À l’occasion de la venue du pape Léon XIV en France, plusieurs paroisses de Bretagne nous ont sollicités pour traduire en breton les slogans destinés aux affiches, bannières et autres supports de communication. Nous en faisons profiter nos lecteurs plus largement par cet article.
Comme souvent, traduire un slogan ne consiste pas à transposer mot à mot le texte français. Il s’agit de trouver une formulation à la fois fidèle au sens, naturelle en breton et suffisamment percutante pour être lue d’un seul regard.
« Tous à Paris avec le diocèse de… »
Nous avons retenu les traductions suivantes :
- Tous à Paris avec le diocèse de Vannes → Deomp holl da Bariz gant Eskopti Gwened
- Tous à Paris avec le diocèse de Quimper et Léon → Deomp holl da Bariz gant Eskopti Kemper ha Leon
- Tous à Paris avec le diocèse de Saint-Brieuc & Tréguier → Deomp holl da Bariz gant Eskopti Sant-Brieg ha Landreger
- Tous à Paris avec le diocèse de Nantes → Deomp holl da Bariz gant Eskopti Naoned
- Tous à Paris avec le diocèse de Rennes, Dol et Saint-Malo → Deomp holl da Bariz gant Eskopti Roazhon, Dol ha Sant-Malo
Le choix de Deomp holl da Bariz s’est imposé assez naturellement. Là où le français se contente d’une formule elliptique — « tous à Paris » —, le breton dit littéralement « allons tous à Paris », avec l’impératif de première personne du pluriel. Loin d’être un écart, cette tournure rend le slogan plus vivant encore que l’original : elle transforme l’annonce en invitation, et celui qui la lit s’y trouve déjà embarqué.
Pour le pays vannetais, l’ensemble pourra être adapté au gwenedeg : Damp holl da Bariz get Eskopti Gwened. Il ne s’agit pas là d’une autre orthographe officielle, mais d’une adaptation reflétant la langue telle qu’elle se parle dans le diocèse de Vannes.
« Pour que le monde ait la vie »
Le thème retenu pour cette visite n’a pas été créé pour les besoins de la communication. Il est directement emprunté à la Prière pour accueillir le pape, diffusée en préparation de sa visite apostolique en France. Celle-ci s’achève par cette demande adressée à Dieu :
« Par l’intercession de Notre-Dame et de tous les saints de France, fais de nous des artisans d’unité, pour que le monde ait la vie. »
Cette formulation s’inscrit dans le sillage de l’Évangile selon saint Jean. On pense bien sûr au Christ venu « pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10,10), mais plus directement encore au discours sur le pain de vie : « le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde » (Jn 6,51) — evit buhez ar bed, selon la formule déjà bien établie dans les traductions bretonnes du Nouveau Testament et dans l’usage liturgique. C’est d’ailleurs en ce sens que nous avons mis une majuscule à Vuhez. La traduction du thème mérite donc réflexion. Plusieurs possibilités existent.
La plus proche du texte français serait sans doute : Evit m’en do ar bed ar Vuhez.
Elle conserve le verbe « avoir » du texte source, et l’élision (ma + en devo → m’en devo → m’en do) allège la formule, ce qui n’est pas négligeable sur une affiche.
On pourrait également proposer : Evit ma vefe ar Vuhez gant ar bed.
Cette seconde formulation est recevable, mais elle passe par une tournure d’existence propre au breton, littéralement « pour que la vie soit avec le monde ». Elle est un peu plus développée et moins directe, ce qui la rend moins adaptée à un support de communication.
Une langue bien vivante dans la vie de l’Église
Si ces traductions ont été réalisées à la demande de plusieurs paroisses bretonnes, elles témoignent aussi d’une réalité plus profonde : le breton continue de trouver naturellement sa place dans la vie de l’Église. Qu’il s’agisse de la liturgie, de la catéchèse, de la communication ou de l’accueil d’un événement exceptionnel comme la venue du Saint-Père, notre langue demeure un moyen vivant d’annoncer l’Évangile.
Comme toujours en matière de traduction, il n’existe pas nécessairement une solution unique. Les propositions présentées ici ont été retenues pour leur équilibre entre fidélité au texte français, naturel de la langue et lisibilité sur des supports de communication. Elles pourront sans doute susciter des échanges entre bretonnants, ce qui est aussi, en soi, le signe d’une langue bien vivante.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

« Etre vivant » ou « Avoir la vie ». Etre ou avoir ? Quelle serait l’expression la plus adaptée ? Fameux dilemme posé au traducteur.
D’un point de vue linguistique, le breton – langue ancienne dans ses fondamentaux- préfère la notion d’« Etre » (verbe « bezañ »). La langue connaît une création tardive, hybridée du verbe fondamental « être » – est-ce sous l’influence du français ou de l’enrichissement, à une certaine époque ? – pour correspondre à cette notion moderne d’« avoir ». Le français, langue plus récente, use et abuse d’un verbe « avoir ».
Les Evangiles sont rédigés en grec. Un coup d’œil sur une édition bilingue (français/grec. Traduction Sr Jeanne d’Arc, DDB 1990) montre que Jn 10,10 est traduit en français par le verbe avoir.
Oui mais, un professeur de grec récemment rencontré me rappelait que Saint Jean écrit en grec, mais pense en araméen. Un bretonnant averti comprend aisément aujourd’hui de quoi il s’agit.
Regardons maintenant ce que proposent diverses traductions bretonnes, confrontées à ce dilemme (être/avoir) pour Jn 10,10 :
. Maodez Glanndour (Al Liamm 1982, Ar pevar Aviel, imprimatur 1969), bretonnant par apprentissage, traduction sur le grec : « me a zo deut evit m’o devezo ar vuhez ha m’o devezo en-fonnus »
. Pierre Guichou (Minihi Levenez 2002, An Testamant Nevez, imprimatur 2002), bretonnant natif, traduction sur le grec : « Me a zo deuet, dezo da gaoud Buez, ha da gaoud Buez founnuz ! »
. Kenvreuriez ar Brezoneg (Ar Skol dre Lizer, Aviel Jezuz-Krist, imprimatur 1982), traduction par une équipe de prêtres bretonnants natifs (Seité, h.a.) – à partir du français ? – orientée sur la logique du breton : « Me ‘zo deuet evid rei ar vuez d’an dud, ma vezint beo-buezeg »
Attention, le débat ici ne porte pas sur la graphie (falc’huneg/peurunvan) mais sur la tournure linguistique.
Ces auteurs, tous prêtres, ont apporté la plus grande attention à leur traduction, dans le souci de la foi et de la langue bretonne.
Les deux premiers cités utilisent le verbe « avoir » (« kaoud »). Le troisième le verbe « être » (« ma vezint beo-buezeg ») associé à ce magnifique qualificatif (« beo-buezeg » / « bev-buhezek »), typiquement breton et tellement expressif !
Da bep hini d’ober e choaj ! Posubl eo kavout mat unan anezho muioc’h eget ar reall, hag implij ar reoù all pa vez talvoudus pe evit cheñch un tamm ur wech an amzer.
Il n’y a en vérité pas vraiment de verbe « avoir » en breton. « Am eus » / « Az peus » etc. se traduisent littéralement par « À moi est » / « À toi est » etc., qu’on peut comparer aux structures latines « Mihi est » / Tibi est » etc.
Le vannetais avait conservé les formes de l’infinitif « Am bout » / « Az pout »…
Cf. les articles « From mihi est to have across Breton dialects » de Mélanie Jouiteeau et Milan Rezac (2008) « The earliest forms of endevout or mihi esse in Breton » de Milan Rezac (2022).