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An hirañ noz : une berceuse pour contempler l’infini

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 min

Après avoir analysé le poème de Maodez Glanndour An eur-se zo ken tost d’ar peurbad, penchons-nous sur un autre titre.

Certaines mélodies semblent appartenir à tous les peuples tant elles traversent les siècles sans perdre leur pouvoir d’émotion. An hirañ noz (« La plus longue nuit »), qu’Alan Stivell enregistre sur son album Emerald en 2009 puis dans son album Human ~ Kelt, appartient à cette catégorie. Derrière cette interprétation d’une douceur presque intemporelle se cache une longue histoire qui relie le Pays de Galles à la Bretagne, la tradition populaire à la poésie, et le cantique chrétien à une méditation plus universelle sur la nuit, le silence et l’espérance. Plus qu’une simple reprise d’un chant traditionnel, Stivell propose ici une œuvre nouvelle, fidèle à ses racines mais profondément ancrée dans la sensibilité spirituelle de son temps.

Du Pays de Galles à la Bretagne : l’itinéraire d’une mélodie

L’histoire du chant commence avec Ar Hyd y Nos, l’une des plus célèbres mélodies traditionnelles galloises. Attestée à la fin du XVIIIᵉ siècle, elle est devenue au fil du temps un véritable symbole du patrimoine musical du Pays de Galles. Son caractère de berceuse, sa ligne mélodique paisible et sa simplicité expressive lui ont permis de traverser les générations sans perdre de leur fraîcheur. Le texte gallois évoque la paix de la nuit, le sommeil des hommes et la confiance que procure le silence lorsque le monde s’apaise. Cette atmosphère de sérénité explique sans doute pourquoi la mélodie a rapidement dépassé les frontières galloises pour devenir également célèbre dans le monde anglophone sous le titre All Through the Night.

Au début du XXᵉ siècle, cette mélodie trouve une nouvelle vie en Bretagne grâce au barde Abhervé, pseudonyme de François Vallée (1860-1949). Sous sa plume naît A-hed an noz (« Pendant la nuit »), adaptation bretonne publiée dans les Cahiers du Bleun-Brug en 1922, avec une harmonisation à deux voix et piano signée M. Guillermit. Très vite, le chant entre dans le répertoire des chorales, puis intègre celui des mouvements de jeunesse bretons, notamment les Bleimor, où Alan Stivell le découvre dans son enfance.

Chez Abhervé, la berceuse galloise devient un véritable cantique. La contemplation du ciel nocturne conduit naturellement à la prière. Sous la voûte étoilée, le croyant reconnaît la grandeur du Créateur, tandis que les dernières strophes invoquent la bénédiction de Dieu sur la Bretagne, sa langue et son peuple. Toute la spiritualité du Bleun-Brug s’exprime dans ce texte où la foi chrétienne et l’identité bretonne avancent d’un même pas, sans jamais s’opposer. Cette version a notamment été magnifiquement interprétée par Éliane Pronost, qui en restitue toute la ferveur et la délicatesse.

La mélodie a cependant continué à inspirer les créateurs bretons. Roger Abjean en a proposé une autre adaptation, également intitulée A-hed an noz, dont les paroles diffèrent sensiblement de celles d’Abhervé. Sans reprendre le caractère explicitement patriotique et religieux du texte de François Vallée, Abjean développe une méditation plus intérieure, où la paix de la nuit, la lumière céleste et la prière personnelle occupent le premier plan. Cette nouvelle lecture témoigne de la richesse de cette mélodie galloise, capable d’inspirer des sensibilités spirituelles différentes tout en conservant intact son pouvoir de contemplation.

La réécriture d’Alan Stivell : de la prière au chant universel

Lorsque Stivell décide d’enregistrer cette mélodie sur Emerald, il ne cherche pourtant pas à reproduire fidèlement le cantique d’Abhervé. Il choisit d’en conserver l’âme tout en lui donnant une résonance nouvelle. Le premier signe de cette transformation apparaît dès le titre. A-hed an noz (« Pendant la nuit ») devient An hirañ noz (« La plus longue nuit »), avant de redevenir A-hed an noz dans Human~Kelt. Ce simple changement modifie profondément la perspective. La nuit cesse d’être un moment privilégié pour la prière ; elle devient le symbole des longues traversées de l’existence, de ces périodes où l’obscurité semble s’installer durablement avant que la lumière ne réapparaisse.

Les nouvelles paroles écrites par Stivell reflètent cette évolution. Là où Abhervé contemplait les étoiles pour y reconnaître la présence de Dieu, le musicien commence par regarder le monde contemporain avec lucidité. Il évoque les bouleversements de son époque, les inquiétudes qui traversent les sociétés modernes et la noirceur qui semble parfois entourer les hommes. Pourtant, cette nuit n’est jamais synonyme de désespoir. Elle devient au contraire le lieu où peut renaître une espérance plus profonde.

Cette espérance ne repose plus exclusivement sur une confession de foi. L’un des vers les plus significatifs est sans doute celui où Stivell chante : « Feiz kristen pe kredennoù all », « Foi chrétienne ou autres croyances », un peu comme dans Spered Hollvedell, sur l’air d’Intron Varia Rostren, où il chante « tan ho kalon zo evit an holl, paganiz pe gristen » (album Again). Dans les deux cas, en quelques mots, il élargit considérablement l’horizon du chant. Sans renier l’héritage chrétien dont il est issu, il ouvre sa méditation à toutes les traditions spirituelles et à tous ceux qui cherchent un sens au cœur de la nuit. La prière devient ainsi un appel universel à la fraternité, où les différences de croyance s’effacent devant le désir partagé de paix et de lumière.

Cette ouverture s’exprime également dans le choix des langues. Stivell commence par interpréter les paroles galloises originales avant d’introduire ses propres couplets en breton. Plus loin, quelques vers en anglais rappellent la diffusion internationale de cette mélodie. Ce dialogue entre le gallois, le breton et l’anglais dépasse le simple effet esthétique. Il traduit une conviction profonde : les cultures celtiques constituent une même famille, capable de faire entendre une voix commune sans renoncer à la richesse de chacune de ses langues.

La harpe comme chemin de contemplation

La véritable force de cette interprétation réside cependant dans la musique elle-même. Dès les premières mesures, la harpe s’inspire du penillion, ancienne tradition galloise où le harpiste développe librement une ligne musicale pendant que le chanteur improvise ou superpose une autre mélodie. Ce procédé donne immédiatement au morceau une impression de liberté et de suspension. La harpe ne se contente plus d’accompagner la voix : elle semble respirer avec elle, laissant de longs silences qui deviennent partie intégrante du discours musical.

Peu à peu, la musique paraît même dépasser les paroles. Les longues résonances des cordes, le balancement apaisé de la mélodie et la délicatesse de l’interprétation donnent l’impression que le chant s’élève vers la voûte étoilée. Celle-ci n’est plus seulement le décor d’une nuit paisible ; elle devient l’image sensible de l’infini. La contemplation ne passe plus uniquement par les mots, mais par le souffle même de la musique. Comme devant un ciel constellé où le regard se perd dans une profondeur sans limite, l’auditeur est invité à quitter les préoccupations immédiates pour entrer dans un temps plus vaste, presque hors du temps.

La harpe d’Alan Stivell accomplit alors quelque chose de remarquable : elle traduit ce que les paroles, aussi belles soient-elles, ne peuvent entièrement exprimer. Elle ouvre un espace intérieur où chacun peut éprouver cette intuition de l’infini qui saisit parfois l’homme lorsqu’il lève les yeux vers les étoiles. La musique devient ainsi contemplation à part entière, sans avoir besoin d’ajouter le moindre discours.

Une mélodie pour traverser la nuit

C’est peut-être là que réside la véritable réussite d’An hirañ noz. En reprenant une mélodie plusieurs fois centenaire, Alan Stivell ne cherche pas à moderniser une tradition pour le plaisir de l’actualiser. Il en révèle au contraire la permanence. Ce qui était autrefois une berceuse populaire galloise est devenu un cantique breton avant de prendre, sous sa plume, une dimension presque universelle. À chaque époque, cette même mélodie a porté une espérance nouvelle sans jamais renier ses origines.

Comme An eur-se zo ken tost d’ar peurbad de Maodez Glanndour, que Stivell avait magnifiquement mis en musique dix ans plus tôt, An hirañ noz invite à la contemplation. Mais ici, cette contemplation ne naît pas seulement du silence intérieur ; elle s’ouvre sur l’immensité du ciel nocturne. La voûte étoilée devient le signe visible de l’infini, tandis que la harpe en traduit l’indicible profondeur. Dans cette rencontre entre une mélodie ancestrale et la sensibilité d’un artiste contemporain, Alan Stivell nous rappelle avec une infinie délicatesse que les nuits les plus longues sont aussi celles où les étoiles brillent avec le plus d’éclat, annonçant déjà le retour de la lumière.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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