Saints bretons à découvrir

Le sanctoral breton : un trésor liturgique oublié ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 9 min

« Les propres célébrations sont harmonieusement intégrées dans le Calendrier romain général. […] Tous les calendriers particuliers, composés par l’autorité compétente, doivent être approuvés par le Siège Apostolique. » – Décret d’application des dispositions du canon 838 du Code de droit canonique (Dicastère pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements, 22 octobre 2021, n° 51)

La Bretagne est sans doute l’un des rares territoires d’Europe où presque chaque clocher, chaque paroisse ou chaque chapelle porte le nom d’un saint local. Nos calendriers diocésains en conservent fidèlement la mémoire, les pardons continuent de les honorer, les statues les représentent, les cantiques les invoquent. Pourtant, au cœur même de la vie de l’Église – la liturgie –, beaucoup de ces saints semblent avoir peu à peu disparu.

Qui célèbre encore, lorsque rien ne s’y oppose, la mémoire de sainte Nolwenn, de saint Tugdual, de saint Goulven, de saint Budoc ou de saint Ronan ? Combien de pardons sont célébrés en utilisant le formulaire liturgique propre du saint auquel ils sont pourtant consacrés ? La question n’est pas anecdotique. Elle touche à notre manière de comprendre la liturgie et la place des Églises particulières dans la catholicité.

Car cette situation ne résulte pas d’une décision de Rome, ni d’une conséquence de la réforme liturgique. Bien au contraire. Les livres liturgiques prévoient explicitement l’existence des calendriers particuliers et invitent les diocèses à célébrer leurs saints propres. Si le sanctoral breton est aujourd’hui si peu utilisé, c’est moins parce qu’il aurait disparu que parce qu’il est progressivement tombé dans l’oubli.

C’est d’autant plus regrettable que la Bretagne possède probablement l’un des sanctoraux locaux les plus riches de toute l’Église latine. Ce patrimoine n’est pas seulement historique ou culturel : il est d’abord liturgique. Redonner leur place aux saints bretons dans nos célébrations ne relève donc pas d’une nostalgie régionaliste, mais d’une fidélité aux livres liturgiques eux-mêmes.

Un calendrier propre n’est pas une concession locale

L’idée selon laquelle le Calendrier romain général constituerait le calendrier « officiel » et les calendriers particuliers une simple adaptation locale est largement répandue. Pourtant, les textes liturgiques disent exactement l’inverse. Les Normes universelles de l’année liturgique et du calendrier organisent précisément la coexistence de ces deux réalités : un calendrier commun à toute l’Église latine et des calendriers propres qui expriment la vie des Églises particulières. Cette complémentarité a d’ailleurs été rappelée en 2021 par le Dicastère pour le Culte divin, qui souligne que les célébrations propres sont appelées à s’intégrer harmonieusement au Calendrier romain général.

Autrement dit, le sanctoral breton n’est pas une tolérance accordée à une région attachée à ses traditions. Il fait partie intégrante de la liturgie romaine. Les saints propres à la Bretagne ne sont pas célébrés malgré les normes de l’Église, mais en vertu de celles-ci. C’est précisément parce que l’Église est catholique, c’est-à-dire universelle sans être uniforme, qu’elle reconnaît à chaque Église particulière le droit – et même le devoir – de faire mémoire de ceux qui ont porté l’Évangile sur son territoire.

Les saints bretons appartiennent à la mémoire vivante de l’Église

Les saints de Bretagne ne relèvent pas seulement du patrimoine historique ou de la piété populaire. Ils sont les artisans de l’évangélisation de notre pays. Derrière chaque nom de paroisse, chaque cathédrale, chaque pardon, il y a un homme ou une femme qui a annoncé le Christ, fondé une communauté, guidé un peuple ou marqué durablement la vie de l’Église.

Cette présence est encore visible dans notre paysage : les chapelles, les fontaines, les croix, les enclos paroissiaux et les innombrables pardons témoignent de cette mémoire. Mais si cette mémoire n’est plus portée par la liturgie, elle risque peu à peu de devenir un simple objet patrimonial. Une statue peut traverser les siècles ; elle ne transmet pas la foi à elle seule. La liturgie, en revanche, fait entrer les saints dans la prière de l’Église et rappelle qu’ils ne sont pas seulement des personnages du passé, mais des membres vivants de la communion des saints.

Une occasion pastorale souvent manquée

Depuis plusieurs années, les diocèses cherchent à mieux valoriser le patrimoine religieux, à transmettre l’histoire chrétienne de la Bretagne et à donner davantage de sens aux pardons. Cette préoccupation est légitime, mais elle oublie parfois que le premier lieu où cette mémoire devrait être transmise est la liturgie elle-même.

Chaque mémoire d’un saint breton offre une occasion concrète de rappeler l’histoire d’une paroisse, l’origine d’un sanctuaire ou le témoignage d’un évangélisateur. Quelques mots dans une monition, une homélie nourrie de l’histoire locale ou simplement le choix des oraisons propres suffisent souvent à faire découvrir aux fidèles qu’ils prient dans une Église qui possède une histoire spirituelle singulière. Il ne s’agit pas d’ajouter artificiellement une dimension culturelle à la célébration, mais de laisser la liturgie accomplir ce qu’elle fait depuis toujours : transmettre la mémoire vivante de ceux qui nous ont précédés dans la foi.

Les pardons : le lieu naturel du sanctoral

Les pardons constituent sans doute le cadre le plus naturel pour redonner toute sa place au sanctoral breton. Ils rassemblent les fidèles autour d’un saint patron, dont la mémoire demeure profondément enracinée dans la vie d’une paroisse ou d’un territoire. Pourtant, il n’est pas rare que la célébration eucharistique elle-même soit préparée comme une simple messe dominicale, en utilisant exclusivement les textes du Calendrier romain général, sans même consulter le Propre diocésain.

Il faut ici dissiper un malentendu fréquent. La primauté du dimanche est évidemment un principe fondamental de la liturgie, rappelé par Sacrosanctum Concilium et par les Normes universelles. Personne ne songe à remettre en cause la place centrale du Jour du Seigneur. Mais cette primauté ne signifie nullement que les saints propres doivent être systématiquement écartés. Les tables de préséance prévoient précisément les cas où les fêtes et les solennités propres, notamment celles des patrons principaux d’un diocèse, d’une paroisse ou d’une église, peuvent être célébrées ou transférées afin que la communauté fasse mémoire de celui qui a façonné son identité spirituelle.

Dès lors, pourquoi célébrer un pardon de saint Ronan, de saint Samson ou de saint Méen sans utiliser les textes liturgiques que l’Église a approuvés pour leur mémoire ? Le Propre diocésain n’est pas un recueil de textes que l’on ouvre à titre exceptionnel : il fait partie des livres liturgiques. Les oraisons propres, les éventuelles lectures prévues, les notices hagiographiques et les autres éléments du formulaire donnent au pardon sa véritable cohérence. Celui-ci cesse alors d’être une simple manifestation traditionnelle pour redevenir pleinement ce qu’il est : la célébration liturgique d’une Église particulière rassemblée autour de l’un de ses saints.

Une uniformisation qui n’était pas voulue

Comment en est-on arrivé là ? Sans doute parce qu’au fil des décennies, une certaine simplification des pratiques a conduit à privilégier presque exclusivement le Calendrier romain général. Cette évolution est compréhensible ; elle n’en demeure pas moins étrangère à l’intention de la réforme liturgique. Aucun texte du concile Vatican II, pas plus que les livres liturgiques publiés après celui-ci, n’ont demandé d’effacer les calendriers particuliers. Bien au contraire, ceux-ci ont été conservés, révisés et régulièrement approuvés par le Saint-Siège.

Le paradoxe mérite d’être souligné. À une époque où l’on insiste volontiers sur l’inculturation de la foi, l’une de ses expressions les plus anciennes est parfois négligée. Les saints locaux sont pourtant le premier visage de cette rencontre entre l’Évangile et une terre. Leur célébration manifeste que la sainteté ne s’est pas seulement épanouie dans les grands centres de la chrétienté, mais aussi ici, en Bretagne.

Une responsabilité des célébrants

Cette redécouverte dépend en grande partie des prêtres, des diacres et des équipes liturgiques. Préparer une célébration ne consiste pas uniquement à consulter le missel ou l’Ordo universel ; c’est aussi prendre le temps d’ouvrir le Propre du diocèse et de regarder quelles célébrations sont proposées à l’Église locale.

Il ne s’agit pas d’ajouter une contrainte supplémentaire à la préparation des messes, mais de retrouver un réflexe liturgique qui était autrefois naturel. Les Propres diocésains ne sont ni des ouvrages historiques ni des annexes facultatives. Ils font pleinement partie des livres liturgiques de l’Église romaine et expriment cette articulation féconde entre l’universalité de la foi et l’enracinement local.

Redécouvrir une véritable catholicité

Certains craignent parfois qu’une mise en valeur plus systématique des saints bretons ne traduise une forme de repli identitaire. Une telle lecture passe pourtant à côté de ce qu’est la catholicité. L’Église n’oppose jamais l’universel au particulier ; elle les unit. Les saints bretons ne sont pas « les saints de la Bretagne contre Rome ». Ils sont les saints de l’Église universelle, mais ils ont reçu une mission particulière pour cette terre dont ils ont été les évangélisateurs.

Le Directoire sur la piété populaire et la liturgie rappelle d’ailleurs que la vénération des saints patrons et des fondateurs des Églises locales constitue une expression légitime et précieuse de la vie liturgique. Dès lors, il serait paradoxal que la Bretagne, dont le paysage porte encore partout la mémoire de ses saints, soit précisément l’un des territoires où leur célébration liturgique s’efface progressivement.

Il ne s’agit donc pas de « bretonniser » la liturgie ni de revendiquer une quelconque exception. Il s’agit simplement de célébrer la liturgie telle que l’Église l’a voulue. Le paradoxe est même frappant : ceux qui pensent suivre le plus fidèlement le Calendrier romain général passent parfois à côté d’une partie des normes liturgiques, lesquelles prévoient précisément l’existence et l’usage des calendriers propres.

Si les pardons doivent continuer d’être autre chose que de belles manifestations patrimoniales, si les saints bretons doivent demeurer des intercesseurs vivants plutôt que des figures du passé, alors leur place est d’abord dans la liturgie. C’est là que leur mémoire devient réellement vivante, parce qu’elle est unie à l’unique mystère du Christ célébré dans l’Eucharistie.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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5 Commentaires

  1. Le paradoxe ne se limite malheureusement pas à la question des saints patrons ou des calendriers propres : il touche désormais l’ensemble de la vie de l’Église. La catastrophe est partout présente, non pas parce que les textes du concile auraient prescrit l’effacement de tout ce qui précédait, mais parce que certains les ont interprétés — et souvent appliqués — dans un sens exactement contraire à leur contenu. Sous prétexte de fidélité au Concile, on a ainsi abandonné le latin, marginalisé le breton, bouleversé la célébration de la messe et relégué la liturgie traditionnelle au rang de vestige embarrassant, comme si l’Église devait se couper de sa propre mémoire pour entrer dans la modernité.
    Il faut le dire clairement : les textes conciliaires ne commandent ni la disparition du latin, ni l’éradication du chant grégorien, ni l’effacement des traditions liturgiques locales, ni la rupture avec les formes antérieures du culte. Bien au contraire, ils maintiennent une place éminente à la langue latine, recommandent le respect du patrimoine liturgique de l’Église et n’autorisent nullement à traiter comme suspecte ou dépassée toute expression de la foi héritée des siècles précédents. Quant à la liturgie dans les langues vernaculaires, elle devait être introduite avec discernement et selon les normes de l’Église, non devenir le prétexte à une table rase généralisée.

    C’est pourtant ce qui s’est produit dans de nombreux endroits. Des « modernistes » ont profité de l’événement conciliaire pour imposer leur propre programme, en faisant prévaloir leur interprétation sur les textes eux-mêmes. Ils se sont abrités derrière un hypothétique « esprit du Concile », notion insaisissable que l’on invoque d’autant plus volontiers qu’elle permet de s’affranchir de la lettre, de la continuité et de l’autorité des documents conciliaires. Cet « esprit » est devenu le paravent de toutes les ruptures : rupture avec le latin, rupture avec le chant traditionnel, rupture avec les dévotions populaires, rupture avec les saints locaux, rupture avec la messe reçue de la tradition, rupture enfin avec le sens même de la liturgie comme acte de l’Église et non comme produit des improvisations de chaque époque.

    Le plus accablant est que, deux ou trois générations après ces bouleversements, les textes que l’on prétendait appliquer ne le sont toujours pas réellement. On a détruit ou affaibli des pans entiers de la vie liturgique au nom du Concile, alors même que les prescriptions conciliaires demeurent ignorées ou sélectivement retenues. On a supprimé ce qui était explicitement conservé, négligé ce qui était recommandé et absolutisé ce qui n’était souvent qu’une possibilité encadrée. Le résultat est un immense malentendu historique et pastoral : l’Église a été dépouillée d’une part considérable de son patrimoine, sans même avoir mis en œuvre avec fidélité les textes invoqués pour justifier ce dépouillement.

    C’est en ce sens qu’il est légitime de parler d’un véritable coup d’État moderniste dans l’après-Concile — non pas au sens d’une prise de pouvoir officielle et déclarée, mais au sens d’une substitution progressive d’une idéologie aux normes de l’Église. Une minorité active a imposé ses catégories, ses refus et ses reconstructions, tandis que ceux qui demandaient simplement l’application des textes étaient accusés de nostalgie, de résistance au Concile ou de refus de l’Église contemporaine. La confusion fut telle que la fidélité à la tradition devint suspecte, alors que l’infidélité aux documents conciliaires pouvait se présenter comme le signe d’une authentique ouverture.

    La situation bretonne révèle avec une particulière netteté cette contradiction. La Bretagne demeure marquée par la mémoire de ses saints, de ses fondateurs d’Églises, de ses pardons, de ses pèlerinages, de ses langues et de ses usages religieux. Pourtant, au lieu d’accueillir ces richesses comme des expressions légitimes de la foi catholique, on les a souvent réduites à des survivances folkloriques. Le latin a été abandonné, le breton écarté, les fêtes locales reléguées, et la liturgie traditionnelle marginalisée, comme si la fidélité à l’Église exigeait de renoncer à tout ce qui avait façonné l’âme chrétienne du pays.

    Il ne s’agit pourtant ni de « bretonniser » la liturgie, ni de créer une exception régionale, ni d’opposer la Bretagne à l’Église universelle. Il s’agit de demander que l’Église applique réellement ce qu’elle a elle-même établi : le respect des calendriers propres, la conservation des traditions légitimes, la juste place des saints patrons, l’usage mesuré des langues vernaculaires, la sauvegarde du latin et du patrimoine liturgique, ainsi que la continuité organique entre les formes anciennes et renouvelées du rite romain.

    Le comble, aujourd’hui, est que ceux qui ont prétendu faire respecter le Concile ont souvent contribué à en déformer le sens, tandis que ceux qui en réclament une lecture plus fidèle sont accusés de désobéissance. Après avoir affaibli la transmission de la foi, vidé nombre d’églises de leur caractère sacré et interrompu la continuité liturgique sur plusieurs générations, les promoteurs de cette rupture continuent pourtant de se réclamer d’un « esprit du Concile » que les textes eux-mêmes ne cessent de démentir. L’urgence n’est donc pas de poursuivre indéfiniment la destruction au nom d’une modernité abstraite, mais de revenir aux documents, à la tradition vivante de l’Église et à une célébration réellement conforme à ce que l’Église a voulu.

    • Je vous rejoins sur le constat qu’il existe parfois un décalage important entre ce que Sacrosanctum Concilium dit effectivement et ce que l’on présente rétrospectivement comme ayant été voulu par le Concile, notamment concernant le latin, le grégorien ou la diversité légitime des traditions locales.

      Je serais en revanche beaucoup plus réservé sur l’expression de “coup d’État moderniste”, qui transforme un problème réel de réception et d’interprétation du Concile en une thèse historique beaucoup plus difficile à établir. C’est précisément pour éviter ce débat que notre article revient aux textes : concernant les calendriers propres et les saints locaux, ceux-ci sont suffisamment clairs. Il n’est nul besoin d’être traditionaliste, progressiste ou nostalgique pour demander que le sanctoral breton soit utilisé : il suffit, en l’occurrence, d’appliquer les normes liturgiques de l’Église.

      • Bonjour Eflamm,
        Je me souviens bien de toi, on était une année au lycée ensemble, je doute que tu te souviennes de moi. Je vois que tu es toujours branché culture bretonne, sous tous ses aspects.
        J’aime beaucoup les poèmes de Grall.

  2. En ces matières, 3 ouvrages de François Duine font toujours référence, depuis un siècle :
    – le « Mémento des sources hagiographiques de l’histoire de Bretagne » (Rennes, Bahon-Rault, 1918),
    – son « Catalogue des sources hagiographiques pour l’histoire de Bretagne jusqu’à la fin du XIIe siècle »
    – son « Inventaire liturgique de l’hagiographie bretonne » (Paris, Champion, 1922)
    … jusqu’à ce que Jean-Luc Deuffic fasse paraître en 2014 les 1 527 pages (+1 CD -ROM) de son « Inventaire des livres liturgiques de Bretagne : livres d’heures, de piété, de dévotion et ouvrages associés antérieurs à 1790, manuscrits et imprimés (français, latin, breton) « 

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