« L’homme, tenté par le diable, a laissé mourir dans son cœur la confiance envers son Créateur. » (CEC §397)
Lorsque nous nous interrogeons sur l’origine du mal, nous imaginons volontiers une irruption spectaculaire : une révolte, une violence, un fracas dans l’ordre du monde. Pourtant, la Genèse nous raconte tout autre chose. Le mal n’entre pas dans l’histoire des hommes à coups de tonnerre. Il arrive à voix basse. Il s’insinue dans une conversation.
En effet, tout commence par une parole capable de modifier un regard. Nous connaissons tous cette expérience : une personne que nous estimions nous est soudain présentée sous un jour nouveau. Quelqu’un laisse tomber une remarque, suggère une intention cachée, évoque un défaut que nous n’avions jamais perçu. Lorsque nous retrouvons ensuite cette personne, elle n’a pourtant pas changé. Ses gestes sont les mêmes, ses paroles aussi. Et cependant quelque chose s’est déplacé en nous. Nous ne regardons plus de la même manière. Le soupçon est né. Nous ne voyons plus la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’elle nous a été racontée.
De la faille du regard
Dans la Genèse, c’est exactement ainsi que le serpent s’approche d’Ève. Il ne commence ni par nier Dieu ni par exiger la désobéissance. Son œuvre est plus profonde, cherchant avant tout à altérer l’image de Dieu dans le cœur de l’homme. Derrière sa question apparemment innocente « Dieu vous a-t-il vraiment dit… ? » se cache déjà une accusation. Puis vient l’insinuation décisive : si Dieu interdit ce fruit, n’est-ce pas parce qu’il craint votre liberté ? N’est-ce pas parce qu’il veut conserver pour lui ce qui pourrait vous rendre semblables à lui ?
À cet instant, quelque chose se fissure dans l’âme humaine. Dieu cesse d’apparaître comme un Père pour devenir un rival. L’amour est interprété comme une domination, la protection comme une privation, le don comme une contrainte. Le mal est déjà entré. Non pas lorsque la main se tend vers le fruit, mais quelques instants auparavant, dans ce lieu invisible où naissent les décisions humaines. Avant le geste, il y a le regard ; avant la désobéissance, il y a la défiance. Le premier péché n’est peut-être pas d’abord d’avoir mangé du fruit défendu ; il est d’avoir accueilli et entretenu l’idée que Dieu ne voulait pas le bien de sa créature.
Le mal naît d’une rupture de confiance
Cependant, une question demeure. Si le mal est entré dans le monde des hommes par la parole du serpent, comment est-il entré dans le cœur du serpent lui-même ? La Genèse nous montre l’instant où la défiance atteint l’humanité, mais elle laisse entrevoir une blessure plus ancienne encore. Avant que l’homme ne doute de Dieu, une créature spirituelle avait déjà refusé de recevoir son existence comme un don.
La tradition chrétienne a vu dans la chute des anges le premier acte de cette rupture. Sans toujours chercher à en décrire les circonstances, les Pères de l’Église y discernent le mystère d’une liberté créée qui se replie sur elle-même. Saint Augustin explique ainsi que l’origine du péché des anges se trouve dans l’orgueil, c’est-à-dire dans la volonté de trouver en soi sa propre grandeur plutôt que de la recevoir de Dieu (La Cité de Dieu, XI, 13). Dès lors, le mensonge du serpent apparaît sous un jour nouveau : il ne fait pas naître une révolte inédite ; il cherche à transmettre à l’homme sa propre blessure. Comme s’il murmurait à l’oreille d’Ève ce qu’il s’était d’abord murmuré à lui-même : que dépendre de Dieu serait une humiliation, une atteinte à sa dignité, une diminution de sa liberté. Pourtant, c’est précisément l’inverse que révèle toute la Révélation. Car la créature n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle reçoit. Plus elle s’approche de sa source, plus elle devient elle-même. Le drame de l’ange déchu, comme celui de l’homme, consiste à avoir cru que l’amour de Dieu limitait sa liberté, alors qu’il en était la condition même.
Saint Irénée de Lyon discernait déjà cette blessure lorsqu’il écrivait que l’homme s’était laissé entraîner « en se détournant de Dieu » et avait perdu la simplicité de son regard. Ce qui se joue dans le Jardin d’Éden n’est pas d’abord une transgression juridique ; c’est une rupture de confiance.
Dès lors, nous comprenons mieux pourquoi le mal se présente rarement sous les traits du mal. Il avance masqué. Il emprunte les couleurs du bien qu’il imite sans jamais pouvoir le produire. Le serpent ne promet ni destruction ni souffrance. Il promet davantage de connaissance, davantage de liberté, davantage d’accomplissement. Son mensonge est d’autant plus redoutable qu’il s’appuie sur un désir juste. Car devenir pleinement vivant, pleinement libre, participer à la vie même de Dieu : telle est bien la vocation de l’homme. Saint Athanase d’Alexandrie l’exprime d’ailleurs dans une formule devenue célèbre : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne dieu » (De Incarnatione, 54,3). Le désir d’élévation n’est donc pas mauvais en soi. Le danger ne réside pas dans la promesse du sommet, mais dans le sentier que le serpent prétend y ouvrir. Le serpent persuade l’homme qu’il peut recevoir sans accueillir, posséder sans dépendre, devenir sans être engendré, régner sans servir et vivre sans remercier. Autrement dit, atteindre la plénitude sans Dieu, voire contre Dieu. Dès lors, cette tentation traverse toute l’histoire humaine comme un fleuve souterrain.
De la liberté
Nous croyons souvent que la liberté consiste à n’avoir besoin de personne, à ne dépendre de rien, à ne recevoir de loi que de soi-même. Pourtant, l’expérience enseigne exactement l’inverse. L’enfant devient libre grâce à l’éducation qui le façonne. Le musicien devient libre grâce aux années de discipline qui donnent à ses mains la capacité de créer. Le marin ne conquiert la mer qu’en respectant les lois qu’elle lui impose. Dans tous ces cas, la liberté n’est pas l’absence de limites ; elle est l’accomplissement harmonieux d’une nature.
La question posée dans le jardin n’était donc pas celle de l’obéissance au sens étroit du terme. Elle était plus profonde : pouvons-nous faire confiance à celui qui nous a créés pour nous conduire à notre propre accomplissement ? Le serpent répond négativement à la question, et ce non continue de résonner dans toutes les formes du péché. Derrière chaque mensonge, chaque trahison, chaque injustice, il est souvent possible de retrouver cette logique première. L’homme croit qu’il gagnera quelque chose en s’éloignant de la vérité. Il imagine trouver davantage de vie loin de la source de la vie. Il suppose que le bien de l’autre menace le sien. C’est pourquoi le péché apparaît d’abord comme une erreur du regard avant d’être une faute de la volonté.
Saint Augustin allait jusqu’à affirmer que le mal ne possède pas de substance propre : « Tout ce qui existe est bon ; le mal dont je cherchais l’origine n’est pas une substance » (Confessions, VII, 12). Comme l’ombre n’existe que par rapport à la lumière qu’elle obscurcit, le mal surgit lorsqu’une créature se détourne du bien pour lequel elle a été créée. Autrement dit, le mal naît d’une rupture de relation. La suite du récit biblique le montre immédiatement. Celui qui marchait avec Dieu à la brise du soir se cache désormais parmi les arbres du jardin. Puis il accuse Ève. Ève accuse le serpent. Là où régnait la communion s’installe la défiance. Le soupçon introduit entre l’homme et Dieu se répand désormais entre les hommes eux-mêmes et finit par atteindre toute la création.
À bien des égards, l’histoire humaine ressemble à la propagation de cette première fissure. Les guerres naissent de la méfiance entre les peuples. Les divisions naissent de la méfiance entre les groupes. Les familles se déchirent lorsque la confiance disparaît. Comme une goutte d’encre tombée dans une eau limpide, le soupçon originel semble avoir diffusé sa couleur dans toute l’aventure humaine. Mais la Bible refuse de s’arrêter à ce constat. En effet, si le mal est entré dans le monde par une parole qui a détruit la confiance, le salut entre dans le monde par une parole qui la restaure. La Parole. Le Verbe.
De l’humilité et de la Confiance
Là où le serpent murmurait : « Dieu ne veut pas votre bien », toute la vie du Christ proclame exactement le contraire. Chacun de ses gestes révèle un Dieu qui ne garde rien pour lui-même. Un Dieu qui ne diminue pas l’homme pour se grandir, mais qui s’abaisse pour l’élever. Le drame du Jardin d’Eden reposait sur l’idée que Dieu retenait quelque chose. Le mystère du Golgotha révèle au contraire un Dieu qui donne tout. Saint Jean Chrysostome contemplait ce paradoxe avec émerveillement : « Il n’a rien gardé pour lui-même ; il a tout donné. » Toute la logique de la Croix est là. Le premier mensonge suggérait un Dieu jaloux de sa puissance ; la Croix manifeste un Dieu qui livre jusqu’à sa propre vie.
La question « Par où le mal est-il entré dans le monde ? » conduit alors à une autre, plus décisive encore : par où peut-il en sortir ? S’il est né de la défiance, sa guérison commence par la confiance retrouvée. S’il est né d’un regard devenu soupçonneux, il commence à reculer lorsqu’un homme accepte de croire à nouveau que Dieu est bon.
Alors peut-être le premier mensonge de l’histoire fut-il simplement celui-ci : faire croire à l’homme que Dieu était contre lui. Et peut-être toute l’histoire du salut n’est-elle rien d’autre que la longue patience de Dieu cherchant inlassablement à rendre à l’homme la confiance qu’il avait perdue.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne


Merci beaucoup pour cet article, très profond et très inspirant.