Pourquoi le breton douar ressemble-t-il tant au mot arabe douar ? Pourquoi amann évoque-t-il, pour certains, un terme hébreu ? Et lorsqu’un nom de lieu ou un patronyme rappelle un personnage de la Bible, faut-il y voir le vestige d’une migration oubliée ou le simple jeu des ressemblances ?
Ces questions exercent une fascination ancienne. Elles répondent à une intuition profondément humaine : celle qui nous pousse à croire que les langues conservent la mémoire des peuples qui les ont parlées. Chaque mot semble porter avec lui une histoire, chaque nom de lieu paraît dissimuler un souvenir, et chaque similitude donne l’impression qu’un fil invisible relie des sociétés aujourd’hui éloignées. Les langues deviennent alors des archives silencieuses dans lesquelles il suffirait de reconnaître quelques indices pour retrouver le passé.
C’est sur cette intuition que se sont construites de nombreuses hypothèses historiques. Certaines ont profondément renouvelé notre compréhension des civilisations anciennes ; d’autres, en revanche, n’ont jamais résisté à l’examen des sources. Parmi elles figure l’idée selon laquelle les Bretons descendraient des anciens Hébreux. Remise récemment en lumière par l’invité d’une chaîne YouTube suivie par certains de nos lecteurs, cette théorie repose principalement sur une série de rapprochements linguistiques : des mots bretons dont la sonorité évoquerait l’hébreu, des toponymes interprétés comme des survivances bibliques ou encore des patronymes présentés comme les témoins d’une migration très ancienne.
Il serait pourtant trop simple de balayer cette hypothèse d’un revers de main. Si elle continue de susciter de l’intérêt, c’est parce qu’elle répond à une manière très spontanée de raisonner. Lorsqu’un grand nombre de ressemblances semblent aller dans le même sens, notre premier réflexe consiste à penser qu’elles ne peuvent être fortuites. Une coïncidence est possible, deux intriguent, dix paraissent convaincre. À partir d’un certain seuil, l’accumulation elle-même donne le sentiment qu’une démonstration est en train de se construire.
Or c’est précisément à cet instant que l’historien et le linguiste commencent à se montrer prudents. Cette prudence ne traduit ni une méfiance envers les idées nouvelles ni un refus d’explorer des pistes inattendues. Toute recherche commence par une intuition. L’histoire, comme les autres sciences, progresse souvent grâce à des questions que personne ne s’était encore posées. Mais une intuition, aussi séduisante soit-elle, ne devient une connaissance qu’à la condition d’être soumise à une méthode. C’est précisément cette méthode qui distingue une hypothèse prometteuse d’une démonstration solide.
Les ressemblances sont le début de l’enquête, jamais sa conclusion
L’idée selon laquelle les noms et les mots permettent de retrouver les origines des peuples est presque aussi ancienne que l’histoire elle-même. Les auteurs antiques cherchaient déjà dans les ressemblances entre noms de lieux ou de personnes la trace de migrations oubliées. Au Moyen Âge, les chroniqueurs rattachaient volontiers les peuples d’Europe aux descendants de Noé, tandis qu’à l’époque moderne certains érudits pensaient reconnaître dans le breton, le basque ou le gaélique les derniers vestiges de la langue parlée avant Babel. Ces tentatives ne relevaient pas de la fantaisie : elles répondaient simplement aux connaissances disponibles à leur époque. Elles montrent cependant combien il est facile de transformer une ressemblance en filiation lorsqu’on ne dispose pas encore d’une méthode pour les distinguer.
Cette méthode allait progressivement naître à la fin du XVIIIᵉ siècle. En 1786, devant l’Asiatic Society de Calcutta, le magistrat britannique William Jones remarqua que le sanskrit, le grec et le latin présentaient des ressemblances si nombreuses qu’il semblait impossible de les attribuer au hasard. Son intuition était juste, mais elle ne suffisait pas. Il fallut ensuite plusieurs décennies de recherches, menées notamment par Franz Bopp, Rasmus Rask, Jacob Grimm puis Antoine Meillet, pour transformer cette intuition en véritable démonstration scientifique.
Leur découverte fut décisive. Les langues n’évoluent pas au hasard. Les sons se transforment selon des régularités, les formes grammaticales suivent des trajectoires identifiables et les textes anciens permettent souvent de reconstituer ces évolutions. Dès lors, la parenté entre deux langues ne pouvait plus être affirmée parce que quelques mots se ressemblaient ; elle devait être démontrée par un ensemble cohérent de correspondances phonétiques, morphologiques et grammaticales.
Cette révolution méthodologique changea profondément la manière d’interroger le passé. Un mot ressemblant à un autre ne constituait plus une preuve. Il devenait le point de départ d’une enquête.
La nuance peut sembler ténue, mais elle est fondamentale. Si les ressemblances de sons suffisaient à établir une origine commune, la linguistique n’aurait probablement jamais dépassé le stade du dictionnaire. Il suffirait d’ouvrir deux lexiques, d’entourer les mots qui présentent une sonorité voisine et d’en conclure que les deux langues sont parentes. Une telle méthode produirait rapidement des centaines de filiations contradictoires, tant les ressemblances fortuites sont nombreuses.
Notre propre fonctionnement mental explique d’ailleurs pourquoi ces rapprochements nous séduisent autant. Le cerveau humain est remarquablement efficace pour reconnaître des formes. Cette aptitude nous permet d’identifier un visage dans une foule, de reconnaître une mélodie après quelques notes ou de percevoir des régularités dans le monde qui nous entoure. Mais cette qualité possède aussi son revers. À force de chercher des motifs, nous en découvrons parfois là où il n’en existe pas. Les psychologues désignent ce phénomène sous le nom d’apophénie : la tendance à attribuer une signification à des coïncidences. Cette disposition nous conduit à voir des silhouettes dans les nuages, des animaux dans les constellations… et parfois des filiations entre des langues qui n’ont jamais partagé d’histoire commune.
Les langues offrent un terrain particulièrement propice à cette illusion. Elles disposent d’un nombre limité de sons et produisent, à partir de ces éléments, des millions de mots. Il est donc inévitable que certaines formes finissent par se ressembler sans avoir le moindre ancêtre commun. Une ressemblance constitue souvent un excellent point de départ. Elle attire l’attention, suscite une question, invite à comparer les sources. Mais, tant qu’elle n’est pas replacée dans une évolution phonétique régulière et dans un contexte historique documenté, elle ne peut être considérée comme une preuve de parenté.
Ce que révèle réellement l’histoire des mots
Quelques exemples permettent de mesurer toute la portée de cette méthode :
En breton, le mot douar désigne la terre, le sol, la planète ou le pays. Les linguistes connaissent bien son histoire. Il appartient au vieux fonds brittonique et possède des correspondants directs en gallois (daear) et en cornique. Son évolution s’inscrit parfaitement dans celle des autres langues celtiques.
Or le même mot, ou presque, existe en arabe maghrébin, où le douar désigne un village ou un hameau. La ressemblance est suffisamment frappante pour surprendre quiconque la découvre pour la première fois. Pourtant, aucun linguiste n’y voit le moindre indice d’une parenté entre les deux langues.
Pourquoi ?
Parce que le mot arabe possède lui aussi une histoire parfaitement documentée. Il dérive de la racine sémitique d-w-r, qui exprime l’idée de tourner. À l’origine, ce terme désignait un campement circulaire avant de prendre le sens de village. Les deux mots ont donc évolué séparément, chacun dans sa propre famille linguistique. Leur ressemblance est réelle ; leur histoire ne l’est pas.
Cet exemple montre toute la différence entre une intuition et une démonstration. La similitude attire l’attention. C’est l’étude de l’évolution historique qui permet ensuite de déterminer si cette similitude est significative ou non.
L’exemple inverse existe également. Le japonais pan, qui signifie « pain », ressemble au portugais pão. Cette fois, la parenté est parfaitement établie. Non parce que les deux mots se ressemblent, mais parce que les historiens connaissent les circonstances de cet emprunt. Les missionnaires et les commerçants portugais introduisirent le pain au Japon au XVIᵉ siècle, en même temps que son nom. Les textes contemporains permettent de suivre cette diffusion. Ici, la ressemblance est expliquée par l’histoire.
La distinction est essentielle. Dans un cas, l’histoire explique la ressemblance. Dans l’autre, la ressemblance est utilisée pour inventer une histoire.
C’est à la lumière de cette méthode qu’il convient d’examiner les rapprochements proposés entre le breton et l’hébreu. L’un des exemples les plus souvent cités concerne le mot amann, qui signifie « beurre » en breton. Certains auteurs proposent d’y voir un héritage d’un prétendu mot hébreu aman, qui désignerait l’huile ou le beurre fondu. Le célèbre kouign-amann conserverait ainsi la mémoire d’une origine orientale. Pourtant, la consultation des dictionnaires d’hébreu montre que le mot courant pour « huile » est shemen (שמן). Quant à la racine ʾmn (אמן), elle signifie « être fidèle », « être solide », « croire » ; c’est d’elle que provient le mot « Amen ». Elle ne désigne ni le beurre ni l’huile. Du côté breton, amann appartient au vocabulaire traditionnel des langues brittoniques. Son évolution est cohérente avec celle du gallois et du cornique. Aucun texte ancien, aucune correspondance phonétique régulière, aucun contexte historique ne permet aujourd’hui d’en faire un emprunt à l’hébreu. Là encore, il ne subsiste qu’une proximité de sons. Or une proximité de sons, si suggestive soit-elle, ne suffit pas à établir une parenté.
Le même raisonnement vaut pour les noms de lieux. Un toponyme qui rappelle Moïse, David ou Salomon n’est pas, en lui-même, un témoignage historique. Les spécialistes commencent toujours par rechercher les formes anciennes du nom dans les chartes, les cartulaires ou les registres médiévaux. Très souvent, ces documents révèlent que le toponyme actuel avait, plusieurs siècles auparavant, une forme très différente. Une consonne disparue, une voyelle déplacée ou une ancienne terminaison oubliée suffisent parfois à transformer complètement son interprétation. Une étymologie ne naît donc pas d’une impression. Elle résulte d’une enquête.
Cette exigence de cohérence apparaît encore plus nettement lorsqu’on quitte le vocabulaire pour s’intéresser aux noms de lieux. Certaines théories avancent ainsi que la plupart, voire la totalité, des toponymes irlandais seraient d’origine hébraïque. Une telle proposition ne concerne plus seulement quelques ressemblances lexicales : elle remettrait en cause l’ensemble des travaux consacrés depuis plus d’un siècle à la toponymie celtique.
Une théorie proposant une origine hébraïque des Bretons peut, à première vue, sembler reposer sur quelques rapprochements de vocabulaire. Mais certaines de ses versions vont beaucoup plus loin. Elles soutiennent par exemple que la quasi-totalité des noms de lieux d’Irlande seraient eux aussi d’origine hébraïque. Une telle affirmation change complètement l’échelle du débat. Il ne s’agit plus de proposer une nouvelle étymologie pour quelques mots isolés, mais de remettre en cause plus d’un siècle de recherches sur la toponymie celtique.
Les noms de lieux irlandais constituent en effet un domaine particulièrement bien documenté. Beaucoup apparaissent dans les annales médiévales, les cartulaires, les vies de saints ou les premiers textes en vieil irlandais. Leur évolution est suivie au fil des siècles, ce qui permet de comprendre comment ils ont changé de forme selon des évolutions phonétiques régulières. Ainsi, Baile Átha Cliath (Dublin), Béal Feirste (Belfast), Ard Mhacha (Armagh) ou Cill Dara (Kildare) possèdent des formes anciennes connues, dont l’évolution est cohérente avec l’histoire des langues celtiques.
Pour remplacer ces explications par une origine hébraïque, il ne suffirait pas de relever quelques ressemblances sonores. Il faudrait démontrer, pour chacun de ces milliers de toponymes, que les formes anciennes ont été mal interprétées, que les lois phonétiques établies sont erronées et qu’une autre évolution rend mieux compte des documents médiévaux. Autrement dit, une nouvelle théorie devrait expliquer au moins aussi bien l’ensemble des faits que celle qu’elle entend remplacer. C’est un principe général de la recherche scientifique. Une hypothèse ne se juge pas seulement à sa capacité à produire quelques rapprochements séduisants ; elle doit rendre compte de l’ensemble des observations disponibles avec une puissance explicative au moins équivalente. En linguistique historique comme dans les autres sciences, une théorie qui oblige à rejeter des milliers d’analyses solidement documentées ne peut être adoptée que si les preuves apportées sont d’une force exceptionnelle.
Cet exemple illustre un principe fondamental de toute démarche scientifique : une hypothèse ne vaut pas seulement par les faits qu’elle semble expliquer, mais par sa capacité à rendre compte de l’ensemble des observations sans multiplier les exceptions ni ignorer les données qui la contredisent.
La force d’une hypothèse se mesure à la convergence des preuves
La linguistique n’est d’ailleurs jamais seule lorsqu’il s’agit d’étudier les origines d’un peuple. Les conclusions qu’elle propose doivent être compatibles avec ce que révèlent les autres disciplines : l’archéologie, les textes anciens, l’histoire des migrations et, lorsque cela est possible, les données de la génétique des populations. C’est précisément cette convergence qui donne de la solidité à une interprétation.
Dans le cas de la Bretagne, ces différentes approches racontent une histoire remarquablement cohérente. Les travaux de Léon Fleuriot ont montré que le breton appartient au groupe des langues brittoniques, aux côtés du gallois et du cornique. Les recherches de Pierre-Yves Lambert et de Xavier Delamarre ont confirmé cette filiation en mettant en évidence des correspondances phonétiques et grammaticales régulières entre ces langues.
L’archéologie aboutit à des conclusions comparables. Les recherches de Barry Cunliffe soulignent l’ancienneté des échanges entre les deux rives de la Manche et mettent en évidence un vaste espace culturel atlantique au sein duquel circulaient hommes, marchandises et influences. Elles éclairent les migrations brittoniques intervenues entre le Ve et le VIIe siècle, qui expliquent l’installation durable de la langue bretonne en Armorique. En revanche, aucune source antique, aucun ensemble archéologique ni aucun faisceau d’indices convergents ne permettent aujourd’hui d’étayer l’hypothèse d’une migration hébraïque comparable.
Cette conclusion ne signifie pas que la recherche soit close. L’histoire avance précisément parce que de nouvelles hypothèses sont régulièrement proposées. Mais une hypothèse ne devient solide que lorsqu’elle résiste à l’ensemble des disciplines concernées. Une intuition peut ouvrir une piste ; elle ne dispense jamais d’apporter les preuves qui permettront de la confirmer.
Les mots sont parmi les plus précieux témoins du passé. Ils gardent la mémoire des échanges commerciaux, des conquêtes, des influences culturelles et des migrations. Ils peuvent parfois révéler des histoires que les textes ont oubliées. Mais ils peuvent aussi nous tromper. Deux mots peuvent se ressembler parce qu’ils ont un ancêtre commun. Ils peuvent également se ressembler parce que l’un a été emprunté à l’autre. Ils peuvent enfin se ressembler sans avoir jamais partagé la moindre histoire. Toute la difficulté consiste précisément à distinguer ces trois situations.
C’est sans doute la principale leçon léguée par deux siècles de linguistique historique. Les langues racontent effectivement l’histoire des peuples, mais elles ne la racontent jamais au premier regard. Leur ressemblance est une invitation à enquêter, non une réponse. La comparaison linguistique n’est pas l’art d’accumuler des mots qui se ressemblent ; elle est l’art de comprendre pourquoi ils se ressemblent. C’est cette exigence de méthode, plus encore que les ressemblances elles-mêmes, qui permet de transformer une intuition séduisante en une véritable connaissance historique.
Pour aller plus loin
Les lecteurs qui souhaitent approfondir la question trouveront dans les ouvrages suivants les principaux travaux de référence sur la linguistique comparée, les langues celtiques et l’histoire ancienne de la Bretagne.
- Benveniste, Émile, Problèmes de linguistique générale, t. I, Paris, Gallimard, 1966.
- Brown, Francis ; Driver, S. R. ; Briggs, Charles A., A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament, Oxford, Clarendon Press, 1906.
- Cunliffe, Barry, Facing the Ocean. The Atlantic and Its Peoples, 8000 BC–AD 1500, Oxford, Oxford University Press, 2001.
- Delamarre, Xavier, Dictionnaire de la langue gauloise. Une approche linguistique du vieux-celtique continental, 3ᵉ éd., Paris, Errance, 2018.
- Fleuriot, Léon, Les Origines de la Bretagne, Paris, Payot, 1980.
- Jones, William, « The Third Anniversary Discourse », dans The Works of Sir William Jones, vol. III, Londres, 1807 (discours prononcé en 1786).
- Koehler, Ludwig ; Baumgartner, Walter ; Stamm, Johann Jakob, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), Leyde, Brill, 1994-2000.
- Lambert, Pierre-Yves, La Langue gauloise, 2ᵉ éd., Paris, Errance, 2003.
- Lane, Edward William, An Arabic-English Lexicon, Londres, Williams & Norgate, 1863-1893.
- Meillet, Antoine, La méthode comparative en linguistique historique, Paris, Hachette, 1925.
- Shermer, Michael, Why People Believe Weird Things, New York, Henry Holt, 1997.
Pour une lecture générale, les ouvrages d’Antoine Meillet, de Léon Fleuriot, de Pierre-Yves Lambert et de Barry Cunliffe constitueront sans doute les meilleures portes d’entrée. Ils permettent de comprendre comment les linguistes et les historiens établissent une parenté entre les langues et reconstituent les migrations anciennes à partir d’un faisceau d’indices convergents plutôt que de simples ressemblances de vocabulaire.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
