À la suite de notre précédent article sur les pardons bretons, signé de Tudwal ar Gov, plusieurs réactions nous sont parvenues. L’une d’elles mérite une attention particulière. Un prêtre nous a fait remarquer que, sur son territoire, les personnes parlant encore le breton sont devenues très rares. Il explique donc célébrer avec la réalité qui est la sienne, en intégrant quelques éléments de langue bretonne dans la liturgie lorsque cela est possible.
Cette remarque est juste. Il serait injuste de demander à un prêtre de faire ce que son assemblée ne peut plus suivre ou de lui reprocher une situation dont il n’est pas responsable. La réalité sociolinguistique de la Bretagne est aujourd’hui très contrastée, et beaucoup de paroisses ne comptent plus que quelques bretonnants, voire aucun.
Mais cette réalité conduit à une autre question, plus profonde encore : et si le problème n’était pas seulement qu’il n’y ait presque plus de bretonnants dans nos paroisses, mais aussi que nos paroisses n’aient plus vraiment de place pour les bretonnants ?
Transmettre l’Évangile… toujours dans une culture
On objectera peut-être que la mission de l’Église est de transmettre l’Évangile, non une culture particulière. Cette objection est légitime. L’Église n’a pas pour vocation de défendre une identité particulière pour elle-même. Le Christ est venu pour tous les peuples.
Mais l’Évangile ne se transmet jamais dans l’abstraction. Depuis les origines, il prend chair dans les langues, les chants, les symboles et les traditions des peuples qui l’accueillent. L’Église n’a pas évangélisé la Bretagne malgré sa culture ; elle l’a évangélisée en assumant sa langue, sa sensibilité et ses expressions propres. Les pardons, les cantiques bretons, les saints locaux, les processions, les bannières et tant d’autres traditions sont nés de cette rencontre entre la foi chrétienne et une terre.
Aujourd’hui, cette culture s’est profondément transformée. Le français est devenu la langue de la quasi-totalité des fidèles et le breton n’est plus la langue de la vie quotidienne dans la plupart des paroisses. Faut-il en conclure que tout ce qui relevait de cette culture doit disparaître de la liturgie ?
La question mérite d’être posée. Car si l’Église accompagne naturellement les évolutions de la société, elle est aussi dépositaire d’une mémoire. Durant des siècles, elle a été l’un des principaux lieux de transmission de la langue bretonne, de ses cantiques, de sa spiritualité et de son imaginaire religieux. Si elle renonce à son tour à ces expressions, qui en portera encore la dimension spirituelle ?
Il ne s’agit pas de faire de l’Église le conservatoire d’une langue ou d’un folklore. Ce n’est pas sa mission. Mais il est tout aussi réducteur de considérer que l’inculturation consiste uniquement à adopter la culture majoritaire du moment. Elle consiste aussi à demeurer fidèle aux cultures que l’Évangile a déjà fécondées. Une culture n’est pas seulement un moyen de transmettre la foi ; elle devient aussi, au fil des siècles, l’un de ses fruits.
Il ne faut pas oublier que, pour beaucoup de nos aînés, le breton n’était pas seulement la langue de la maison. C’était la langue de la foi. C’est en breton qu’ils ont appris le Notre Père, le Je vous salue Marie, les cantiques, les réponses de la messe, qu’ils ont accompagné leurs proches dans les obsèques et participé aux pardons. Lorsque cette langue disparaît complètement de la liturgie, ce n’est pas seulement un moyen d’expression qui s’efface ; c’est une mémoire spirituelle qui risque de devenir silencieuse.
Une pastorale ne se mesure pas seulement à la majorité
On entend parfois : « 99 % de mes paroissiens ne sont pas bretonnants. Que voulez-vous que je fasse ? » Ce constat est souvent exact. Mais une autre question mérite d’être posée : où est passé le 1 % ?
S’agit-il simplement d’une évolution inéluctable de la société ? Sans doute en partie. La sécularisation, l’exode rural, les politiques linguistiques, les mutations culturelles et familiales expliquent largement le recul du breton.
Mais peut-on exclure que certains fidèles se soient aussi éloignés de l’Église parce qu’ils avaient le sentiment que leur langue de prière, leurs cantiques et leur manière de vivre la foi n’y avaient plus vraiment leur place ? Beaucoup sont peut-être partis discrètement, sans bruit, sur la pointe des pieds.
On les retrouve encore sur les chemins des pardons, lors des rassemblements autour des chapelles ou au sein d’associations culturelles. Mais ils ont parfois cessé de fréquenter la messe dominicale. Non par rejet de la foi, mais parce qu’ils ne reconnaissent plus dans la vie paroissiale ce qui avait nourri leur vie chrétienne et parce qu’on ne s’adresse plus à eux.
Il serait excessif d’attribuer cette évolution à la seule question de la langue. Les causes de la déchristianisation sont nombreuses. Mais il serait tout aussi réducteur de considérer que cette dimension n’a joué aucun rôle. Lorsqu’une communauté cesse progressivement de parler la langue dans laquelle des générations entières ont appris à prier, il n’est pas étonnant que certains aient le sentiment que leur propre histoire spirituelle n’y trouve plus sa place.
Cette question touche au cœur de la mission pastorale.
Le Bon Pasteur ne raisonne jamais uniquement en fonction des statistiques. Lorsqu’une brebis s’égare, il ne répond pas qu’il lui reste les quatre-vingt-dix-neuf autres. Il part à sa recherche. Non parce qu’elle serait plus importante que les autres, mais parce qu’elle compte, elle aussi. Sans assimiler les bretonnants à la brebis perdue de l’Évangile, cette parabole nous rappelle qu’une communauté chrétienne ne peut se construire uniquement selon une logique majoritaire. Elle est appelée à rejoindre ceux qui risquent de se sentir oubliés.
La vraie question n’est donc peut-être pas seulement : combien reste-t-il de bretonnants ? Elle est également : que faisons-nous pour ceux qui se sont éloignés parce qu’ils ne reconnaissaient plus leur Église ?
Une liturgie enracinée, intégrant des textes en breton, des cantiques, une prière, une bénédiction ou une lecture ponctuelle, n’exclut personne, surtout lorsque ces éléments sont expliqués ou accompagnés d’une traduction. En revanche, leur disparition totale peut donner le sentiment aux bretonnants que leur langue de foi n’a plus sa place dans l’Église. Et, par conséquent, eux non plus.
La question n’est donc pas de célébrer pour les 99 % ou pour le 1 %. Elle est de savoir comment annoncer le même Évangile à tous, sans que personne n’ait le sentiment d’être devenu étranger dans sa propre Église.
Il est d’ailleurs permis de s’interroger. Nos églises se remplissent volontiers pour des concerts de cantiques bretons, de bombarde ou d’orgue, mais ces mêmes cantiques trouvent parfois difficilement leur place dans la liturgie. N’y a-t-il pas là un paradoxe ? Ce qui attire lorsqu’il est présenté comme patrimoine culturel ne pourrait-il pas aussi retrouver sa juste place comme expression vivante de la foi ?
Transmettre ce que l’on a reçu
La pastorale ne consiste pas seulement à faire avec la réalité du moment. Elle consiste aussi à transmettre ce que l’on a reçu. La liturgie, quant à elle, n’a jamais eu pour seule fonction de répondre aux attentes du présent ; elle a aussi une fonction pédagogique. Elle initie, elle fait découvrir, elle éduque à la foi.
Personne n’a jamais demandé que l’on supprime de la liturgie des mots comme « Amen », « Alléluia », « Hosanna » ou « Kyrie eleison » au motif qu’ils ne sont pas français. Ces mots ont été conservés parce que l’Église a estimé qu’ils portaient une richesse spirituelle qu’il valait la peine de transmettre. Les fidèles les ont appris parce qu’ils les ont entendus, année après année.
Pourquoi n’en irait-il pas de même, modestement, pour quelques prières, quelques acclamations ou quelques cantiques en breton ?
Si les jeunes générations n’entendent plus jamais un cantique en breton, une invocation au saint patron dans sa langue d’origine ou les chants propres aux pardons, comment pourraient-elles découvrir cet héritage ? On ne transmet pas ce que l’on tait.
De plus, comme en témoigne l’une de nos lectrices, sur notre page Facebook « les jeunes qui apprennent le breton à l’école ont besoin de le retrouver dans leur quotidien pour y trouver du sens. Mettre à minima des petites touches de textes en breton (au delà de quelque titres et 3 mots) partout où c’est possible est indispensable. Ne pas le faire c’est renoncer à la langue et renoncer à soutenir la génération qui apprend le breton à l’école alors qu’ils ne peuvent ni l’entendre ni le pratiquer en famille ».
L’enjeu n’est donc pas d’imposer une liturgie intégralement en breton là où cela serait irréaliste. Il est de conserver des repères, des signes et des paroles qui relient la célébration d’aujourd’hui à plusieurs siècles de christianisme en Bretagne. Une tradition vivante n’est pas une tradition figée ; c’est une tradition qui continue d’être transmise, même lorsque les circonstances changent.
La langue bretonne conserve évidemment une place privilégiée. Même lorsqu’elle n’est plus parlée par tous, un cantique dédié au saint patron, une acclamation, une prière ou une bénédiction en breton rappellent que cette foi s’est enracinée ici depuis des siècles. Lorsqu’ils sont expliqués et assumés, ces éléments ne sont pas des ornements folkloriques : ils sont des signes de continuité.
Mais l’enracinement ne se limite pas à la langue. Il passe aussi par la mise en valeur de l’histoire de la chapelle, de la vie du saint patron, des processions, des cantiques traditionnels, des bannières, des croix, des fontaines de dévotion et des rites propres à chaque lieu. Tout ce qui manifeste qu’une paroisse ou un pardon ne sont pas des célébrations interchangeables, mais l’expression d’une histoire locale où l’Évangile a pris chair.
La responsabilité de cette transmission ne repose d’ailleurs pas sur le seul célébrant. Les équipes liturgiques, les chorales, les associations de sauvegarde du patrimoine, les sonneurs, les bénévoles et l’ensemble des fidèles peuvent contribuer à maintenir vivant cet héritage. Les paroisses qui ont conservé une mémoire de ces traditions peuvent aussi aider celles qui cherchent à les redécouvrir.
Notre propos n’est donc pas de critiquer les prêtres qui composent avec une réalité difficile. Beaucoup accomplissent déjà un travail précieux, souvent dans des conditions exigeantes. Notre invitation est plutôt de ne pas considérer la disparition des bretonnants comme une raison de laisser s’effacer progressivement cet héritage spirituel. Une paroisse n’est pas seulement le lieu où l’on célèbre pour ceux qui sont présents aujourd’hui. Elle est aussi le lieu où l’on reçoit, où l’on garde et où l’on transmet ce que les générations précédentes ont confié.
Au fond, la question n’est pas de choisir entre l’Évangile et la culture bretonne. La vraie question, au-delà de la place du breton dans les paroisses, est de savoir si l’Église peut annoncer l’Évangile en Bretagne en oubliant l’une des formes les plus profondes par lesquelles cet Évangile a été vécu, prié et transmis pendant plus de quinze siècles.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

