À l’occasion de la messe interceltique célébrée le dimanche 9 août 2026 à Lorient, en clôture du Festival Interceltique, le Père Ross Crichton a proposé une homélie profondément enracinée dans l’héritage spirituel et culturel des peuples celtiques.
À partir de l’image évangélique de la barque affrontant la tempête, il a évoqué les traversées, les exils et les migrations qui ont marqué l’histoire des nations celtiques, avant d’inviter les chrétiens d’aujourd’hui à redécouvrir la fécondité de leurs racines. Une méditation sur la transmission, l’identité, la foi et la beauté, avec cet appel simple : ne pas avoir peur, et continuer à faire vivre un héritage chrétien et celtique destiné à être transmis aux générations futures.
« Jésus obligea les disciples à monter dans la barque », dit l’Évangile de ce dimanche.
Les voyages en bateau font partie de l’histoire de nos ancêtres dans les territoires celtiques. Comme nous l’avons évoqué hier pendant la conférence au sujet de saint Piran et saint Columba, voici encore deux disciples du Christ qui, au VIe siècle, sont montés dans une barque en quittant leur pays pour prêcher le Christ sur l’autre rive : l’un en Cornouailles et l’autre en Écosse.
À leur suite, plusieurs autres hommes et femmes sont montés dans une barque avec l’intention de faire leur propre peregrinatio pro Christo, leur pèlerinage pour le Christ, en quittant leur patrie pour évangéliser ailleurs.
Plus tard, pendant les siècles d’émigration, qu’elle soit forcée ou choisie, les peuples celtiques sont encore montés dans une barque pour traverser vers une autre rive, encore plus lointaine : les Écossais jacobites exilés en Amérique du Nord, les Irlandais affamés partis vers les États-Unis ou l’Australie, les Gallois en quête de liberté religieuse et culturelle en Argentine, les Bretons partis en grand nombre vers les États-Unis, et les Cornouaillais qui échappaient à la pauvreté en cherchant du travail dans les mines d’Australie.
Quelles tempêtes ont-ils rencontrées sur leur chemin maritime ? Quels périls ont-ils affrontés pendant leur long voyage en mer ?
Sûrement ont-ils connu et ressenti la fragilité de l’existence humaine face aux tempêtes qui menaçaient leur petite barque, à la merci de la mer.
Ce sentiment de fragilité accompagne les peuples celtiques encore aujourd’hui – surtout aujourd’hui – peut-être. Minoritaires linguistiques et culturels dans nos pays respectifs, notre survie n’est pas garantie.
Les défis de notre époque sont différents de ceux vécus par nos ancêtres, bien sûr. Ce ne sont plus l’exil forcé, la famine ou la pauvreté matérielle qui nous menacent, mais le défi de transmettre les richesses de notre héritage à la prochaine génération, et de faire entendre notre voix au-dessus des hurlements et des cris de voix plus puissantes que les nôtres.
Mais parfois, c’est dans le silence et la paix que la valeur d’une chose se manifeste.
Notez-le bien : la voix du Seigneur, la voix de vérité, de grâce et de consolation, ne s’entend ni dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu. C’est dans le calme d’une brise légère qu’Élie reconnaît Dieu, le Dieu de vérité, de beauté et de bonté.
Pour nous, chrétiens, le Seigneur est la source de beauté et de bonté, et tout ce qui est bien et beau dans notre culture vient de lui.
Comme l’âme et le corps sont unis dans un être vivant, ainsi notre foi chrétienne anime nos cultures et nos langues celtiques. Le principe de l’Incarnation est au cœur de la théologie chrétienne.
Pour nous sauver, le Fils de Dieu a pris chair, notre chair. Sa divinité, incarnée dans la nature humaine, a élevé notre humanité. La foi chrétienne prend chair dans les cultures du monde pour que le Christ se révèle à nous, aujourd’hui, de façon intelligible.
Notre culture est vraiment appauvrie sans la foi chrétienne qui l’a formée pendant des siècles. Et sans les richesses de notre culture, la foi ne peut plus parler au cœur de notre peuple, dans notre propre langue.
Obligés à monter dans la barque de nos temps modernes, nous pourrions bien croire que nous sommes parfois sans gouvernail ni voile, dans un vent contraire.
Comme les disciples, nous sommes battus par les vagues au cœur d’une tempête culturelle ou spirituelle. Dans la vie de chacun, il y a aussi des moments où nous risquons d’être submergés par les situations que nous vivons.
Que faire alors ?
Il nous faut inviter le Seigneur à bord de notre barque.
Quand saint Pierre descend de la barque, il peut marcher sur les eaux. C’est possible, au moins pour un temps court. Mais la tempête ne s’arrête pas. Ce n’est que lorsque les disciples invitent le Seigneur à les rejoindre dans le bateau que la tempête est remplacée par le calme.
« Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba », dit l’Évangile ; l’ouragan cède la place à la brise légère.
Comme il a marché sur les eaux à côté de saint Pierre, comme il a accompagné sur les mers du monde les émigrés qui ont quitté leur pays pour un rivage inconnu, le Seigneur nous accompagne aussi aujourd’hui.
Mais si nous voulons vraiment connaître sa présence, il faut l’inviter dans la demeure intime de notre cœur.
Il est bien attesté, de nos jours, qu’une jeune génération retrouve un intérêt pour la foi chrétienne. C’est une génération en recherche du sens de la vie, en recherche d’une identité, d’un héritage spirituel et culturel oublié, ou même perdu.
Les graines semées par les missionnaires celtiques il y a plusieurs siècles continuent à porter leurs fruits aujourd’hui. La nouvelle pousse est peut-être fragile et faible, mais ses racines sont profondes. Et les racines profondes nourrissent la plante jusqu’à ce qu’elle porte ses fruits.
Donc, n’ayons pas peur.
N’oublions pas que la voix du Seigneur s’entend non pas dans le bruit de la modernité autour de nous, mais dans la brise légère de notre héritage chrétien et celtique, qui souffle et rafraîchit nos âmes, et dont la beauté est un reflet de la beauté de Dieu lui-même, qui s’incarne dans cet héritage.
Hier matin, j’ai terminé la conférence sur saint Piran et saint Columba en citant le pape Jean-Paul II, et je voudrais faire de même ce matin. Le pape nous assure que la nouvelle évangélisation est fondée sur la redécouverte de notre héritage spirituel et culturel, parce que les deux vont de pair.
Il dit :
« Retrouve-toi toi-même. Sois toi-même. Découvre tes origines. Avive tes racines. Au cours des siècles, tu as reçu le trésor de la foi chrétienne. Il fonde ta vie sociale sur les principes tirés de l’Évangile et l’on en voit les traces dans l’art, la littérature, la pensée et la culture de tes nations. Mais cet héritage n’appartient pas seulement au passé ; c’est un projet pour l’avenir, à transmettre aux générations futures. »
Et c’est cela que nous faisons ici aujourd’hui, et aussi pendant toute la semaine que nous avons passée ensemble.
Nous transmettons notre culture, notre foi, aux générations futures.
N’ayons pas peur.
Soyons donc les témoins de cette richesse spirituelle et culturelle qui nous est confiée.
Soyons les missionnaires de notre foi et de la culture qui l’incarne, dans la confiance que sa beauté nous ramènera vers la source de cette beauté : Dieu lui-même. Amen.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

