Saints bretons à découvrir

RETABLE DE LA VIERGE, Église de Runan

Amzer-lenn / Temps de lecture : 11 min

Hélène Barazer, lectrice d’Ar Gedour, nous propose cet article, de Jean-Paul Rolland, consacré au retable de la Vierge (église de Runan). Cet article est publié ici avec l’aimable autorisation de l’auteur. 

L’église de Runan est bien mentionnée dans les guides touristiques, dans lesquels on nous fait une énumération des choses remarquables à voir. Néanmoins, dans la chapelle des fonts baptismaux, à droite lorsque l’on pénètre dans l’église par la porte ouest, se trouve un retable gothique, consacré à la Vierge Marie. Mais pas n’importe quel retable ! Un retable du XVème siècle commandé par un commandeur du Palacret en 1423. Une étude effectuée en 1990, par Gildas Durand, publiée dans un dossier (N°18) du Centre Régional d’Archéologie d’Alet démontre que ce retable serait plus tôt du second quart du 14ème siècle (rapprochement de la Vierge de l’Épiphanie à faire avec celle de la Vierge assise du tombeau de Roland de Coargoureden (mort en 1375) dans la basilique de Guingamp ou de celle de la Vierge à l’enfant du 14ème du musée de Morlaix, elle, aussi, en lamprophyre métamorphisé).

Pourquoi un tel retable dans cette église remarquable ?

Runan en breton « Run ar Gan » (colline d’argent) était une étape importante entre Tréguier et Guingamp pour les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle et du Tro Breiz.
Dès le XIe siècle, le territoire de Runan relevait de la châtellenie ducale de Chateaulin-sur-Trieux, octroyée en 1034 par Alain III à son frère cadet Eudon. Une elemosina de Runargant (aumône) est mentionnée en 1182 dans une charte énumérant les donations confirmées par Conan IV en faveur de l’ordre du Temple en Bretagne. Cependant, la nature de cette « aumône » n’étant pas précisée, on ne peut en déduire la construction d’un lieu de culte templier dès cette date.

Le 13 mars 1381, le duc Jean IV nomma un chapelain et fonda une messe dans la chapelle de Ruzargan, messe susceptible d’être transférée au château voisin en cas de guerre. Le 2 juin 1414, son fils Jean V concéda à la chapelle une foire annuelle à la fête de Notre-Dame, puis le 19 mai 1421, une autre foire annuelle au jour de la Saint-Barnabé en faveur de la fabrique, pour augmentation de lad. chapelle et du service en icelle, et pour le bien de la chose publique. Pour assurer cette donation perpétuelle, le duc chargea Henri du Parc de la garde du droit de foire. Jean V octroya une nouvelle foire le 28 mars 1436, fixée à la veille du pardon de la chapelle de Runan, soit le dernier dimanche de juillet. D’autres foires furent accordées par le duc François Ier le 31 mars 1450 puis par le roi Henri III en novembre 1577 et mars 1578. De la fin du XIVe siècle au milieu du XVe siècle, les ducs montfortais (Jean IV et Jean V) ont donc doté la chapelle de Runan d’un casuel permettant des améliorations et un entretien constants. Cependant, les droits de prééminences et de fondations de l’église appartenaient aux commandeurs Hospitaliers de la Feuillée et du Palacret en Saint-Laurent (près de Bégard), à partir de 1312, elle-même regroupée au XIVème ou début du XVème siècle environ sous la tutelle de la commanderie de la Feuillée (commune du Finistère).

En effet, le 15 août 1439, le religieux et chevalier frère Pierres de Kaeranborgne parait en tant que commandeur de la Feillé et du Palacret pour l’iglise ou chapelle de N. D. de Runazhan, tref ou fillette de la paroisse de Plouec […] fondée et située en la terre […] de lad. commanderie. Cet acte nous apprend que l’église était, au milieu du XVe siècle, tréviale de la paroisse de Plouëc. Le bourg de Runan dépendait de la commanderie, mais le temporel de l’église avait été concédé à la fabrique en échange d’une rente annuelle de 24 sols et d’une autre de 100 sols pour les offrandes du lieu, à la Nativité de Notre Dame à verser au
commandeur. Le commandeur en restait le seigneur fondateur et c’est à lui seul qu’appartenaient les prières nominales, le droit d’escabeau, d’enfeu et d’écusson, ainsi que tous les autres droits seigneuriaux y compris sur les bois de hautes futaies et les halles.
L’éviction de l’Ordre de Malte pendant la Révolution laissa Notre-Dame au soin des recteurs de Ploëzal et de Plouëc-sur-Trieux, puis en 1825, la trêve de Runan fut érigée en commune et l’ancien édifice des Hospitaliers en devint l’église paroissiale.
Les nombreuses foires permettaient des échanges commerciaux importants, les pèlerins en transit, généraient une économie florissante par le biais des différentes taxes. Les commanditaires suffisamment aisés pouvaient se permettre de faire appel aux meilleurs bâtisseurs et « ymagiers » (sculpteurs) de la Bretagne.

Ce retable gothique véritable écran de pierre définit un tableau d’autel honorant la Vierge Marie. Il était initialement situé derrière le maître-autel, sous la maîtresse-vitre. En 1561, il est remplacé par un nouvel autel puis exilé dans la chapelle du cimetière servant de débarras, aujourd’hui détruite. Il est, à une date inconnue, recouvert d’un enduit argileux : peut-être s’agissait-il de le préserver du vandalisme révolutionnaire. Redécouvert en 1854, il est alors installé à son emplacement actuel, mais il n’a jamais été nettoyé entièrement et conserve des traces de l’enduit, qui lui donnent une teinte un peu bleutée, d’où la méprise sur la nature de la pierre.

Unanimement considéré depuis René Couffon (1888-1973, écrivain et historien de l’art français, spécialiste du patrimoine bas-breton), André Mussat (1912-1989, historien d’art) comme étant un retable flamand en pierre bleue de Tournai (Belgique). Mais, en 1990, une analyse d’un éclat de la pierre fut faite par le laboratoire du professeur Sylvain Blais de l’Institut de Géologie de l’Université de Rennes I, remet sa provenance en question ! Cette analyse a permis d’établir formellement que la pierre du retable de Runan était une pierre proche de la kersantite (un lamprophyre métamorphisé) de la presqu’ile de Crozon.

Le retable mesure 3,20 m de large pour 1 m de haut et 30 cm d’épaisseur. Il abrite, sous une frise de dais d’architecture gothique flamboyant très travaillée, quinze petites arcatures à gables séparées entre elles de minuscules piliers carrés terminés par des clochetons. De chaque côté, entre ces piliers et les frontons fleuronnés des ogives, de petites niches sont très finement simulées. Il est difficile, avec des mots, d’exprimer toute la grâce et tout le talent qu’ont développé les artistes de cette époque dans ce monument, pour une église somme toute modeste par rapport à une cathédrale !
La facture est raffinée : les cheveux et les drapés sont finement sculptés, les yeux sont taillés précisément, et de nombreux détails sont présents : ongles, fermoirs et pages de livres, gants, plis des chausses… Le retable présente des similitudes iconographiques avec celui de l’église de Notre Dame de la Soumission de Pléguien (22), notamment la scène du Couronnement de la Vierge, mais la facture de ce dernier est plus fruste.

Il comporte 5 scènes représentant Marie dans sa participation aux mystères de son fils, de gauche à droite :

  • L’Annonciation avec l’ange, à gauche, est à genoux et Marie debout (représentée également ainsi à Boquého, ND de la Clarté en Perros Guirec, à Kerfons en Plouberzt, à St Péver). L’archange Gabriel (messager divin) à genoux porte le phylactère sur lequel on aurait pu lire : « Ave Maria gracia plena…» « Je vous salue Marie pleine de grâce…» message de salutation. Il lui annonce qu’elle sera la Mère du Messie (incarné par Jésus Christ) (Évangile de Luc : 1,26-38). Marie lui répondit : « Que cela soit fait » (fiat). L’annonciation est célébrée le 25 mars, neuf mois avant Noël.

 

  • L’Adoration des Mages ou Épiphanie : la Vierge assise, montée sur un piédestal présente son fils (le Messie) venu et incarné dans le Monde qui reçoit la visite et l’adoration des mages. Ils ont appris la naissance de Jésus. Ils viennent « de l’Orient » guidés par une étoile pour rendre hommage « au roi des Juifs » et lui apporter à Bethléem des présents d’une grande richesse symbolique : or (évoque la royauté de Jésus), myrrhe (parfum qui servait à embaumer les morts : tantôt sa dimension prophétique, tantôt son humanité) et encens (évoque sa divinité) (Évangile St Matthieu 2, 1-12) . Ces mages, selon une tradition qui remonte au 6ème siècle, sont populaires sous le nom : Melchior, Gaspard et Balthazar.
    – Le premier mage Melchior, portant la barbe, le plus ancien est agenouillé et offre l’or à Marie ;
    – le second Gaspard jeune imberbe offre l’encens. Il semble indiquer au troisième mage, de son bras droit, l’étoile qui lui a permis d’arriver à Bethléem.
    – Le troisième Balthazar arrive avec la myrrhe.
    Ils représentent les trois continents : l’Europe, l’Asie et l’Afrique.
    Elle a lieu le 6 janvier ; on a coutume ce jour-là de fêté la galette des rois et celui ou celle qui trouve la fève dans sa part est nommé « roi » ou « reine ».

 

  • La Crucifixion : Jésus sur la croix, les bras horizontaux (représentation la plus ancienne ; souvent le Christ a les bras en V. Ceci démontre bien l’ancienneté de ce retable). Le corps du Christ est longiligne, mais d’un réalisme assez stupéfiant.
    Autour de ses reins est noué un pagne que l’appelle un « périzonnium » ; selon une vision de St Anselme, il s’agirait du voile de la Vierge qu’elle aurait noué autour des reins de son fils dénudé.
    Sa chevelure abondante et bouclée soigneusement posée sur la tête est ceinte d’un cordon symbolisant la couronne d’épines; bouche entrouverte et paupière closes nous révèle bien qu’il est mort.
    À droite du Christ, sa mère, la Vierge Marie, mains jointes sur la poitrine, en signe de sa supplication et sa confiance et s’en remet totalement à Dieu.
    À gauche, l’apôtre, bien aimé, Jean, tenant un livre fermé, dans la main droite, qui contient la bonne nouvelle qu’est venue prêcher Jésus ici sur la croix (le savoir, la sagesse, la science et plus spécifiquement la Bible). Sa tête est penchée vers la croix et sa main gauche Jean semble se gratter le cou, son visage témoigne son attitude dubitative.

 

  • La Mise au Tombeau : (Matthieu : 27, 55-66) ; (Marc 15, 42-47) ; (Luc : 23, 50-56) et de (Jean, 19, 38-42) scène où figurent huit personnages : la Vierge, Jean, Marie-Madeleine, Salomé, Marie mère de Jacques et 2 légionnaires romains. Jésus a été descendu de la croix. Son corps repose sur la « pierre de l’onction » afin de le laver et de l’oindre avant de l’envelopper dans son linceul. Les saintes femmes munies de leur pot d’onguent (myrrhe et aloès) qui leur a été offert par Nicodème (notable juif) attendent que Marie ait dit adieu à son fils. La Vierge Marie étreint la main gauche de son fils ; son visage, yeux fermés, exprime sa souffrance.
    Au pied de la « pierre de l’onction », les deux légionnaires romains représentés endormis, leurs armes (hache, francisque) sont posées à terre, contribue à mettre une ambiance sereine sur cette scène.
    À gauche, toujours présent l’apôtre Jean, stoïque devant le corps de son maitre, fixe la scène d’adieu d’une mère à son fils.

 

  • Le Couronnement de la Sainte Vierge : selon une tradition ancienne, La Vierge Marie après son Assomption (élévation du corps de Marie au ciel). Marie a été exemptée du péché originel par son immaculée conception, elle a été exemptée de sépulture sur la Terre, privilège qu’elle est seule à partager avec Jésus. Cette assomption est fêtée le 15 août. On dit la « dormition de la Vierge » : le sommeil et non pas la mort ! Elle s’endort et son fils reçoit son âme.
    La Vierge Marie, assise à la droite de son fils, qui lui remet la couronne sur la tête. Le couronnement est fêtée par l’église huit jours après l’Assomption (22 août).
    Jésus tient dans sa main gauche une sphère qui symbolise le monde, la Terre, l’univers. Celui qui le possède est donc un souverain.

Puisse cette modeste description vous permettre de regarder et d’interpréter cette œuvre séculaire d’un artiste anonyme dans cette église de Runan qui recèle encore d’autres richesses patrimoniales.

Remerciements à Jean Marie Pré (étudiant et guide SPREV à l’église de Runan) de m’avoir fourni les adresses archivistiques pour me permettre de faire ce travail.

  • Dossier du centre régional archéologique d’Alet, numéros 18 article de Gildas Durand
  • Dictionnaire Culturel de la Bible cerf Nathan
  • Dictionnaire Culturel du Christianisme cerf Nathan.

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Un commentaire

  1. Très intéressant, merci
    L’attitude de Jean au pied de la croix illustre bien la responsabilité qui résulte de l’accueil de Marie chez lui, symbolisant ainsi l’institution de l’Eglise
    Dommage qu’il n’y ait pas de photo des autres scènes

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