Durant le Festival Interceltique de Lorient, de nombreuses conférences sont proposées par l’Université Populaire Bretonne. La conférence donnée par Jean-Michel Le Boulanger à l’occasion du Festival interceltique de Lorient mérite que l’on s’y arrête. Présentant son ouvrage Bretagne Monde, réalisé avec le photographe Yvon Boëlle, le conférencier a choisi de s’aventurer sur un terrain que les historiens fréquentent finalement assez peu sous cette forme : non plus seulement celui des événements, des institutions, des ruptures politiques ou des transformations économiques, mais celui de ce qu’il appelle, empruntant la formule à Laurent Gaudé, « le récit des âmes ». Qu’est-ce donc qui, au fil des siècles, a façonné cette relation particulière des Bretons à leur territoire ? Qu’est-ce qui demeure sous les transformations successives, dans les paysages, les langues, les noms de lieux et de personnes, la littérature, les luttes, les pratiques religieuses ou le patrimoine ? La vidéo de la conférence et l’article publiés par l’Agence Bretagne Presse à la suite de cette conférence rendent bien compte de cette ambition : chercher, au-delà de l’histoire et de la géographie, le lien intime par lequel « nous habitons un territoire et le territoire nous habite en retour ».
La démarche est suffisamment rare pour être saluée. Il est même heureux que l’on ose encore parler de cette matière vivante de Bretagne sans la réduire aux statistiques démographiques, à l’économie touristique ou aux seules constructions institutionnelles. De Chateaubriand à Brizeux, d’Ernest Renan à Xavier Grall, de la toponymie aux pardons, des plou et des ker aux fontaines et aux chapelles, il existe bien une épaisseur historique, spirituelle et poétique qui ne se laisse pas enfermer dans la succession des faits. Jean-Michel Le Boulanger a raison de rappeler que les hommes façonnent les territoires mais que les territoires, à leur tour, façonnent les hommes, leurs imaginaires et leur manière de se raconter.
C’est précisément parce que cette réflexion est intéressante qu’elle mérite aussi, sur certains points, d’être discutée. Et l’un d’eux concerne ce que Jean-Michel Le Boulanger appelle les « petits saints locaux » de Bretagne.
Des saints bretons « non reconnus par Rome » ?
L’impasse sur l’apport du christianisme peut être fréquent dans le milieu breton. Pour autant, le conférencier évoque au contraire son importance. Jean-Michel Le Boulanger invite ainsi son auditoire à regarder « dans chaque paroisse combien de petits saints locaux ont été célébrés par nos aïeux pendant des générations et des générations », avant de préciser qu’ils « n’étaient pas reconnus par Rome ». Il voit dans ces saints intercesseurs, souvent associés à une fontaine, un arbre ou un lieu particulier, des figures populaires ayant contribué à identifier le territoire et à établir ce lien intime entre les habitants et le pays qu’ils habitaient.
Sur ce dernier point, difficile de lui donner tort. L’extraordinaire densité des cultes de saints en Bretagne, leur inscription dans la toponymie, la géographie paroissiale, les fontaines, chapelles et pardons constitue bien l’un des traits majeurs de l’histoire religieuse bretonne. La christianisation de pratiques antérieures, les réinterprétations de lieux auxquels étaient attachées certaines vertus et les multiples phénomènes d’acculturation religieuse méritent également d’être étudiés, en évitant toutefois de transformer systématiquement chaque fontaine chrétienne en ancien sanctuaire pré-chrétien : la continuité est parfois attestée, parfois vraisemblable, parfois seulement supposée.
Mais l’affirmation selon laquelle ces saints auraient été « non reconnus par Rome » pose un véritable problème historique. Elle transpose en effet aux premiers siècles du christianisme une conception de la canonisation qui leur est étrangère.
Nous raisonnons aujourd’hui avec une procédure extrêmement organisée : enquête diocésaine, examen romain, reconnaissance des vertus ou du martyre, béatification puis, le cas échéant, canonisation par le pape. Il serait tentant d’en déduire que celui qui n’est jamais passé par cette procédure n’a jamais été véritablement reconnu comme saint par l’Église. Ce serait pourtant commettre un anachronisme.
Pendant les premiers siècles, les saints ne sont pas « canonisés » selon la procédure pontificale que nous connaissons. La sainteté des martyrs s’impose d’abord par leur mémoire et leur culte ; la réputation de sainteté, la vox populi, joue un rôle essentiel. Progressivement, l’autorité ecclésiastique locale encadre ces cultes et les évêques autorisent eux-mêmes certaines vénérations. Le Dicastère romain pour les Causes des Saints rappelle d’ailleurs explicitement que ces actes furent par la suite désignés sous les noms de « canonisations épiscopales » ou de « canonisations particulières », parce qu’ils concernaient directement une Église locale. Les travaux des historiens du Moyen Âge confirment cette évolution : avant que la papauté ne se réserve cette compétence, l’autorisation d’un culte et notamment la translation solennelle des reliques relevaient largement de l’évêque, constituant une reconnaissance ecclésiastique de la sainteté.
Ce n’est que progressivement que Rome centralise la procédure. À partir du XIe siècle s’affirme le principe selon lequel le pontife romain doit avoir autorité sur le culte public des nouveaux saints. Alexandre III, au XIIe siècle, revendique explicitement cette compétence et la règle acquiert force de loi universelle dans les Décrétales de Grégoire IX en 1234. C’est encore le Dicastère pour les Causes des Saints qui donne cette chronologie.
Voilà qui change considérablement la manière de poser la question des saints bretons.
Nombre d’entre eux appartiennent, réellement ou par la tradition qui s’est constituée autour d’eux, aux siècles où cette procédure romaine exclusive n’existait tout simplement pas. Demander pourquoi Rome n’a pas « canonisé » individuellement un saint breton du Ve, du VIe ou du VIIe siècle revient donc à appliquer à son époque une institution juridique mise en place plusieurs siècles plus tard. Dire qu’ils n’étaient « pas reconnus par Rome » devient alors pour le moins trompeur.
Rome n’avait pas à « recanoniser » les saints anciens
Rome n’a évidemment pas repris, après le XIIIe siècle, la totalité des saints vénérés depuis l’Antiquité et le haut Moyen Âge pour leur faire subir rétroactivement un procès de canonisation. Elle ne l’a fait ni pour la Bretagne, ni pour l’Italie, ni pour la Gaule, ni pour les autres terres anciennement christianisées.
Il faut ici distinguer plusieurs réalités que l’expression « non reconnu par Rome » mélange : ne pas avoir fait l’objet d’une canonisation pontificale individuelle, ne pas figurer au calendrier général de l’Église romaine, faire l’objet d’un culte limité à un diocèse ou à quelques paroisses et, enfin, être effectivement l’objet d’un culte considéré comme illégitime par l’autorité ecclésiastique. Ces situations ne sont pas équivalentes.
Un saint pouvait être célébré dans une Église particulière sans que sa fête soit imposée à toute la chrétienté. L’Église médiévale n’avait rien de l’uniformité liturgique que nous projetons parfois sur elle : diocèses, églises et communautés possédaient leurs traditions, leurs calendriers et leurs saints propres. Les recherches contemporaines sur les cultes médiévaux rappellent précisément l’importance de ces saints locaux et de leur reconnaissance par les autorités épiscopales.
La centralisation romaine ne fait d’ailleurs pas disparaître brutalement cette réalité. La réforme consécutive au concile de Trente offre un bon exemple de la tension entre volonté d’unification et maintien de traditions anciennes. Précisons la chronologie : le concile de Trente s’achève les 3 et 4 décembre 1563. Sa dernière session réaffirme fortement la légitimité de l’invocation des saints et confie encore aux évêques une responsabilité directe dans l’examen des nouvelles reliques et des nouveaux miracles, les questions les plus importantes devant être traitées à un niveau supérieur.
C’est surtout dans la réforme liturgique post-tridentine que la question des traditions diocésaines se précise. En 1568, Pie V promulgue avec Quod a nobis un nouveau Bréviaire romain. La volonté d’unification est réelle, mais les Églises capables de justifier d’un usage liturgique vieux de plus de deux cents ans peuvent conserver celui-ci. Les travaux consacrés aux calendriers post-tridentins montrent aussi que les saints locaux n’ont pas simplement disparu : leur maintien ou leur réintroduction dans les offices propres des diocèses a continué à faire l’objet d’aménagements et d’approbations.
Plus significatif encore, Urbain VIII, lorsqu’il réglemente beaucoup plus strictement au XVIIe siècle les cultes rendus aux personnes mortes en réputation de sainteté, prévoit lui-même des exceptions pour les cultes anciens. La constitution Caelestis Hierusalem Cives de 1634 admet notamment comme licites certains cultes reposant sur le consentement commun de l’Église, une vénération immémoriale, les témoignages des Pères et d’hommes saints ou une très longue connaissance et tolérance du Saint-Siège ou de l’Ordinaire du lieu. Le Dicastère pour les Causes des Saints rappelle qu’Urbain VIII fixa alors comme référence un culte existant depuis au moins cent ans avant cette constitution.
Le futur Benoît XIV, Prospero Lambertini, grand théoricien des procédures de béatification et de canonisation, ira jusqu’à préciser qu’un ancien bienheureux entrant dans ces cas pouvait continuer à être légitimement vénéré localement, même si personne n’avait entrepris de demander à Rome une confirmation formelle de son culte.
Voilà pourquoi la formule répétée dans la conférence – « ils n’étaient pas reconnus par Rome » – ne peut être conservée telle quelle.
Cela ne signifie évidemment pas que chaque personnage désigné comme « saint » par une tradition bretonne tardive possède automatiquement un dossier historique permettant d’établir son existence, l’ancienneté exacte de son culte ou les conditions de sa réception ecclésiale. Certains saints sont historiquement bien documentés, d’autres beaucoup moins ; derrière certains noms peuvent s’être agrégées plusieurs traditions et, dans quelques cas, le personnage lui-même échappe presque entièrement à l’histoire. Il faut étudier les situations une à une. Mais cette prudence indispensable ne permet pas davantage d’affirmer en bloc que ces saints auraient vécu dans une sorte de clandestinité religieuse bretonne face à une Rome qui les aurait refusés.
Une opposition séduisante, mais historiquement trompeuse
Cette précision n’est pas secondaire, car elle touche à la construction générale du propos de Jean-Michel Le Boulanger. Dans sa conférence, très intéressante au demeurant, la question spirituelle est souvent abordée à travers une tension entre le peuple et les puissances, entre la périphérie et le centre, entre une fidélité intérieure à l’Évangile et une institution qui se serait éloignée de celui-ci. Après les petits saints « non reconnus par Rome », vient saint Yves, défenseur du pauvre contre le puissant, canonisé en 1347 ; puis Michel Le Nobletz, présenté comme rappelant l’Évangile à une Église devenue elle-même un pouvoir, déclaré vénérable en 1913 ; puis Lamennais, qui finit effectivement par entrer dans un conflit majeur avec Rome ; enfin Renan, dont la Vie de Jésus provoquera la condamnation ecclésiastique.
Comme récit, l’enchaînement est puissant. Il dessine une Bretagne spirituelle volontiers placée du côté du pauvre, du peuple, de la liberté de conscience et des enracinements locaux, face aux pouvoirs centralisateurs et aux institutions. Il correspond d’ailleurs assez bien à un autre fil de la conférence, celui de « l’insolence » et des résistances bretonnes, que l’article d’ABP relève également.
Mais les exemples ne peuvent pas être additionnés sans précaution, car ils appartiennent à des époques et à des configurations ecclésiales extrêmement différentes. Un saint du haut Moyen Âge honoré dans son diocèse, Michel Le Nobletz au cœur de la Réforme catholique, Lamennais confronté à Grégoire XVI au XIXe siècle et Renan ayant quitté la foi ecclésiale ne témoignent pas d’un même rapport à Rome. Les réunir sous le signe d’une spiritualité bretonne qui se construirait contre le pouvoir romain risque de faire naître une continuité qui n’existe pas sous cette forme.
C’est particulièrement évident pour les saints anciens : leur caractère local n’est pas la preuve de leur opposition à l’universel catholique. Le local était alors l’une des manières ordinaires dont cet universel prenait chair.
Et c’est peut-être là que la conférence de Jean-Michel Le Boulanger ouvre, malgré cette erreur, une piste encore plus intéressante que celle qu’elle propose.
Une catholicité profondément territorialisée
La véritable singularité de la Bretagne n’est peut-être pas à chercher dans une succession de saints que Rome aurait refusés, mais dans l’extraordinaire territorialisation du christianisme qui s’y est produite.
Le saint n’y demeure pas seulement une figure dans un livre. Il donne son nom à une paroisse, à une chapelle, parfois à un village ; une fontaine lui est associée, un pardon rassemble autour de lui une communauté, une statue le représente avec ses attributs, une légende explique son passage, une invocation lui attribue une intercession particulière. Le paysage lui-même devient porteur de mémoire. Le sacré entre dans la géographie et la géographie dans le sacré.
Cela n’est évidemment pas propre à la Bretagne, mais l’intensité avec laquelle le phénomène a marqué le territoire breton mérite d’être interrogée. Les anciens diocèses, les plou, les lann, les noms des saints fondateurs ou évangélisateurs, les chapelles et les fontaines constituent autant de couches d’une histoire dans laquelle la foi chrétienne ne s’est pas simplement superposée au territoire : elle a contribué à le nommer, à l’organiser et à le rendre intelligible aux générations qui l’habitaient.
C’est ici que l’intuition de Jean-Michel Le Boulanger retrouve toute sa force, en lien avec ce qu’il rappelle en début de conférence, à savoir le lien entre l’humain, l’humus et l’humilité, termes à l’origine commune. Quand il dit que ces saints « identifiaient le territoire » et participaient au « lien intime entre les habitants et le territoire qu’ils habitaient », il touche probablement à quelque chose de beaucoup plus profond que l’hypothèse d’une opposition à Rome.
Car ce que montre cette multitude de saints n’est pas nécessairement une Bretagne religieuse dressée contre une Église extérieure. Elle révèle plutôt une Bretagne qui a inculturé le christianisme avec une extraordinaire puissance, au point d’en couvrir le paysage, les noms, les généalogies paroissiales et les pratiques populaires, au point d’être comme un sceau filigrane dans la matière bretonne. L’universel chrétien s’y est exprimé dans une infinité de formes locales.
La nuance change presque tout.
Raconter les âmes sans malmener les faits
Il serait dommage qu’une correction historique sur la canonisation conduise à rejeter l’ensemble de la conférence. Elle soulève au contraire des questions que l’on pose trop rarement ensemble. Existe-t-il des permanences dans le rapport des Bretons au sacré ? Que nous disent les saints auxquels les générations successives se sont attachées ? Pourquoi saint Yves a-t-il acquis une telle puissance symbolique ? Comment comprendre la trace laissée en Basse-Bretagne par Michel Le Nobletz ? Que disent les itinéraires si différents de Lamennais et de Renan de la profondeur de la question religieuse dans la société bretonne ? Et comment relier ces figures à Chateaubriand, Brizeux, puis plus tard à Xavier Grall ou Yvon Le Menn sans fabriquer artificiellement une essence bretonne qui traverserait les siècles sans changer ?
Voilà un chantier passionnant.
Il suppose cependant de maintenir ensemble les deux exigences contenues dans la phrase de Laurent Gaudé qui sert de point de départ à Jean-Michel Le Boulanger : si quelqu’un doit entreprendre le « récit des âmes », encore faut-il que « l’histoire fasse le récit des faits ». L’un ne devrait pas se construire au détriment de l’autre.
L’histoire de la sainteté chrétienne nous oblige ainsi à corriger l’idée trop répandue de ces « petits saints bretons non reconnus par Rome ». Leur abondance et leur enracinement populaire sont réels ; l’ancienneté de nombreux cultes aussi. Mais l’absence d’une canonisation pontificale individuelle ne signifie nullement que ces figures auraient été étrangères à l’Église ou vénérées contre Rome ou sans que Rome ne s’en préoccupe. Pour beaucoup d’entre elles, la question est tout simplement antérieure à la réservation pontificale de la canonisation. Pour d’autres, le culte local s’inscrit dans des formes de reconnaissance ecclésiale qui ne sont pas celles auxquelles nous sommes aujourd’hui habitués.
La réalité historique est en définitive plus intéressante que l’opposition. Car si l’on veut chercher quelque chose de l’« âme bretonne » dans cette profusion de saints, peut-être faut-il regarder moins du côté d’une éternelle défiance envers Rome que du côté de cette remarquable aptitude à faire habiter le ciel dans un territoire : à attacher une mémoire à une fontaine, un nom à un village, un intercesseur à une communauté, une fête à un lieu et, génération après génération, à rendre presque indissociables la géographie des hommes et celle du sacré.
Sur ce point, Jean-Michel Le Boulanger a ouvert une porte qu’il serait dommage de refermer. Il reste simplement à la franchir avec toute la rigueur de l’histoire.
Sources
- Jean-Michel Le Boulanger, « Histoire de l’âme bretonne », conférence au Festival interceltique de Lorient, août 2026 ; présentation par Philippe Argouarch, Agence Bretagne Presse, 12 août 2026.
- Cardinal José Saraiva Martins, « Le visage de l’Église se renouvelle dans la continuité », Congrégation pour les Causes des Saints, 29 septembre 2005 : rappel historique des canonisations épiscopales, d’Alexandre III et de la réservation pontificale devenue loi universelle sous Grégoire IX en 1234.
- Simona Durante, « I culti ab immemorabili », Dicastère pour les Causes des Saints, conférence du 11 novembre 2022 : réglementation d’Urbain VIII, cultes immémoriaux et confirmation de culte.
- Concile de Trente, XXVe session, 3-4 décembre 1563, décret sur l’invocation et la vénération des saints, les reliques et les images.
- École française de Rome, « La Congrégation des rites et la sainteté antique », sur le Bréviaire de Pie V de 1568, les traditions liturgiques anciennes et la question des saints locaux après Trente.
- André Vauchez, Sainthood in the Later Middle Ages, travaux de référence sur le passage des cultes locaux et de la reconnaissance épiscopale à la canonisation pontificale ; synthèse critique disponible dans The Medieval Review.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
