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Un ancien élève de Kerlois, près d’Hennebont : André Demeersman, Père Blanc

Vous êtes chrétien et le monde arabo musulman vous interpelle ? Vous êtes musulman et vous voulez savoir ce que peut faire un prêtre catholique en terre d’Islam ?

Plus particulièrement, vous vous intéressez à l’Afrique du nord qui fut un temps française, à l’histoire du Maghreb en général et, plus spécialement, à la Tunisie, « terre d’amitié », pour reprendre le titre d’un des ouvrages  du Père André Demeersman, directeur de l’IBLA (chez Bascone & Muscat, Tunis 1955, 241 pages) ?

Alors, la lecture de la biographie de cet auteur vous est indispensable.

demeersman
P. Demeersman avec l’auteur et sa fille, Yasmina (née à Tunis en 1972) à l’IBLA, rue Jamaa el Haoua à Tunis, Noël 1985

Qui peut mieux écrire la vie de l’oncle que le neveu ? Tous deux membres de la société des Pères Blancs, fondée par le cardinal Lavigerie (1825-1892) ; l’un, le sujet, fondateur, au début des années 30, de l’Institut des Belles Lettres Arabes, rue Djemaa el Haoua, tout proche de Bab Menara, à l’ouest de la médina de Tunis, l’autre, l’auteur,  qui a été, entre autre, membre de l’équipe de l’IBLA dans les années 90.

Le Père Demeersman, que son neveu appelle « le ra’is » avait, au long des années passées en Tunisie, auprès des amis qu’il avait su se faire chez des tunisiens de toute condition, acquis les connaissances culturelles d’un « cheikh » et était légitimement reconnu de tous comme tel.

« Homme de Dieu envoyé aux musulmans, non pour se livrer à quelque prosélytisme mais pour rencontrer fraternellement un peuple et accompagner son progrès humain intégral dans la ligne de ses légitimes aspirations » (pages 175/176), il avait appris du monde arabo –islamique, dont il avait su se faire proche, l’importance de la recherche de la « fameuse hikma », « la sagesse comme ensemble de valeurs de vie présente dans les cultures » (page 373, note 36).

Et il l’avait certainement trouvé ; l’auteur raconte que dans « ses années d’intériorisation », à la fin de sa vie, son oncle se nourrissait de la lecture du journal le Monde, et de la Bible. « Il y avait encore la fréquentation quasi journalière du Coran dans l’édition bilingue de Denise Masson. On a dit, à ce sujet, qu’il lui arrivait de lire l’ensemble du texte coranique dans le cours de l’année, ce qui est tout à fait vraisemblable » (page 384). Qui pourrait en dire autant ?

Il avait alors plus de 90 ans et vivait retiré dans la maison de retraite des Pères Blancs à côté de Fayence dans le Var. C’est là que je lui ai rendu visite pour la dernière fois, malgré les recommandations contraires qui m’en avaient été faites.

Je ne l’ai pas trouvé dans sa chambre, il était dans son fauteuil roulant, à la chapelle. Je me suis assis à côté de lui et il a tourné son regard vers moi, je ne sais pas s’il m’a reconnu, ni même vu : son regard était déjà tourné vers l’au-delà, vers l’intérieur, vers sa source. Je lui ai serré le bras et suis parti au bout d’un moment, sans avoir échangé la moindre parole : il avait déjà quitté la maison de ce bas monde (dâr ad-dunia) pour celle de l’au-delà (dâr al-ahira), selon la traditionnelle distinction arabe entre les deux maisons (ad-darayn).

Il est mort quelques semaines plus tard, à la fin du mois d’août 1993.

C’est en 1971 que nous nous sommes rencontrés pour la première fois : j’effectuais mon service national en qualité de coopérant à l’Ecole Nationale d’Administration de Tunis et le Père Michel Lelong, autre Père Blanc, cousin germain de mon oncle Louis Fougère (1915-1992), Conseiller d’Etat, grâce auquel j’avais pu être recruté, nous avait invité, ma jeune épouse et moi, dans les locaux de l’IBLA et nous avions fait connaissance.

Je me rappelle avec plus de précision, la visite que je lui avais faite en juillet 1978 à la Marsa,  où le Père Michel Lelong avait baptisé notre fille aînée, Elizabeth-Yasmina, en mai 1972 : je revenais d’Abidjan, en camion, à travers le Burkina, le Mali, le Tanezrouft, le M’zab et le Souf algérien, magnifique voyage à travers le Sahara, frontière entre deux Afriques, celle du sud, noire et animiste, riche d’une culture purement orale : celle des griots, et l’Afrique du nord, blanche où la révélation du Dieu unique résulte d’un écrit : le Coran. Un peu comme chez nous, la Bible, ce qui est moins dépaysant pour un européen de culture écrite judéo-chrétienne. Pour préciser mon propos, un petit français de France de tradition judéo-chrétienne sera moins dépaysé en Afrique du nord, de religion monothéiste et de culture écrite qu’en Afrique noire animiste et orale.

Le Père Demeerseman m’a fait raconter mon périple et je me rappelle ma fierté de prendre ainsi la parole qu’il m’avait donnée devant un aéropage de Pères Blancs auxquels je n’imaginais pas pouvoir apprendre quoi que ce soit de l’Afrique… mais je revenais de « sahalladj », la côte d’ivoire !

Puis, en 1985, pour satisfaire la curiosité de Yasmina, nostalgique de son lieu de naissance, là où est enterré son placenta, ses premiers émerveillements, rue Junon à Carthage, nous avons, toute la famille, fêté Noël à Tunis. Et la messe de minuit, comme le réveillon qui s’en est suivi, eurent lieu à l’IBLA, à proximité de la mosquée de la « source de vie », porte du « fanal ». Je me rappelle que le plat de résistance était constitué de tranches de jambon chaud accompagnées de petits pois tout frais, nous avions apporté la buche en chocolat, difficilement trouvée chez le bon traiteur de l’avenue Bourguiba. Un noël chrétien en terre d’Islam, en petit troupeau, sans triomphalisme ni superflu, aucun de nous n’a oublié.

Les échanges épistolaires qui ont suivis étaient aussi riches et denses qu’épisodiques.

Il nous écrivait, le 3 février 1986, à propos de la guerre : « la meilleure des guerres couronnée par une victoire en or ne vaut pas une heure de paix dans des cœurs qui chantent ! ». Il avait joint à sa lettre, à l’intention de Yasmina,  un poème intitulé « l’avenir éternel et l’avenir temporel », thème qui rapelle la distinction entre les deux maisons (ad-darayn) : celle de ce bas monde (dâr ad-dunia) et celle de l’au-delà (dâr al-ahira).

Il aimait rappeler que nous sommes tous « frères de l’argile », selon la délicieuse formule arabe, et partager avec ses amis chrétiens et musulmans les « vérités essentielles » de chacune des deux religions, à savoir : « l’adhésion croyante au Dieu unique, éternel, tout puissant, miséricordieux, créateur et providence de l’univers, rétributeur des œuvres, qui a fait connaitre sa volonté par ses envoyés, qui ressuscitera tous les hommes et les jugera au jour dernier » (Page 42, note 21).

Il abordait souvent avec ses interlocuteurs tant chrétiens que musulmans le thème du « retour à Dieu » (el-rujû’ billah), comme une invitation à revenir dans le droit chemin, conformément aux versets 46 et 156 de la Sourate 2 (al-baqara) et 60 de la Sourate 23 (al-mu’ minûn) : « nous sommes à Dieu et c’est à Dieu que nous retournerons », comme il est dit aussi dans la Bible  par les prophètes Osée (14,2), Jérémie (15,19) et le psaume 85 (5) « fais nous revenir, Dieu de notre salut, apaise ton ressentiment  contre nous ! »

Le livre de et sur le Père Demeerseman nous fait revivre une bonne partie de notre histoire commune en Tunisie et ressentir à quel point un homme de sa trempe nous manque cruellement, ici et maintenant.

Nous avons toujours besoin, aujourd’hui et chez nous, d’hommes savants et de dialogue.

Son livre sur la « Tunisie, terre d’amitié » comporte, en exergue, le proverbe suivant, que je dédie à tous nos amis tunisiens, particulièrement au Dr Riadh Ben Mahmoud, ancien président du Rotary club de Kairouan :

            Ô, mon œil,

            Ne pleure pas ceux qui sont morts.

            Réserve tes larmes pour pleurer

            L’absence de l’ami qui vit encore.

 

De Gérard Demeerseman, André Demeerseman (1901 – 1993) A Tunis, 60 ans à l’Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA), collection « Histoire des mondes chrétiens », Editions Karthala, Paris, 2014, 416 pages, 32 €.

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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