Saints bretons à découvrir

LA BRETAGNE, AIME-T- ELLE ENCORE SES EGLISES ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 11 min

Voici la seconde partie de l’article « 1793 – 2015 : une France qui n’aime toujours pas ses églises« . 

 

eglise plonevez-porzayLa Bretagne a toujours sa réputation d’être la terre des magnifiques enclos paroissiaux, des chapelles et des calvaires, sans oublier ses cathédrales et ses monastères, la plupart réduit à l’état de ruines (merci la Révolution française) pour cartes postales et beaux livres vendant le «Made in Breizh».

La Bretagne n’a évidemment pas le monopole d’un riche patrimoine religieux : chaque région de France, chaque pays d’Europe possède le sien qui est le reflet de sa spiritualité propre, de sa culture, des ses traditions. Mais le Breton  a su dans le dur granit exprimer toute son âme chrétienne, donnant à ses sanctuaires, des plus humbles aux  plus prestigieux cette empreinte que l’on ne trouve nulle part ailleurs. C’est ce riche patrimoine que les révolutionnaires de la Terreur ont en grande partie détruit, et les édifices qui n’ont pas entièrement disparu portent toujours  les stigmates de la haine du Christ, de sa Mère, de son Eglise.

En 1797, Cambry (4), membre du Conseil du département du Finistère fut chargé de faire l’inventaire de l’état physique, moral (sic), politique, topographique des monuments, de la faune et de la flore de ce département. Il consigna dans ses «Voyages dans le Finistère» ses conclusions. Il ne pu que constater l’état très avancé d’abandon du patrimoine architectural breton, surtout le religieux. Il est vrai que les ruines occasionnées par la soldatesque révolutionnaire  étaient encore fumantes. L’ingénieur et archéologue Alexandre Lenoir, qui recueillit et sauva un grand nombre d’œuvres que la Révolution entendait détruire, fera le même constat.  Chateaubriand ou Prosper Mérimée, inspecteur des Monuments Historiques sous Napoléon III en auront la même vision. Chateaubriand, Ernest Renan, tout comme Victor Hugo par leurs ouvrages, avec «l’époque romantique» qui réhabilitait le Moyen-Age et le gothique, lanceront de salutaires cris d’alarmes pour sauver et restaurer ce qui pouvait encore l’être. L’architecte Viollet-Le-Duc, controversé par certains, entreprendra de gigantesques restaurations, reconstituant ce qui avait été détruit par la Révolution, allant même jusqu’à «inventer son Moyen-Age ». Maurice Barrès, en 1914 publia  «La grande pitié des Eglises de France», reprenant ainsi les constats de Chateaubriand en 1802 dans son «Génie du Christianisme». Le livre de Barrès eu le mérite de réveiller les consciences sur le devenir du patrimoine religieux, et contribua à faire voter la loi du 31 novembre 1913 sur les Monuments historiques (5). Hélas, un an plus tard la Première guerre mondiale allait mettre bien à mal ce patrimoine.

 

En Bretagne, Anatole Le Braz, Auguste Brizeux, Jean-Pierre Calloc’h, l’archéologue, écrivain et dessinateur Louis Le Guennec, le chanoine historien Pérenès, la Société  bretonne d’Histoire et d’archéologie, l’Union Régionaliste du Marquis de l’Estourbeillon lanceront les mêmes appels pressants. Mais c’est à l’abbé Yann-Vari Perrot, et cela est ignoré (d’où une grande injustice) que l’on doit l’élan de restauration des chapelles. Prêtre, il n’aura de cesse, que ce soit dans son Léon natal ou dans les Monts-d’Arrée où il sera recteur de restaurer les chapelles. Il dira :

« Je pensais à la grande pitié de nos chapelles. Elles jalonnent le vieux sol breton. Aujourd’hui elles sont envahies par le lierre, les ronces, elles s’écroulent chaque jour davantage. Pourtant, toutes ont écrit une page de l’Histoire de notre Bretagne. Une Histoire qui fut chrétienne, qui l’est et doit le rester »

Il ne lui échappait pas que les mêmes forces anti-chrétiennes qu’en 1793 étaient toujours à l’œuvre. Il dira encore :

 «Une cathédrale, c’est bien ! Dix cathédrales c’est encore mieux ! Mais les chapelles, même les plus modestes gîtées au hasard des fermes, des vallons, des landes, des bois, des champs, de nos chemins creux, de nos côtes, il ne faut surtout pas les oublier.»

En 1942, au Bleun-Brug de Tréguier il lance un émouvant cri d’alarme sur la «grande tristesse de nos20150813_114721.jpg chapelles abandonnées et qui menacent ruines». Comme pour beaucoup de problèmes concernant les traditions bretonnes, la langue, le temps n’est plus aux jérémiades romantiques, mais à l’action. Il crée «CHAPELIOU BREIZ,  Société des amis des chapelles bretonnes» qui s’inscrit dans la lignée du renouveau artistique religieux de l’association «AN DROELLEN» de l’architecte James Bouillé, ainsi que des «SEIZ-BREUR».  Il a immédiatement le soutien de toute l’élite culturelle, artistique,  politique et religieuse bretonne. La guerre va contraindre à laisser dormir le projet dans les cartons. Dix ans plus tard, c’est Gérard Verdeau qui va reprendre le projet de l’abbé Perrot, sous le nom de «BREIZ SANTEL», et c’est donc dans cette filiation que l’abbé Perrot peut être considéré comme le pionnier de l’œuvre de restauration des chapelles bretonnes.

Quand l’association voit le jour, les esprits ne sont guère enclins à être réceptifs à la défense d’un patrimoine si longtemps négligé, méprisé. L’indifférence est plutôt de règle. D’ailleurs, c’est tout le patrimoine culturel et spirituel breton qui est alors victime de ce mépris. Pourtant, contre toute attente, à partir des années soixante l’intérêt pour ces vieilles pierres, et pas seulement les pierres «religieuses», mais les pierres «profanes» (manoirs, fermes, calvaires, croix, fontaines et fours à pains) devient une véritable passion. Des pionniers vont s’investir et susciter des vocations.  Breiz Santel va être  la conscience et l’Ecole de ce renouveau. Les Bretons – mais il en sera ainsi dans tous les villages et les bourgs de France –  vont découvrir ou redécouvrir la richesse de leur patrimoine architectural. Des vocations de restaurateurs, d’architectes, d’archéologues, d’historiens vont naître.  Les quartiers autour d’une chapelle vont se stimuler. Peu importe que l’on soit croyant, pratiquant ou non, c’est l’amour du beau qui est le ciment de ces élans de sauvegarde. Ces chantiers sont l’occasion inattendue de reconstruire aussi des liens sociaux bien oubliés. Et qui dit chapelles restaurées, dit aussi, cela allait de soi, restauration du Pardon du saint, de la sainte  qui «allait avec».  Et  pendant qu’on y était,  les statues, les bannières oubliées, voire le mobilier et ornements liturgiques seront restaurés…quand par miracle ils avaient échappés au clergé iconoclaste tourmenté de se faire plus pauvre que les pauvres.

Des résurrections qui ne vont pas toujours êtres bien comprises par une frange de ce clergé progressiste, nostalgique d’une Eglise souterraine, rejettant tout ce qui est l’expression d’une foi populaire. Et puis, ces Pardons, c’est bien gentil, mais cela voulait dire plus de travail pour un clergé qui envoyait tout par- dessus bord. Qu’importe, avec ou sans ce clergé qui se mettait en «ateliers de recherches» sans jamais rien trouver, se prenant la tête dans une foi «intellectuelle et bureaucratisée», le  phénomène de résurrection des chapelles est enclenché et irréversible.

Mais rien n’aurait été possible, en Bretagne sans les actions dynamiques de Breiz Santel, mais aussi par les articles «Vieilles pierres et paysages» invitant les lecteurs à une prise de conscience,  écrit quotidiennement dans le Télégramme par Keranforest, alias Dominique de Lafforest,  qui deviendra prêtre et travaillera aussi à la résurrection du TRO-BREIZ.

Dans notre précédent article  « A propos de l’Inculturation de l’Eglise en Bretagne »,  nous avions cité l’allocution de Monseigneur Serrand, évêque de Saint Brieuc et Tréguier, prononcée en 1925, et qui s’inquiétait du devenir d patrimoine religieux breton. Il s’inquiétait aussi de la permanence d’un anti-catholicisme qui extirpait du cœur, de l’âme des Bretons la foi, et par voie de conséquence suscitait l’indifférence envers ce patrimoine qu’ils commençaient à déserter :

  « Que disparaissent nos clochers, nos magnifiques calvaires, nos croix qui se dressent le long de nos chemins et sur les talus, nos chapelles édifiées en l’honneur de la Vierge ou des saints, la Bretagne sera-t-elle alors encore la Bretagne quand on aurait supprimé tout cela ? Qui donc oserait le prétendre ? La Bretagne serait-elle encore la Bretagne quand on aurait supprimé tout cela ? Qui donc oserait le prétendre ?»

 Et bien ! il y en a qui osent le prétendre, et  le prétendre aussi pour la France et l’Europe.

P1030827.JPGUne Bretagne, une France, une Europe dont on aurait rasé tous leurs sanctuaires, voilà leur «idéal», car l’Europe qui se construit (déconstruit serait plus exact) ne doit surtout pas être « un club chrétien », comme le disait avec arrogance le chef de l’Etat Turc, le sieur Erdogan, et les cathédrales, les églises sont les « marques » de ce prétendu « Club chrétien »….

Dans toute la France, d’autres pionniers vont aussi lancer des cris d’alarmes. Ils sont d’autant plus urgent que la situation est grave. Au délabrement des chapelles victimes des injures du temps, qui était la suite logique des injures des hommes, s’ajoutent deux nouveaux dangers qui entendent faire table rase du passé,  à la bonne manière sans-culottide et bolchevique : le clergé progressiste déjà nommé, qui entend comprendre le Concile Vatican II  non pas à la lumière de la Tradition de l’Eglise et du souffle de l’Esprit-Saint  mais à travers une lecture «mic-mac» fait de marxisme mal digéré et le «souffle salutaire» des idéologues soixante-huitards.

On sait à quels résultats cet «esprit du Concile» est parvenu, dont les fruits les plus amers sont la chute des vocations, de la pratique religieuse, d’où le vide des églises, l’indifférence religieuse, sans parler de l’affligeante « liturgie » qui n’en finit pas d’exercer ses ravages. Deuxième danger, qui lui aussi fait, en ces années 70, des ravages : le…remembrement qui à coups  de bulldozers rasent, broient  tout sur leurs passages, et transforment les séculaires bocages en «grandes prairies américaines». Dans ces saccages, le vieux patrimoine architectural des campagnes ne pèse pas grand chose, il gêne tout autant que les chênes tricentenaires. Dans de précédents articles, nous avions fait le lien qu’il y avait pour nous Bretons, entre ces «tables rases du passé» et la francisation de l’expression de la foi en Bretagne, le recul de la  langue bretonne et de la pratique religieuse. Nos superbes cantiques et l’expression de la foi étant envoyés dans la même charrette de condamnés comme les vieilleries qu’étaient le bocage, les arbres centenaires, les vieux monuments, les bannières,  les statues des saints et leurs reliques.

Parmi ces pionniers pour le sauvetage des «vieilles Pierres» nous pouvons citer Pierre de Lagarde et son émission télévisée «Chefs d’œuvres en périls» qui institua aussi un concours, l’Association « Vieilles demeures de France », l’écrivain Michel de Saint-Pierre et son livre «Eglises en ruines, églises en périls» (6), l’association morbihannaise  UMIVEM fondée par Madame Borde. Et bien évidemment toutes les initiatives privées qui déjà tentaient depuis longtemps, mais seules, sans aides financières, de sauver et de restaurer des morceaux épars du patrimoine.  Beaucoup se ruineront, y laisseront leur santé, passant le relais à d’autres.

Une évidence : sans ces mobilisations, qu’elles furent privées ou associatives, ce sont des milliers de chef-d’œuvres,  des plus prestigieux au plus modestes de notre patrimoine qui aujourd’hui n’existerait plus, déjà fortement mutilé par la Révolution et les modes architecturales. En Bretagne, dans ces années 60, la mode était de démonter chapelles, manoirs et fermes de caractères pour édifier d’ostentatoires maisons néo-bretonnes de «nouveaux riches». Les exemples célèbres ne manquent pas Notons que des marchands de « matériaux anciens » peu scrupuleux firent là de fort belles affaires…

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A suivre la troisième partie : 

ET  POURTANT,  L’OMBRE  DE  LA  RUINE  EST  TOUJOURS EN EMBUSCADE / RETROUVER LE CHEMIN DE NOS EGLISES.

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SOURCES

4)      Cambry « Voyages dans le Finistère » (1797)

5)      «La Grande pitié des églises de France» Maurice Barrès. Librairie Plon (1914)

      6)      «Eglise en péril, églises en ruine» Michel de Saint-Pierre. La Table Ronde (1965)

À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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