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Eskob ar patatez : qui se souvient encore du dernier évêque de Léon ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 15 min
Photo Wikipedia / Archives diocésaines de Quimper

Qui se souvient encore, à Saint-Pol-de-Léon, de Jean-François de La Marche, dernier évêque-comte de Léon ? Derrière le surnom populaire d’« Eskob ar patatez », l’« évêque des patates », apparaît pourtant une personnalité singulière de l’histoire bretonne : ancien officier devenu prêtre, évêque attentif à la misère de son peuple, promoteur de la culture de la pomme de terre dans le Léon et, pendant la Révolution, soutien infatigable des prêtres français réfugiés en Angleterre. Une figure qui dit beaucoup de la Bretagne du XVIIIe siècle, mais aussi de ce que devient notre mémoire lorsque cesse la transmission.

Il suffit parfois de quelques générations pour qu’un nom autrefois familier devienne presque étranger. Lorsque les grands-parents ne racontent plus, lorsque les souvenirs familiaux cessent de passer d’une génération à l’autre, les personnages qui avaient marqué un pays disparaissent peu à peu de la mémoire commune. Les monuments restent, les pierres demeurent, les noms continuent d’être gravés sur les tombeaux ou inscrits dans les livres, mais on ne sait plus très bien qui se cache derrière eux.

C’est peut-être ce qui est arrivé à Jean-François de La Marche. À Saint-Pol-de-Léon, son tombeau est pourtant toujours là, dans l’ancienne cathédrale Saint-Paul-Aurélien. Son nom appartient à l’histoire de la ville, du Léon et, plus largement, à celle de la Bretagne de la fin de l’Ancien Régime. Il fut le dernier évêque-comte de Léon avant que la Révolution ne bouleverse l’organisation politique et religieuse du pays et que l’ancien diocèse ne disparaisse dans les réorganisations du début du XIXe siècle.

Mais si son titre officiel semble aujourd’hui bien lointain, un autre nom avait longtemps mieux résisté dans la mémoire populaire : Eskob ar patatez, « l’évêque des patates ». Et ce surnom, à lui seul, mérite que l’on s’arrête sur cet homme.

Un enfant de Cornouaille devenu évêque de Léon

Jean-François de La Marche naît à Ergué-Gabéric en 1729. Rien, dans les premières années de sa vie adulte, ne semble pourtant le destiner immédiatement à devenir évêque. Il embrasse d’abord la carrière militaire et sert dans les dragons de la Reine. En 1746, il est blessé lors de la bataille de Plaisance. Il quitte ensuite les armes pour se tourner vers l’état ecclésiastique, reçoit l’ordination sacerdotale en 1756 et exerce plusieurs responsabilités dans le diocèse de Tréguier, notamment comme chanoine puis comme vicaire général.

En 1772, il est nommé évêque-comte de Léon. Il arrive alors à la tête d’un diocèse profondément enraciné dans la société bretonne, où l’Église ne se limite pas aux fonctions liturgiques. Les recteurs et les prêtres connaissent les familles, les difficultés des paroisses, les crises agricoles et les situations de pauvreté. L’évêque lui-même est donc confronté à des réalités très concrètes qui dépassent largement le seul domaine spirituel.

C’est précisément l’un des traits qui ressort de l’action de Jean-François de La Marche. Il appartient certes à l’épiscopat de l’Ancien Régime, avec tout ce que cela suppose de titres, de fonctions et de privilèges, mais il s’intéresse aussi aux conditions matérielles dans lesquelles vivent les populations de son diocèse.

Cette préoccupation apparaît notamment dans la grande enquête lancée en 1774 sur la pauvreté et la mendicité. À la suite des initiatives prises sous Turgot, Mgr de La Marche interroge les recteurs de son diocèse afin de mieux connaître la situation des paroisses : combien compte-t-on de pauvres ? Quelles sont les causes de leur misère ? Quels moyens existent localement pour leur venir en aide ? Les réponses recueillies sont devenues, pour les historiens, une source précieuse sur le Léon du XVIIIe siècle.

À travers ces documents apparaît une société souvent fragile, soumise aux mauvaises récoltes, à la maladie, à l’âge ou à l’absence de ressources régulières. On comprend alors mieux pourquoi la question de l’alimentation occupait une place essentielle dans la vie des populations, et pourquoi un évêque pouvait être conduit à s’intéresser de très près à une culture agricole qui allait profondément transformer les campagnes bretonnes.

Pourquoi l’appelait-on « Eskob ar patatez » ?

Le surnom peut faire sourire aujourd’hui. Pourtant, dans la Bretagne rurale du XVIIIe siècle, il n’avait rien d’anecdotique.

Jean-François de La Marche est resté associé à la diffusion de la pomme de terre dans le Léon. Il convient néanmoins d’être précis : il n’a pas introduit à lui seul le tubercule en Bretagne, où celui-ci était déjà connu et cultivé dans certains territoires. En revanche, plusieurs travaux historiques soulignent qu’il encouragea sa culture dans son diocèse et contribua à lui donner une place plus importante dans les habitudes agricoles.

Cette action prend tout son sens lorsqu’on la replace dans le contexte de l’époque. Les populations restent très dépendantes des récoltes céréalières et les crises de subsistance peuvent avoir des conséquences dramatiques. Une culture capable d’offrir un rendement intéressant et de compléter l’alimentation constitue donc une ressource essentielle pour les familles les plus modestes.

Le fait que le souvenir de cette action se soit cristallisé dans un surnom breton est particulièrement révélateur. Un évêque peut laisser derrière lui des mandements, des actes administratifs ou des décisions ecclésiastiques ; ce n’est pas toujours cela que le peuple retient. Dans le cas de Mgr de La Marche, la mémoire populaire a conservé quelque chose de beaucoup plus concret : l’image d’un évêque qui s’était occupé de ce que ses diocésains pouvaient cultiver et mettre sur leur table.

Eskob ar patatez n’est donc pas seulement un sobriquet pittoresque. Il résume, à sa manière, le lien entre un prélat et la vie quotidienne de la population. On comprend alors pourquoi ce nom a pu traverser les décennies alors que tant d’autres titres ou fonctions sont tombés dans l’oubli.

Un évêque dans une Bretagne bretonnante

La trajectoire de Jean-François de La Marche nous rappelle aussi une autre réalité du Léon de l’époque : la langue quotidienne d’une grande partie de la population était le breton.

Pour l’Église, cette situation imposait une évidence pratique. Si l’on voulait enseigner le catéchisme, prêcher ou transmettre les grandes notions de la foi chrétienne, il fallait s’adresser au peuple dans une langue qu’il comprenait. Jean-François de La Marche fit ainsi imprimer plusieurs catéchismes destinés à son diocèse, dont un ouvrage en breton publié à Morlaix en 1785.

Le titre lui-même le désigne comme Escop ha Count a Leon, évêque et comte de Léon. Pour un lecteur contemporain, ces quelques mots ouvrent une fenêtre sur un monde dans lequel la langue bretonne était encore pleinement présente dans la transmission religieuse et dans la vie ordinaire des paroisses.

Ce détail est loin d’être secondaire. Il montre combien l’histoire de l’Église en Basse-Bretagne est aussi inséparable de l’histoire de la langue bretonne. Pendant des siècles, une partie considérable de la transmission religieuse, des prédications et de la culture populaire s’est faite dans cette langue. C’est également par elle que les surnoms se transmettaient et que la mémoire collective attribuait une identité aux hommes qui avaient marqué le pays.

Ainsi, si Jean-François de La Marche est devenu Eskob ar patatez, ce n’est pas seulement parce qu’il avait encouragé une pratique agricole. C’est aussi parce que sa mémoire s’est inscrite dans la langue même de ceux auxquels il s’adressait.

La Révolution : la rupture

À la fin des années 1780, le monde dans lequel Jean-François de La Marche exerçait son ministère va pourtant disparaître en quelques années. La Révolution française bouleverse entièrement l’organisation religieuse du pays. La Constitution civile du clergé, votée en 1790, redessine les diocèses et impose aux ecclésiastiques un serment que nombre d’entre eux refusent. Jean-François de La Marche fait partie de ces évêques réfractaires. Pour lui, la rupture est totale. En 1791, il quitte la France et gagne l’Angleterre. L’homme qui avait gouverné le diocèse de Léon pendant près de vingt ans se retrouve désormais en exil, loin de Saint-Pol, loin de ses prêtres et de ses fidèles. Il ne reverra jamais son diocèse.

Ce départ pourrait laisser penser que son rôle s’achève alors. Il n’en est rien. À Londres, Jean-François de La Marche devient au contraire l’une des figures importantes de l’aide apportée au clergé français émigré.

Des milliers de prêtres ont en effet fui la France révolutionnaire ou ont été contraints de quitter le territoire. Beaucoup arrivent en Angleterre sans ressources, sans logement, parfois sans même connaître la langue du pays. Leur situation est souvent extrêmement précaire.

Mgr de La Marche met alors son énergie, ses relations et son expérience au service de cette population déracinée. Il participe à l’organisation des secours et devient un intermédiaire entre les prêtres exilés et ceux qui peuvent leur venir en aide.

Un portrait peint en 1793 par Henri-Pierre Danloux, aujourd’hui conservé au musée du Louvre, donne une image particulièrement forte de cette période. L’évêque y apparaît entouré de papiers et de correspondances, comme absorbé par les affaires des ecclésiastiques réfugiés. Cette représentation contraste singulièrement avec le souvenir rural de l’« évêque des patates », mais les deux images racontent finalement le même homme : un évêque dont l’action se voulait concrète.

Dans le Léon, cette attention s’était exprimée par les questions de pauvreté et de subsistance. À Londres, elle se manifeste dans l’aide apportée aux prêtres contraints à l’exil.

Un Breton mort loin de Bretagne

Jean-François de La Marche ne rentrera jamais dans son pays. Il meurt à Londres le 25 novembre 1806, à l’âge de soixante-dix-sept ans. Il est d’abord inhumé au cimetière de Saint-Pancras. Sa mort survient dans une Europe déjà profondément différente de celle qu’il avait connue lorsqu’il était devenu évêque de Léon, trente-quatre ans plus tôt.

L’ancien diocèse qu’il avait gouverné n’existe plus sous sa forme traditionnelle. L’organisation religieuse de la France a été profondément remaniée, et la Bretagne elle-même est sortie transformée des années révolutionnaires.

Pourtant, le souvenir de l’ancien évêque n’est pas oublié. Plus tard, sa mémoire est à nouveau honorée à Saint-Pol-de-Léon. Dans l’ancienne cathédrale Saint-Paul-Aurélien se trouve aujourd’hui son monument funéraire, réalisé au XIXe siècle par le sculpteur Léon Cugnot.

Il y a quelque chose de profondément symbolique dans cette présence. Celui qui avait dû quitter son diocèse, celui qui était mort et avait été inhumé sur une terre étrangère, retrouve ainsi une place dans la cité dont il avait été l’évêque.

Le visiteur qui entre aujourd’hui dans la cathédrale peut passer devant ce monument sans nécessairement connaître l’homme auquel il est consacré. C’est précisément là que se mesure la fragilité de la mémoire : un tombeau peut demeurer pendant des siècles alors que l’histoire de celui qui y est représenté s’efface en quelques générations.

Une exposition pour faire revenir la mémoire

À l’occasion du bicentenaire de la mort de Jean-François de La Marche, en 2006, une exposition d’une vingtaine de panneaux illustrés avait été conçue afin de retracer sa trajectoire.

Elle fut présentée dans plusieurs villes et communes bretonnes, notamment à Ergué-Gabéric, Quimper, Brest, Morlaix, Plouénan ou Saint-Pol-de-Léon, ainsi qu’en ce moment en  l’église Saint-Houardon de Landerneau. Le principe est simple : remettre sous les yeux du public un personnage dont le nom pouvait encore être connu, mais dont l’histoire ne l’était plus nécessairement.

Une telle exposition va bien au-delà de la seule biographie d’un évêque. À travers Jean-François de La Marche, c’est tout un pan de l’histoire bretonne qui réapparait : la société rurale du XVIIIe siècle, les difficultés alimentaires, la place du breton, les structures de l’ancien diocèse de Léon, puis la brutalité de la rupture révolutionnaire et l’expérience de l’exil.

Elle permet aussi de rappeler que les grandes périodes de l’Histoire ne sont pas faites seulement des personnages dont les noms figurent dans les manuels scolaires. Elles sont vécues localement, à hauteur d’homme, dans les paroisses, les bourgs, les familles et les diocèses.

Que reste-t-il d’un homme lorsque la transmission s’interrompt ?

L’histoire de Jean-François de La Marche pose finalement une question plus large que celle de son seul souvenir.

Que reste-t-il d’un homme lorsque plus personne ne raconte son histoire ?

Il reste parfois un tableau au Louvre, un tombeau dans une cathédrale, des ouvrages rangés dans une bibliothèque, quelques archives et un surnom que l’on ne comprend plus très bien. Toutes les traces sont là, mais elles ne deviennent mémoire que si quelqu’un les rassemble et les raconte.

Jean-François de La Marche est pourtant un personnage qui mérite cette transmission. Sa vie contient presque tous les bouleversements de son siècle. Il fut soldat avant de devenir prêtre, puis évêque. Il gouverna un diocèse profondément bretonnant. Il se préoccupa de pauvreté et de subsistance. Il encouragea la culture de la pomme de terre au point que le peuple lui donna un surnom resté attaché à sa mémoire. Puis il connut la Révolution, l’exil et la longue séparation d’avec son pays.

À Londres, loin du Léon, il consacra une part importante de ses dernières années à secourir d’autres exilés. Sa trajectoire est donc celle d’un homme qui, à plusieurs reprises, fut confronté aux besoins les plus élémentaires : nourrir, aider, soutenir. C’est probablement ce qui rend son surnom si juste, malgré son apparente simplicité. On aurait pu retenir de lui les titres prestigieux : évêque, comte de Léon, ancien officier. Le peuple a retenu autre chose : il a retenu les patates. Et ce choix de la mémoire populaire nous en dit peut-être davantage que bien des biographies officielles.

Faire parler à nouveau les pierres

Il faudrait parfois prendre le temps, dans nos villes et nos villages, de regarder autrement ce qui nous entoure.

À Saint-Pol-de-Léon, un tombeau peut conduire jusqu’à Londres. À Ergué-Gabéric, un lieu de naissance peut mener jusqu’à l’ancien évêché de Léon. Une pomme de terre peut devenir le fil d’une histoire sociale du XVIIIe siècle. Quelques lignes d’un catéchisme en breton peuvent rappeler la langue parlée par des générations entières de Léonards.

C’est ainsi que l’histoire locale prend tout son sens : non pas comme une accumulation de petites anecdotes destinées aux érudits, mais comme une manière de comprendre les hommes qui ont vécu sur les mêmes terres avant nous. Lorsque cette histoire n’est plus racontée, elle ne disparaît pas immédiatement. Elle entre simplement dans le silence. Les archives continuent d’exister, les monuments aussi, mais il faut désormais aller les chercher.

Or une société qui ne connaît plus son propre passé devient peu à peu étrangère à elle-même. Elle habite des lieux dont elle ne sait plus lire les signes. Elle répète des noms dont elle ignore l’origine. Elle passe devant les tombes de ceux qui l’ont précédée sans plus savoir qui ils furent.

Raconter la vie de Jean-François de La Marche n’est donc pas seulement rendre hommage à un évêque du XVIIIe siècle. C’est participer à cette transmission sans laquelle la mémoire bretonne se réduit progressivement à quelques images détachées de leur sens.

Alors peut-être faut-il, de temps en temps, poser à nouveau cette question très simple : qui se souvient encore, à Saint-Pol-de-Léon, du dernier évêque de Léon ?

Et si son nom hésite à revenir, un vieux surnom breton pourra peut-être aider la mémoire : Eskob ar patatez. L’évêque des patates. Derrière ces trois mots se cache une page entière de notre histoire.

Exposition à découvrir en ce moment en l’église Saint-Houardon de Landerneau.

Sources principales pour cet article

  • Louis Kerbiriou, Jean-François de La Marche, évêque-comte de Léon (1729-1806). Étude sur un diocèse breton et sur l’émigration, Quimper, Le Goaziou / Paris, Auguste Picard, 1924.
  • Barthélemy-Amédée Pocquet du Haut-Jussé, compte rendu de l’ouvrage de Louis Kerbiriou, Revue d’histoire de l’Église de France, 1924.
  • Fanch Roudaut, « Clergé breton et lutte contre la misère : l’exemple du diocèse de Léon (1774) », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 1988.
  • Jean-Luc Deuffic, « Le Livre d’heures de Jean-François de La Marche, évêque de Saint-Pol de Léon », PECIA, 4 octobre 2012.
  • Musée du Louvre, notice du portrait de Jean-François de La Marche peint par Henri-Pierre Danloux en 1793.
  • Ministère de la Culture, base POP, notice du monument funéraire de Mgr de La Marche dans la cathédrale Saint-Paul-Aurélien de Saint-Pol-de-Léon.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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