Albert Le Grand et Dom Lobineau : continuité plus qu’opposition dans l’historiographie bretonne

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

Dom Lobineau & RP Albert Le GrandSouvent présentés comme les représentants de deux visions inconciliables de l’histoire bretonne, l’une légendaire et dévote, l’autre critique et érudite, Albert Le Grand et Dom Guy Alexis Lobineau occupent pourtant des places complémentaires dans la construction de la mémoire bretonne. Le dominicain du XVIIᵉ siècle, en exaltant la sainteté armoricaine, et le bénédictin mauriste du XVIIIᵉ, en cherchant la vérité documentaire, œuvrent tous deux à doter la Bretagne d’une identité historique solide. Les opposer revient à méconnaître la continuité d’un même projet : faire de la Bretagne une terre d’histoire autant que de foi.

Deux figures fondatrices de la mémoire bretonne

L’historiographie bretonne moderne s’ouvre véritablement avec deux noms : celui d’Albert Le Grand (1599-1641), dominicain de Morlaix, et celui de Dom Guy Alexis Lobineau (1666-1727), bénédictin mauriste de l’abbaye de Saint-Maur. Le premier publie en 1636 Les Vies, gestes, mort et miracles des saints de la Bretagne Armorique, recueil hagiographique rassemblant plus de 150 figures saintes issues de la tradition bretonne¹. L’ouvrage, réédité et enrichi à de nombreuses reprises, notamment par les soins du père Guy Autret de Missirien en 1659, s’impose comme la grande fresque religieuse du pays breton².

Le projet de Le Grand est d’abord spirituel : il entend édifier les fidèles et défendre la singularité de la Bretagne par la sainteté de ses héros chrétiens. Ses sources, mêlant manuscrits médiévaux, récits oraux et chroniques anciennes, nourrissent une écriture à la fois pieuse et narrative, où le merveilleux sert de véhicule à la vérité morale. Selon Jean-Yves Le Moing, Les Saints bretons d’Armorique (1992), l’œuvre d’Albert Le Grand a contribué à fixer une véritable « mythologie chrétienne bretonne », au même titre que la Legenda aurea de Jacques de Voragine pour l’Occident médiéval³.

Un siècle plus tard, Dom Lobineau adopte une démarche d’une tout autre nature. Dans son Histoire de Bretagne (Paris, 1707), il mobilise les archives, les chartes et les documents diplomatiques pour proposer une synthèse chronologique et critique du passé breton⁴. Héritier des méthodes rigoureuses de la Congrégation de Saint-Maur, à laquelle appartiennent aussi Mabillon et Ruinart, il fonde une historiographie savante, marquée par le souci de l’exactitude. Comme le souligne Jean Kerhervé, Dom Lobineau, historien de la Bretagne (1991), son œuvre marque un tournant : elle introduit la Bretagne dans le champ de l’histoire scientifique⁵.

Tout semble donc opposer le hagiographe et le bénédictin : la ferveur contre la rigueur, la tradition contre la critique, le mythe contre le document. Mais cette opposition, largement construite a posteriori, ne rend pas justice à la continuité profonde qui relie leurs projets.


Une différence de méthode plus qu’une opposition d’esprit

Il faut d’abord rappeler que Lobineau connaissait et respectait Albert Le Grand. Il le cite à plusieurs reprises et ne cherche jamais à le discréditer⁶. Là où Le Grand offrait des récits édifiants, Lobineau cherche à en vérifier la vraisemblance, non à les nier. Il relit le patrimoine légendaire breton à la lumière de la méthode critique, sans le renier. Cette attitude correspond à l’esprit des Mauristes, qui, tout en adoptant des outils savants, restaient profondément animés par une foi catholique sincère⁷.

Ainsi, si Albert Le Grand s’attache à donner une âme religieuse à la Bretagne, Lobineau en construit la charpente historique. Le premier conçoit la sainteté comme une preuve de grandeur morale et collective ; le second démontre, par l’étude des sources, que la Bretagne possède une profondeur politique et juridique comparable aux grands royaumes européens. Tous deux défendent, chacun à sa manière, la même cause : l’existence d’une identité bretonne digne de mémoire et de respect.

Comme l’a montré Fañch Roudaut dans Historiographie et identité bretonne aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005), la transition de l’un à l’autre ne marque pas une rupture mais une évolution : la Bretagne passe de la mémoire spirituelle à la mémoire critique⁸. La piété du dominicain prépare le terrain à l’érudition du bénédictin. En somme, Lobineau ne détruit pas l’héritage de Le Grand : il le transforme en matière historique.


De la fausse opposition à la complémentarité d’une même quête

L’opposition entre Albert Le Grand et Dom Lobineau n’apparaît véritablement qu’au XIXᵉ siècle, lorsque l’historiographie romantique, puis positiviste, s’efforce de séparer définitivement le mythe du réel. Dans ce contexte, les partisans d’une Bretagne mystique et catholique érigent Le Grand en symbole d’un âge d’or spirituel, tandis que les tenants d’une Bretagne nationale et rationnelle valorisent Lobineau comme le père d’une histoire moderne⁹. Cette dichotomie, reprise par certaines lectures idéologiques du XXᵉ siècle, repose sur une erreur d’interprétation : ni l’un ni l’autre ne songeaient à s’exclure.

Tous deux participent d’un même mouvement de construction identitaire. Le Grand, par la sainteté, inscrit la Bretagne dans la catholicité universelle et donne à ses habitants des modèles de vertu et de résistance. Lobineau, par la critique, inscrit la Bretagne dans l’histoire politique et culturelle de l’Europe. L’un construit l’imaginaire, l’autre en établit les fondations documentaires. Leurs œuvres, loin de s’annuler, se répondent. Ensemble, elles composent les deux versants d’une même quête de légitimité, où la foi et la raison s’allient pour faire de la Bretagne une terre de mémoire.

Comme le résume joliment Hervé Le Bihan dans Mémoire et identité bretonne de Dom Lobineau à Dom Morice (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013) : « Le Grand a donné à la Bretagne ses saints ; Lobineau, ses preuves. L’un et l’autre ont donné à son histoire son âme et son corps »¹⁰.


En bref…

Opposer Albert Le Grand à Dom Lobineau, c’est méconnaître la logique interne de l’historiographie bretonne des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Le dominicain et le bénédictin appartiennent à deux moments d’un même continuum intellectuel, où la piété du premier prépare la science du second. Le Grand donne aux Bretons la fierté d’une mémoire sacrée ; Lobineau leur donne les outils d’une mémoire critique. Ensemble, ils contribuent à faire émerger une Bretagne à la fois spirituelle et historique, enracinée dans la foi comme dans les archives.

Ainsi, plutôt que de les opposer, il faut les lire en miroir : l’un parle au cœur, l’autre à la raison, mais tous deux œuvrent à la même tâche : rendre la Bretagne digne de son histoire.

Références

  1. Albert Le Grand, Les Vies, gestes, mort et miracles des saints de la Bretagne Armorique, Nantes, Pierre Doriou, 1636.
  2. Guy Autret de Missirien, éd., Les Vies des saints de la Bretagne Armorique, augmentées et corrigées, Nantes, Pierre Doriou, 1659.
  3. Jean-Yves Le Moing, Les Saints bretons d’Armorique, Rennes, Éditions Ouest-France, 1992.
  4. Dom Guy Alexis Lobineau, Histoire de Bretagne, composée sur les auteurs et les titres originaux, Paris, François Muguet, 1707.
  5. Jean Kerhervé, Dom Lobineau, historien de la Bretagne, Brest, CRBC, 1991.
  6. Voir Lobineau, Histoire de Bretagne, op. cit., p. 18-20 (citations d’Albert Le Grand).
  7. Louis Duchesne, Les Mauristes et la critique historique, Paris, Picard, 1890.
  8. Fañch Roudaut, Historiographie et identité bretonne aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.
  9. Philippe Tourault, L’idée de Bretagne au XIXᵉ siècle, Rennes, PUR, 1998.
  10. Hervé Le Bihan, Mémoire et identité bretonne de Dom Lobineau à Dom Morice, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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