit le plus souvent de prêtres ou religieux lettrés.

D’où viennent les mélodies ?

La première constatation que l’on peut faire sur l’origine des mélodies religieuses, c’est que, la musique sacrée en Bretagne est fortement inspirée par les chants traditionnels profanes. C’est pour cette raison que les cantiques bretons sont construits sur des modes anciens (en particulier le mode de La en vannetais) avec la même simplicité rythmique et mélodique que les gwerzioù (complaintes) et sonioù (chants) profanes.

Les musicologues qui se sont penchés jadis sur l’origine des mélodies des cantiques bretons avancent deux hypothèses : pour certains on retrouve dans la musique bretonne les modes anciens utilisés dans la musique grecque (qui se base sur le tétracorde ré-mi-fa-sol), pour d’autres qui veulent régler la question, elles se perdent dans la nuit des temps, et pour d’autres encore on pourrait dater ces mélodies du XVIIème siècle.Dans son « kannenoù ar feiz » (les chants de la Foi) Fanch Morvannou dit que « le débat reste ouvert ».

Mais à y regarder de plus près, si l’on s’accorde à trouver une parenté avec la musique modale de la Grèce antique, de l’Irlande, de l’Ecosse ou même de la Suède (on retrouve dans les musiques de ces pays et de la Bretagne les mêmes modes et les mêmes rythmes), il faut trouver ailleurs et dans un autre style de chant l’origine des cantiques. Le musicologue nantais Louis Bourgault-Ducoudray (1840-1910) affirme que

« Si les bretons ont eu la faculté créatrice au Moyen-âge(…), s’ils l’ont encore aujourd’hui(…) c’est qu’ils la possédaient de toute antiquité. C’est qu’avant l’importation du chant liturgique ils étaient en possession d’un système musical. »

Pour compléter son propos, et rejoindre l’hypothèse du Père le Marrec, Bourgault-Ducoudray ajoute que le système musical que possédaient les Bretons était identique au plain-chant importé par le catholicisme lors de l’évangélisation de la Bretagne.
Quand on compare le système musical inventé par les bretons et celui du plain-chant religieux on n’observe aucune différence entre les modes de ces 2 systèmes. Et le musicologue d’ajouter :

« On comprend alors que dans les veillées, les bretons se laissent aller à entonner des chants d’église, car qui sait s’ils ne retrouvent pas dans les chants d’église les chants les plus anciens de leur race ».

L’autre hypothèse avancée par le Père Joseph le Marrec (1896-1986), prêtre et professeur de musique et de chant au petit séminaire de Pont-Croix puis au grand séminaire de Quimper se résume dans la préface de son livre d’accompagnement des cantiques bretons du diocèse de Quimper et Léon (édition de 1974) :

« On a voulu voir dans la tonalité de nos cantiques une survivance de l’ancienne musique celtique, voir même de la musique grecque. Pourquoi ne pas y discerner plutôt l’influence du plain-chant, en usage dans nos églises bretonnes bien avant la composition des cantiques. C’est incontestablement au plain-chant que certains airs doivent, et leur mode diatonique et leur aversion à la sensible » (7ème note ou degré de la gamme. Par exemple: Si dans la gamme de Do majeur (un demi-ton entre Si et Do).

C’est aujourd’hui l’hypothèse la plus plausible et la plus vraisemblable qui vient donc supplanter les autres.
Il faut enfin noter que contrairement à d’autres régions de France, la Bretagne n’a pas de tradition polyphonique (aussi bien dans le chant profane que sacré): les cantiques sont monodiques et il faut attendre le 19ème et 20ème siècle pour voir des cantiques harmonisés.

Les cantiques, support de catéchisation :

A la fin du XVIème siècle on observe en Bretagne un déclin de la pratique religieuse: les bretons pourtant très croyant et attachés à leur foi depuis l’évangélisation de la Bretagne s’éloignent de la pratique religieuse.
Le Père Maunoir (1606-1683) grand évangélisateur des bretons au XVIIème écrira même « ils vivaient comme des bêtes ».
Fanch Morvannou explique ce déclin de la foi bretonne par les guerres de la Ligue, la tiédeur pastorale de certains chefs de paroisse, les difficultés économiques liées aux troubles des guerres de religion. Toutes ces causes misent bout à bout avaient « en une génération ou deux plongé le petit peuple bretonnant dans une profonde ignorance religieuse accompagnée de nombreuses superstitions ».

Mais au début du XVIIème siècle un sursaut vint grâce à Dom Michel le Nobletz (1577-1652). C’est lui qui, prêchant à Landerneau, Douarnenez et dans les îles, mit en œuvre les tableaux de missions et appuya tout son enseignement spirituel sur les cantiques. Le Père Julien Maunoir, son fils spirituel « prendra le relais » en publiant en 1646 un recueil de cantiques.

Le XVIIème siècle marque en Bretagne bretonnante (celle ou l’on parle le breton couramment) le début de l’essor des cantiques bretons. Essor qui s’étalera sur 3 siècles avec dit Fanch Morvannou « un succès prodigieux ».
A cette époque les cantiques bretons associés aux « tableaux de Mission » constituent une méthode d’enseignement et d’évangélisation d’une efficacité remarquable. La plupart d’entre eux constituaient à eux seuls un véritable cours de catéchisme (sur le Ciel, l’enfer, les fins dernières…).
La société bretonne et spécialement la société rural d’autrefois chantait énormément (au champ, au lavoir, à la ferme, dans les noces). C’est sans doute grâce à cette pratique ancrée dans la vie bretonne que les bretons n’ont pas eu de mal à apprendre les cantiques et à ne pas les oublier (ils les chantaient en toutes occasions).

Découvrez notre article en 3 parties « Cantiques bretons, outils de nouvelle évangélisation » : partie 1 (La rupture), partie 2 (Les années post-conciliaires : le « Coup de grâce » , et les signes d’un possible renouveau ) et partie 3 (Prier sur de la beauté)

Les mélodies bretonnes dans la réforme liturgique:

Faisons ici un petit aparté pour signaler que suite aux réformes liturgiques entreprises en France à la suite du concile Vatican II certaines mélodies de cantiques bretons ont été reprises pour des chants de messe, écrits après 1965. Citons 3 exemples parmi les plus marquants :

  • « le pain que tu nous donne » : air du cantique « evit digor miz Mari» (Pour ouvrir le mois de Marie)
  • « La nuit qu’il fut livré » : air du cantique « mister glac’harus » (Mystère de douleur)
  • « Vous attendiez la promesse » air du cantique « o rouanez karet en Arvor» (O Reine chérie de l’Arvor)

Il est assez paradoxal de constater qu’en France les réformes liturgiques et certains courant réformateurs s’inscrivant dans la suite du concile Vatican II ont mis à l’écart ou  » dévalorisés » les cantiques traditionnels chantés jusqu’alors, pour les remplacer par d’autres chants modernes qui utilisent des mélodies de cantiques bretons mais avec d’autres paroles, d’autres sujets. Par exemple la mélodie d’un cantique marial est utilisé pour un chant eucharistique.L’un n’empêche pas l’autre mais alors pourquoi mettre de coté certains cantiques traditionnels dont on va cependant utiliser la mélodie pour écrire un autre cantique ?

Les cantiques bretons ont de tout temps été chantés à l’occasion des messes, des missions paroissiales ou plus encore des Pardons. Parfois même certains cantiques débordaient du cadre paroissial pour être chanté lors des veillées. Bien plus qu’un simple symbole ils constituaient à eux seuls une composante majeure de l’expression de la foi bretonne, dans ce qu’elle a de plus beau, de plus authentique, de plus émouvant.

Un exemple frappant de cet attachement des Bretons à la musique sacrée, comme de l’importance des cantiques dans leur vie spirituelle nous est donné dans le film « Dieu a besoin des hommes«  adapté du roman d’Henri Quéffélec « Un recteur de l’ile de Sein ».
Dépourvus de curé à cause de leur mauvaise conduite et de leur acharnement à faire le mal les Sénans privés de la messe dominicale ne pouvaient plus communier… mais il leur restait les cantiques qu’ils chantaient avec ardeur!

Mais aujourd’hui que reste t’il de cet héritage ? Un précédent article traitant des cantiques bretons (« Nous ne prierons plus ainsi« ) dressait avec une tristesse toute compréhensible et partagée un tableau assez sombre quand au maintien de ce patrimoine spirituel et musical en Bretagne.
Même chez eux, nos vieux cantiques bretons sont délaissés. Pourtant ça et là des chorales ou autres ensembles vocaux ont a cœur de les chanter et les transmettre, dans le but de perpétuer et conserver une tradition qui ne vieillit pas.

La musique sacrée en Bretagne est très riche, très enrichissante. Elle est comme nous l’avons dit plus haut le reflet de l’âme bretonne, l’expression tangible de la foi des Bretons ! Cependant, dans une Bretagne contemporaine souffrant d’un incontestable déclin de la pratique religieuse, il est à craindre que celle-ci disparaisse ou devienne anecdotique dans les années à venir.
Il est indispensable que l’ensemble du clergé et des fidèles bretons redonnent à la musique sacrée bretonne la première place. Il faut que le travail des centres de musique sacrée rayonne dans toutes les paroisses de Bretagne. Un long et nécessaire travail reste à faire pour éduquer ou rééduquer les fidèles à l’apprentissage et la transmission des cantiques bretons.

Ce n’est qu’à cette condition que la musique sacrée bretonne restera vivante et que tout le travail d’un Père Maunoir, d’un Dom Michel le Nobletz ou d’un Saint Louis-Marie Grignon de Montfort pour ne citer qu’eux, n’aura pas été vain.Car ce serait une erreur de croire que ces saints prêtres ont composé des cantiques uniquement pour les gens de leur époque : leur travail accompli il y a 5 siècles doit traverser les âges et profiter à la génération actuelle, comme aux générations futures pour que vive la foi en Bretagne : n’est-ce pas le but et le sens de la tradition?….

Pour terminer voici une liste non-exhaustive de certains ouvrages traitant de la musique sacrée et des cantiques bretons :

-”Kannenou ar feiz, Bretagne les chants de la Foi” par Fañch Morvannou editions du Layeur(avec un CD de cantiques interprétés par la Maîtrise de Bretagne)

-”Bretagne, musique sacrée au temps des Ducs” par Gérard Lomenec’h aux éditions du Layeur

-”Kanaouennou santel” cantiques bretons harmonisés par Louis Roparz

-”Cinquante cantiques populaires sur des mélodies bretonnes” harmonisés par le Chanoine Bargilliat en collaboration avec M.Quef, organiste à la Trinité (Paris)

Et ici une vidéo extraite d’un JT de TF1 sur le chœur d’homme vannetais des Kanerion Pleuigner dont le répertoire s’étend de la musique sacrée à la musique profane:

Sans oublier l’excellent et très utile site: www.kan-iliz.com

À propos du rédacteur Louis-Marie Salaün

D'origine bretonne,né en 1982 petit-fils d'écrivain catholique il est sensibilisé depuis l'enfance à la musique sacrée, la transmission et la défense de la foi. Il découvre tout jeune les cantiques bretons par le biais du duo bombarde et orgue (qu'il pratique aujourd'hui avec son beau-frère). Devenu sonneur de bombarde à l'âge de 26 ans il est en parallèle animateur liturgique dans sa paroisse de 2003 à 2010, puis chef de chœur de 2 chorales paroissiales (ND de la Trinité à Blois en 2012-2013 et le Chœur St Nicolas à Troyes depuis 2015).

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