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La liturgie parle plusieurs langues : pour une juste harmonie entre latin, français et breton

Amzer-lenn / Temps de lecture : 19 min

Ici je n’évoquerai pas les messes e brezhoneg penn-da-benn, mais des messes trilingues. Lorsque j’étais enfant, j’ai été biberonné aux messes FLB de Quistinic, célébrées par l’abbé Marcel Blanchard. Entendez par là des messes où le français, le latin et le breton trouvaient naturellement leur place, dans un équilibre qui permettait à chacun de se sentir rejoint. Les textes étaient compris, le chant grégorien rappelait l’universalité de l’Église et la langue bretonne exprimait l’enracinement de la foi dans notre terre.

Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi si peu de paroisses s’étaient inspirées de ce modèle. Il manifestait pourtant qu’il était possible de concilier fidélité à la tradition liturgique, souci missionnaire et respect de notre héritage spirituel.

J’ai retrouvé récemment cette même harmonie lors du Grand Pardon de Keranna, comme on le voit à Kernascléden. Quelle joie de voir le breton, le français et le grégorien s’entrelacer avec naturel ! Aucune de ces langues ne cherchait à supplanter les autres. Chacune apportait quelque chose d’irremplaçable à la célébration et contribuait à faire entrer les fidèles dans une expression profondément enracinée de la foi bretonne, sans jamais perdre de vue l’universalité de l’Église. Malheureusement, cette manière de célébrer demeure encore trop rare dans nos paroisses. Les discussions sur la langue de la liturgie opposent souvent le latin au français, la tradition à la mission, voire le patrimoine culturel à la vie spirituelle. Cette opposition me paraît pourtant reposer sur un faux dilemme. Car la catholicité n’est pas un équilibre entre trois sensibilités ; elle est une théologie de la communion. Le latin, le français et le breton ne sont pas simplement trois langues qu’il faudrait répartir équitablement au fil d’une célébration. Ils deviennent les signes de trois dimensions inséparables de l’Église : la Tradition, la Mission et l’Incarnation. L’article qui suit est né de cette conviction, nourrie par de nombreuses discussions sur le sujet.

Il est des débats qui, parce qu’ils touchent à la liturgie, deviennent rapidement passionnés. Celui de la langue en est un. Faut-il privilégier presque exclusivement le français afin que chacun comprenne immédiatement ce qui est célébré ? Faut-il maintenir une place réelle au latin, au risque d’éloigner ceux qui découvrent l’Église ? Les langues dites régionales, comme le breton, ne relèvent-elles plus que du patrimoine culturel, sans véritable intérêt pour la vie liturgique ?

Ces questions ne sont pas secondaires. Elles disent quelque chose de notre manière de comprendre la mission de l’Église, son rapport à la tradition et sa façon de rejoindre les hommes et les femmes de notre temps. Pourtant, elles sont souvent enfermées dans une opposition qui me semble artificielle. D’un côté se trouveraient ceux qui défendent la tradition, le latin et le chant grégorien ; de l’autre ceux qui souhaitent une liturgie entièrement en français afin de favoriser l’évangélisation. Chacun soupçonne parfois l’autre de manquer l’essentiel : les premiers seraient enfermés dans une logique patrimoniale, les seconds sacrifieraient l’héritage de l’Église à une adaptation permanente.

Or cette opposition ne correspond ni à l’histoire de l’Église ni à son enseignement. La tradition catholique n’a jamais opposé l’universalité de la foi à son enracinement dans les cultures. Elle n’a jamais demandé de choisir entre la langue commune de l’Église latine et les langues parlées par les peuples. Elle invite au contraire à tenir ensemble ces deux dimensions, parce qu’elles procèdent d’un même mystère : celui d’un Dieu qui rassemble l’humanité sans effacer ce qui fait la richesse des peuples.

C’est précisément ce que signifie le mot « catholique ». L’universalité chrétienne ne consiste pas à uniformiser les hommes, mais à les unir dans une même foi en respectant la diversité de leurs langues, de leurs cultures et de leur histoire. La liturgie est appelée à rendre visible cette communion. Elle n’est pas seulement le lieu où une assemblée comprend un texte ; elle est le lieu où toute l’Église, de tous les temps et de tous les peuples, s’unit dans la même louange.

Ce que demande réellement l’Église

Le concile Vatican II est fréquemment invoqué pour justifier une liturgie célébrée presque exclusivement en langue vernaculaire. Pourtant, une lecture attentive des textes conduit à une conclusion bien différente.

Dans Sacrosanctum Concilium, la Constitution sur la Sainte Liturgie, les Pères conciliaires affirment que « l’usage de la langue latine sera conservé dans les rites latins » (n° 36). Dans le même temps, ils ouvrent largement la possibilité d’utiliser les langues vernaculaires lorsqu’elles favorisent la participation des fidèles.

Autrement dit, le Concile n’a jamais voulu remplacer une langue par une autre. Il n’a pas demandé l’abandon du latin, pas davantage qu’il n’a souhaité maintenir une liturgie incompréhensible pour les fidèles. Son objectif était plus exigeant : permettre aux baptisés de participer pleinement aux saints mystères tout en conservant les éléments qui expriment l’unité de l’Église latine.

Cette même logique apparaît lorsqu’il est question de musique sacrée. Le texte conciliaire affirme que « l’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place » (Sacrosanctum Concilium, n° 116).

Cette phrase est souvent citée, parfois mal comprise. Elle ne signifie pas que tout devrait être chanté en grégorien, ni que les autres formes musicales seraient exclues. Elle rappelle simplement que le grégorien n’est pas un répertoire parmi d’autres : il est le chant qui est né de la liturgie romaine et qui lui est intimement lié.

Plus récemment, Benoît XVI est revenu sur cette question dans Sacramentum Caritatis. Évoquant les célébrations internationales, il écrit qu’il est souhaitable que « les fidèles sachent réciter ou chanter ensemble en latin les parties de l’Ordinaire de la messe qui leur reviennent, spécialement le Credo et la prière du Seigneur, en utilisant les mélodies grégoriennes » (n° 62).

Il est intéressant de constater que Benoît XVI ne demande pas davantage une liturgie entièrement en latin que Vatican II. Il invite simplement à conserver un langage commun qui permette à des catholiques venus de tous les pays de prier ensemble. Le Credo n’est pas choisi au hasard : il est la profession de foi de toute l’Église. Le chanter parfois dans la langue liturgique traditionnelle du rite romain manifeste que cette foi nous précède et nous dépasse.

L’enseignement du magistère est donc remarquablement équilibré. Il ne demande ni le « tout latin » ni le « tout français ». Il invite à faire droit aux deux exigences : l’intelligence des rites et la conservation d’un patrimoine vivant qui appartient à toute l’Église.

Comprendre n’est pas tout

Cet équilibre invite aussi à réfléchir à ce que signifie réellement « participer » à la liturgie. Depuis plusieurs décennies, on identifie parfois cette participation à la seule compréhension immédiate des paroles prononcées ou chantées. Pourtant, la liturgie ne fonctionne pas comme une conférence. Ainsi, l’homme ne rencontre pas Dieu uniquement par l’intelligence des textes. Il est également rejoint par les gestes, les silences, la lumière, l’encens, les processions, les vêtements liturgiques, l’architecture des églises et, bien sûr, par la musique et le chant. Toute la tradition chrétienne affirme que l’être humain prie avec tout son être et pas seulement avec son intellect.

Le latin possède ici une fonction particulière. Parce qu’il n’est plus la langue quotidienne des fidèles, il introduit une certaine distance qui rappelle que la liturgie n’est pas une simple conversation entre les membres d’une assemblée. Elle est l’entrée dans un mystère qui nous dépasse. Cette langue, reçue de siècles de prière, manifeste que nous ne fabriquons pas notre culte ; nous recevons une tradition qui nous est confiée. Il en va de même pour le chant grégorien. Son rythme libre, son refus de toute recherche d’effet spectaculaire, son enracinement dans le texte liturgique conduisent naturellement à la contemplation. Il ne cherche pas à divertir l’assemblée ni à provoquer une émotion passagère. Il laisse la Parole de Dieu respirer.

On comprend alors pourquoi le grégorien demeure, selon les mots du Concile, la référence du chant liturgique. Ce n’est pas parce qu’il serait ancien ou prestigieux, mais parce qu’il est né pour servir la prière de l’Église.

La beauté est aussi un chemin vers Dieu

L’objection revient pourtant régulièrement : si beaucoup de nos contemporains sont éloignés de l’Église, ne faut-il pas avant tout leur proposer une liturgie immédiatement accessible ?

La question est légitime. Mais elle repose parfois sur une vision très intellectuelle de l’évangélisation. Comme si l’homme ne pouvait rencontrer Dieu qu’à travers ce qu’il comprend instantanément.

L’expérience chrétienne montre pourtant autre chose. Combien de personnes racontent avoir été touchées, parfois avant même toute conversion, par la beauté d’une cathédrale, par la lumière d’un office, par un silence habité ou par un chant grégorien dont elles ne comprenaient pourtant pas chaque mot ? Avant même d’expliquer, la beauté attire. Avant de convaincre, elle ouvre un espace intérieur.

La tradition chrétienne appelle cela la via pulchritudinis, la « voie de la beauté ». Il ne s’agit pas de transformer la liturgie en spectacle ni de rechercher une esthétique raffinée pour elle-même. La beauté liturgique n’est jamais une fin. Elle est le rayonnement sensible de la vérité du mystère célébré.

Benoît XVI a souvent insisté sur ce point. Dans Sacramentum Caritatis, il rappelle que la beauté n’est pas un élément décoratif de la liturgie mais « un élément constitutif de l’action liturgique ». Parce que Dieu est la Beauté même, la manière de célébrer participe à l’annonce de l’Évangile. Une liturgie fidèle, recueillie et belle peut conduire un homme vers Dieu avant même qu’il ne maîtrise tous les contenus de la foi.

Le Conseil pontifical de la Culture est allé dans le même sens en présentant la via pulchritudinis comme un véritable chemin d’évangélisation. La beauté possède une capacité singulière à toucher le cœur humain parce qu’elle fait pressentir un ordre, une harmonie et une vérité qui dépassent l’immédiat.

Cela ne signifie évidemment pas que la compréhension serait secondaire. Une liturgie incompréhensible manquerait une partie de sa mission. Mais l’inverse est tout aussi vrai : une liturgie réduite à ce qui est immédiatement intelligible risque d’oublier que le mystère de Dieu dépasse toujours ce que nos mots peuvent expliquer. C’est précisément pourquoi la question de la langue ne peut être réduite à un simple problème de communication. Elle touche aussi à la manière dont la liturgie laisse transparaître la beauté du mystère qu’elle célèbre.

La foi parle aussi la langue des peuples

Si le latin possède une place singulière dans la liturgie romaine et si le français est aujourd’hui devenu la langue presque exclusive de nos célébrations, cela ne signifie nullement que les autres langues seraient de simples concessions pastorales. L’histoire du salut montre exactement l’inverse.

Le christianisme est la religion de l’Incarnation. Le Verbe ne s’est pas fait homme dans une humanité abstraite ; il est entré dans une histoire, un peuple, une culture et une langue. Jésus a parlé l’araméen de son pays. Les Évangiles eux-mêmes conservent quelques mots de cette langue – Talitha koum, Ephphatha, Abba – comme pour rappeler que Dieu rejoint toujours l’homme dans sa condition concrète.

Cette logique traverse toute l’histoire biblique. Lorsque l’Esprit Saint descend sur les Apôtres, au matin de la Pentecôte, il aurait pu faire disparaître la diversité des langues en rétablissant une langue unique, comme un retour avant Babel. Il n’en est rien. Saint Luc souligne au contraire que chacun entend les merveilles de Dieu « dans sa propre langue » (Ac 2, 6).

Le signe est d’une profondeur extraordinaire. Babel avait fait des différences linguistiques un facteur de division ; la Pentecôte n’abolit pas ces différences mais les transfigure. Nous voyons ici que l’unité de l’Église ne passe pas par l’effacement des langues ; elle naît de leur communion dans une même foi.

Cette scène devrait sans doute inspirer davantage notre réflexion liturgique. Elle montre que la catholicité ne consiste pas à imposer une langue unique, mais à permettre à chaque peuple d’offrir à Dieu ce qu’il est.

C’est pourquoi l’Église n’a jamais évangélisé en détruisant les langues locales. Les saints Cyrille et Méthode créèrent un alphabet afin de traduire les textes liturgiques pour les peuples slaves. Les grands missionnaires apprenaient les langues des populations qu’ils rencontraient avant même de leur enseigner le latin. Bien avant que le mot n’existe, l’inculturation était déjà une réalité missionnaire.

Jean-Paul II a largement développé cette intuition. Dans Redemptoris Missio, il rappelle que l’inculturation est « l’incarnation de l’Évangile dans les cultures autochtones » tout en introduisant ces cultures dans la vie de l’Église. Il ne s’agit donc ni d’imposer une culture étrangère, ni de sacraliser les traditions locales, mais de permettre une rencontre féconde entre l’Évangile et les peuples.

La Bretagne possède une mémoire spirituelle

Cette réflexion prend une résonance particulière en Bretagne. Pendant des siècles, la foi y a été transmise en breton. Les cantiques, les pardons, les missions populaires, les complaintes spirituelles, les pèlerinages et les prédications ont façonné une véritable culture chrétienne dont la langue était l’un des principaux vecteurs.

Au XVIIᵉ siècle, Michel Le Nobletz sillonne les paroisses bretonnes en annonçant l’Évangile dans la langue du peuple. Ses célèbres taolennoù, véritables catéchismes peints, ne visaient pas seulement à instruire ; ils cherchaient à rendre le mystère chrétien accessible à ceux qui vivaient, priaient et pensaient en breton. Son disciple, le Père Julien Maunoir, poursuivra cette œuvre avec un zèle remarquable. Rien, chez ces grands missionnaires, ne laisse penser que l’usage de la langue du peuple serait un obstacle à l’universalité de la foi. Au contraire, ils y voient la condition même d’une évangélisation authentique.

La Bretagne n’est évidemment pas un cas unique. Chaque région chrétienne possède un patrimoine spirituel qui lui est propre. Mais l’exemple breton rappelle une évidence souvent oubliée : une langue n’est jamais un simple outil de communication. Une langue porte une mémoire. Elle transmet, nous le disons assez souvent sur Ar Gedour, une manière d’habiter le monde, une sensibilité, des images, des expressions de la foi qui ne se laissent jamais traduire parfaitement. Lorsqu’un ancien chante un cantique appris dans son enfance, ce n’est pas seulement un texte qu’il retrouve ; c’est une part de son histoire spirituelle.

Dès lors, écarter systématiquement les langues locales de la liturgie au motif qu’elles ne seraient plus comprises de tous reviendrait à considérer qu’elles n’ont plus rien à offrir à l’Église. Or ce serait oublier que l’Église reçoit aussi des peuples la manière dont ils ont accueilli l’Évangile au fil des siècles.

Le spirituel ne s’oppose pas au culturel

On entend parfois dire que l’essentiel est spirituel, et non culturel. La formule paraît juste, mais elle devient trompeuse si elle conduit à opposer ces deux réalités. Le christianisme ne connaît pas cette séparation. La grâce ne détruit pas la nature ; elle la perfectionne. L’Évangile ne fait pas disparaître les cultures ; il les purifie et les conduit à leur accomplissement. Jean-Paul II l’exprimait d’ailleurs avec une formule devenue célèbre : « Une foi qui ne devient pas culture est une foi qui n’est pas pleinement accueillie, entièrement pensée et fidèlement vécue. »

Cette phrase mérite d’être méditée. Elle ne signifie pas que toute culture serait automatiquement chrétienne. Elle rappelle simplement que la foi ne demeure jamais extérieure à la vie d’un peuple. Lorsqu’elle est véritablement accueillie, elle inspire sa manière de parler, de chanter, de bâtir, de célébrer les fêtes, de représenter le monde.

Il faut évidemment distinguer la culture de l’idéologie. Défendre une place pour le breton dans la liturgie ne revient pas à transformer la messe en revendication identitaire, comme on l’entend parfois. Car, à ce compte-là, faudrait-il considérer qu’une liturgie célébrée exclusivement en français serait elle aussi une expression identitaire ? La difficulté ne réside donc pas dans l’usage d’une langue, mais dans l’intention qui la sous-tend.

De même, souhaiter conserver le latin ne signifie pas vouloir revenir à une époque idéalisée. Dans les deux cas, la question est ailleurs. Elle consiste à reconnaître que Dieu rejoint toujours des hommes concrets, porteurs d’une langue, d’une histoire et d’une mémoire.

On peut d’ailleurs retourner l’accusation parfois adressée aux défenseurs des langues dites régionales. N’est-il pas paradoxal de soupçonner d’« identitarisme » ceux qui souhaitent préserver une langue héritée de leurs ancêtres, alors même que l’on accepte sans difficulté que la foi s’exprime en français ? Si toute langue est porteuse d’une culture, pourquoi l’une serait-elle neutre et l’autre suspecte ? La véritable catholicité ne consiste pas à substituer une culture dominante aux autres, mais à accueillir chacune dans la communion ecclésiale.

Une harmonie plutôt qu’une hégémonie

Si l’on suit jusqu’au bout cette logique, la question n’est plus de savoir quelle langue doit l’emporter sur les autres. Elle devient celle de leur juste articulation.

Le français est indispensable. C’est lui qui permet aujourd’hui à la majorité des fidèles de recevoir pleinement les lectures, les oraisons et l’homélie. Personne ne souhaite revenir à une époque où l’assemblée demeurerait étrangère à ce qui est proclamé.

Le latin possède, quant à lui, une autre mission. Il rappelle que la liturgie ne commence pas avec notre génération et ne s’arrête pas aux frontières de notre pays. Il exprime la continuité de l’Église à travers les siècles et manifeste sa communion universelle.

Le breton, enfin, comme chacune des langues de la terre, rappelle que l’Église universelle ne flotte pas au-dessus des peuples. Elle prend chair dans des communautés concrètes qui offrent au Seigneur leur propre voix.

Ces trois langues ne poursuivent donc pas exactement le même objectif. Elles ne sont ni concurrentes ni interchangeables. Chacune révèle une dimension de la catholicité.

Concrètement, il est parfaitement envisageable qu’une célébration fasse dialoguer les trois langues : des lectures et une homélie en français, des chants alternant entre le français et le breton, tandis que certaines parties de l’Ordinaire – le Gloria, le Sanctus, l’Agnus Dei ou le Credo – sont chantées en latin selon les mélodies grégoriennes.

Une telle célébration ne serait ni une concession aux nostalgiques ni un compromis diplomatique entre sensibilités opposées. Elle exprimerait simplement ce que l’Église est : une communion où l’universel ne détruit pas le particulier et où le particulier ne se referme jamais sur lui-même.

Une Église qui parle plusieurs langues

Au fond, le véritable danger n’est peut-être pas de chanter trop de latin ou trop de breton. Il est de croire qu’une seule langue pourrait suffire à exprimer toute la richesse du mystère chrétien.

Une liturgie exclusivement vernaculaire risque d’oublier qu’elle appartient à une tradition qui la dépasse. Une liturgie exclusivement latine pourrait rendre plus difficile la participation consciente de nombreux fidèles. Une liturgie qui bannirait les langues locales donnerait parfois le sentiment que les cultures propres n’ont plus rien à offrir à l’Église.

La catholicité appelle une autre voie. Elle invite à faire dialoguer l’héritage reçu et les cultures vivantes, la mémoire et la mission, la tradition et l’annonce.

Concrètement, il est parfaitement envisageable qu’une célébration fasse dialoguer les trois langues : des lectures et une homélie en français, des chants alternant entre le français et le breton, tandis que certaines parties de l’Ordinaire — le Gloria, le Sanctus, l’Agnus Dei ou le Credo — sont chantées en latin selon les mélodies grégoriennes. Une telle célébration ne serait ni une concession aux nostalgiques, ni un compromis entre sensibilités opposées. Elle exprimerait simplement ce que l’Église est : une communion où l’universel ne détruit pas le particulier, et où le particulier ne se referme jamais sur lui-même.

Le latin rappelle que nous appartenons à une Église universelle dont nous recevons la foi et la liturgie. Le français permet à cette même foi d’être annoncée dans la langue commune de notre temps. Le breton, enfin, comme chacune des langues de la terre, manifeste que l’Évangile ne demeure jamais extérieur aux peuples : il s’incarne dans leur histoire, leur culture et leur mémoire.

Peut-être est-ce là, finalement, l’image la plus fidèle de l’Église. Non pas une communauté où chacun devrait renoncer à sa langue pour entrer dans une uniformité rassurante, mais un peuple rassemblé où plusieurs langues deviennent capables de chanter ensemble un même mystère.

Le latin, le français et le breton ne sont donc pas simplement trois langues à répartir au fil d’une célébration. Ils deviennent les signes de trois dimensions inséparables de l’Église : la Tradition, la Mission et l’Incarnation.

Depuis la Pentecôte, l’Église n’annonce pas un Évangile dans une langue unique ; elle annonce un unique Évangile dans la diversité des langues et des cultures. La liturgie est appelée à rendre visible cette communion.

Ce n’est pas l’hégémonie d’une langue qui manifeste le mieux la catholicité.

C’est leur harmonie.

 

 

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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