Saints bretons à découvrir

« Hier, il fallait relever les chapelles ; aujourd’hui, il faut relever le peuple »

Amzer-lenn / Temps de lecture : 15 min

À l’occasion du pardon de Saint-Samson, célébré le dimanche 26 juillet 2026 à Neulliac, le Père Modeste Glélé a placé la grâce du discernement au cœur de son homélie. Originaire du Bénin et vicaire Fidei Donum dans l’ensemble paroissial de Pontivy, il a invité les fidèles à réfléchir non seulement à leurs choix personnels, mais aussi à l’avenir des pardons bretons. Après le temps de la restauration des édifices, estime-t-il, vient celui du relèvement des communautés appelées à les faire vivre.

Les lectures de ce 17ème dimanche du Temps ordinaire se prêtaient particulièrement bien à une réflexion sur la transmission et l’avenir des pardons. Dans le premier livre des Rois, le Seigneur apparaît en songe au jeune Salomon et lui adresse une proposition étonnante : « Demande ce que je dois te donner. » Celui qui vient d’accéder au trône ne réclame pourtant ni la richesse, ni une longue vie, ni la disparition de ses ennemis. Conscient de ses limites et de la responsabilité qui lui est confiée, il demande « un cœur attentif » afin de gouverner le peuple et de discerner le bien du mal. Cette demande, qui ne vise pas son intérêt personnel mais le service de tous, devient le point de départ de l’homélie prononcée par le Père Modeste Glélé.

Que demanderions-nous au Seigneur ?

Le prédicateur a d’abord invité chacun à se placer personnellement devant la question adressée à Salomon. Que demanderions-nous au Seigneur s’il nous donnait la possibilité d’exprimer un seul désir ? Nos réponses partiraient vraisemblablement de nos préoccupations les plus immédiates : le malade demanderait la santé, celui qui a faim de quoi manger, celui qui a soif de quoi boire, tandis que celui qui porte des projets solliciterait l’aide de Dieu pour son avenir ou la réussite de ses entreprises. Ces demandes seraient légitimes, mais Salomon choisit une autre voie : il demande la grâce du discernement.

Ce choix est remarquable parce que Salomon ne demande pas à Dieu de supprimer les difficultés liées à sa mission. Il ne réclame pas davantage un peuple parfaitement docile, qui ne lui poserait jamais de problème. Il demande plutôt la sagesse nécessaire pour comprendre les situations, reconnaître ce qui est juste et répondre convenablement aux besoins de ceux qui lui sont confiés. « Ce qu’il a demandé, c’est la grâce du discernement : savoir distinguer le bien du mal afin de gouverner convenablement le peuple », a rappelé le Père Modeste.

Le discernement apparaît ainsi comme une grâce profondément liée au service. Il ne consiste pas uniquement à savoir ce qui est bon pour soi, mais à rechercher le bien de l’ensemble d’une communauté. Il suppose une intelligence attentive, une conscience formée et une véritable disponibilité intérieure, car celui qui discerne accepte de ne pas tout savoir d’avance et reconnaît qu’il a besoin de la lumière de Dieu.

Retrouver la liberté de penser et de choisir

Cette grâce est d’autant plus nécessaire que notre époque tend, selon le Père Modeste Glélé, à affaiblir la capacité personnelle de réflexion. Dans de nombreux domaines, les choix sont préparés à notre place. Le prédicateur a pris l’exemple du prêt-à-porter et des aliments déjà préparés : tout est conçu pour être immédiatement disponible, sans qu’il soit nécessaire de s’interroger longuement. Ces réalités facilitent évidemment la vie quotidienne, mais elles peuvent aussi devenir l’image d’une tendance plus profonde, celle qui consiste à recevoir des réponses déjà construites sans prendre le temps de les examiner.

Le même phénomène se retrouve dans le domaine des idées. Des opinions, des comportements et des visions du monde nous sont parfois proposés comme des ensembles achevés, qu’il suffirait d’adopter. L’être humain risque alors de se laisser enfermer dans des catégories définies à l’avance et d’abandonner progressivement sa capacité à juger par lui-même. « On décide à l’avance, à notre place, et on nous fait entrer dans des choix sans que nous puissions exercer notre discernement », a averti le Père Modeste.

Or Dieu n’a pas créé l’homme comme une marionnette condamnée à répondre mécaniquement oui ou non. Il l’a voulu libre, capable de réfléchir, de juger et de répondre de ses actes. En reprenant la formule de René Descartes, « Je pense, donc je suis », le prédicateur a souligné que renoncer à penser revient à abandonner une part essentielle de son humanité. « Lorsque d’autres pensent à ma place, lorsque les idéologies pensent à ma place, je signe discrètement, inconsciemment, mais sûrement, mon propre acte de décès », a-t-il lancé.

Cette liberté ne doit cependant pas être confondue avec l’individualisme ou avec la prétention de décider seul de ce qui est bien et de ce qui est mal. Dans la perspective chrétienne, discerner signifie examiner les situations à la lumière de la Parole de Dieu, de la prière et du bien commun. Il s’agit de retrouver la capacité de poser les problèmes, de chercher des solutions, de faire preuve de créativité et de prendre des initiatives, tout en acceptant de soumettre ses choix à la volonté de Dieu.

Les pardons ont eux aussi besoin de discernement

Après avoir appliqué cette réflexion à la vie personnelle et sociale, le Père Modeste l’a directement rapportée à la célébration des pardons bretons. Leur ancienneté et leur enracinement dans l’histoire locale ne doivent pas conduire à les reproduire mécaniquement, comme si leur simple maintien suffisait à garantir leur fidélité à l’intuition d’origine. Une tradition vivante doit régulièrement être interrogée sur son sens, sur la manière dont elle est vécue et sur ce qu’elle transmet réellement.

« Est-ce que nos célébrations font l’objet d’un discernement régulier et constant, pour pouvoir répondre à l’esprit même du pardon et surtout rester fidèles à l’idée originelle du pardon ? », a demandé le célébrant. Cette interrogation ne remet pas en cause la valeur des pardons ; elle manifeste au contraire le souci de les préserver de l’affaiblissement et de la perte de sens.

À une certaine époque, le défi le plus visible concernait l’état matériel des chapelles. Beaucoup étaient abandonnées, dégradées ou menacées de ruine, a-t-il rappelé. Des croyants se sont alors regroupés pour les sauver. Ils ont constitué des comités ou des associations, recueilli des fonds, organisé des travaux et consacré une énergie considérable à la restauration de ces édifices. Leur engagement était porté à la fois par l’attachement au patrimoine, par le souci de la communauté et par la foi, puisque ces bâtiments n’étaient pas seulement des monuments, mais des lieux de prière et de rassemblement.

Grâce à cette mobilisation, de nombreuses chapelles ont été relevées, restaurées et rendues à leur beauté première. Cependant, le succès même de cette œuvre fait apparaître un défi nouveau. Après avoir sauvé les pierres, il faut désormais veiller à ce que le peuple qui leur donne leur raison d’être ne disparaisse pas.

Des chapelles restaurées, mais pour quel peuple ?

« Si nous ne faisons pas attention, le peuple croyant qui avait servi à relever le bâtiment peut disparaître. Et nous aurons juste le bâtiment », a souligné le prêtre. Cette remarque résume une inquiétude que connaissent de nombreux lieux de culte : il est possible de restaurer parfaitement un édifice tout en voyant s’affaiblir la communauté qui l’a édifié et entretenu.

La sauvegarde du patrimoine religieux demeure évidemment indispensable. Une chapelle entretenue témoigne du travail accompli par les générations précédentes, structure le paysage et maintient visible la présence chrétienne dans un territoire. Elle peut aussi devenir un lieu de découverte, de silence ou de rencontre pour des personnes éloignées de la pratique religieuse. Toutefois, un bâtiment, aussi beau soit-il, ne suffit pas à former une communauté vivante. Il faut encore que des hommes, des femmes, des familles et des enfants s’y rassemblent, y prient et comprennent le sens de ce qui y est célébré.

Le danger serait donc de conserver les murs tout en perdant progressivement la foi qui les a fait naître. Les processions, les bannières, les chants, les costumes et les repas fraternels participent pleinement à la richesse des pardons. Ils expriment leur dimension culturelle, familiale et sociale, et il serait injuste de les considérer comme secondaires. Mais ces éléments ne peuvent être séparés de la source spirituelle qui leur donne leur cohérence. Le repas prolonge une communion vécue dans la prière ; la procession manifeste un peuple en marche ; les bannières portent la mémoire d’une communauté qui honore un saint et se place sous sa protection.

Ne pas transmettre une « coquille vide »

C’est pourquoi le Père Modeste a mis en garde contre le risque de réduire progressivement le pardon à une fête locale, à une animation patrimoniale ou à un rendez-vous convivial. La convivialité a toute sa place, mais elle ne peut remplacer la messe, la prière et la démarche de foi. Lorsque ces dimensions deviennent marginales, la tradition peut continuer extérieurement tout en perdant son contenu profond.

Les mêmes dates peuvent être conservées, les mêmes bannières peuvent être sorties et les mêmes habitudes répétées, mais le pardon risque alors de devenir une forme privée de sa substance. « Si vous ne savez pas faire, vous laisserez aux générations à venir une coquille vide de pardon », a averti le prédicateur.

Cette formule n’oppose pas la culture bretonne à la foi chrétienne. Elle rappelle au contraire combien les deux sont liées dans l’histoire des pardons. Leur valeur culturelle, leur enracinement local, leur dimension familiale et leur force de solidarité trouvent leur origine dans un acte religieux : une communauté se rassemble pour célébrer Dieu, honorer un saint, demander pardon et renouveler sa foi. Retirer cette source reviendrait à conserver une forme dont le sens deviendrait de plus en plus difficile à comprendre.

« Aujourd’hui, c’est le peuple qu’il faut relever »

Le cœur de l’homélie peut être résumé par cette formule particulièrement forte : « Hier, c’est le bâtiment qu’il fallait relever. Aujourd’hui, c’est le peuple même qu’il faut relever. »

Pendant plusieurs décennies, la priorité a été de sauver les édifices. Cette mission doit se poursuivre, car les chapelles nécessitent un entretien constant. Mais un deuxième chantier s’impose désormais : celui de la reconstruction spirituelle des communautés. Il s’agit d’aider des personnes à redécouvrir le sens du pardon, à retrouver le chemin de la prière et à comprendre pourquoi leurs ancêtres ont bâti et entretenu ces lieux.

Ce relèvement du peuple ne pourra pas être seulement organisationnel. Il ne suffira pas de renforcer les équipes, d’améliorer la communication ou d’attirer davantage de visiteurs. Ces moyens peuvent être utiles, mais ils devront rester au service d’une finalité spirituelle : permettre une rencontre avec le Christ et faire grandir une communauté croyante. C’est pourquoi le Père Modeste a invité ceux qui demeurent attachés aux pardons à invoquer l’Esprit Saint, afin de discerner les moyens adaptés à chaque lieu.

Les réponses pourront varier d’une chapelle à l’autre. Dans certains endroits, il faudra mieux associer les familles ; ailleurs, accueillir les nouveaux habitants, faire connaître l’histoire du saint patron ou redonner une place aux chants et à la langue bretonne. Partout, cependant, la même question devra être posée : comment permettre aux plus jeunes de devenir non seulement les spectateurs, mais les acteurs et, demain, les responsables de ces célébrations ?

Reconnaître le trésor

L’Évangile du jour prolongeait naturellement cette réflexion. Jésus y compare le Royaume des Cieux à un trésor caché dans un champ, puis à une perle de grande valeur. Dans les deux cas, celui qui découvre le trésor ou la perle comprend immédiatement qu’il se trouve devant une réalité qui mérite de réorganiser toute son existence. Il vend ce qu’il possède, non par mépris pour ses biens, mais parce qu’il a reconnu quelque chose de plus précieux encore.

Discerner signifie précisément apprendre à reconnaître ce qui a véritablement du prix. Il ne s’agit pas de multiplier les choix, mais d’identifier ceux qui donnent une direction et une unité à l’existence. Le Père Modeste Glélé a ainsi invité les fidèles à ne pas se laisser guider par des décisions superficielles, dictées uniquement par les modes ou par l’immédiateté. Un choix véritablement discerné doit pouvoir conduire à un engagement durable et porter du fruit.

Les pardons peuvent être considérés comme un tel trésor, à condition de ne pas les regarder seulement comme un héritage reçu du passé. Un trésor n’est réellement transmis que lorsqu’il est reconnu, compris et rendu vivant. Si les nouvelles générations ne perçoivent plus ce qui donne du prix au pardon, elles pourront éventuellement en conserver les formes, mais elles ne sauront pas pourquoi elles devraient s’y engager.

Du neuf et de l’ancien

La conclusion de l’Évangile prend alors une résonance particulière. Jésus compare le scribe devenu disciple du Royaume à un maître de maison « qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien ». Cette image exprime avec justesse le défi de toute transmission : il ne s’agit ni de répéter le passé à l’identique, ni de l’abandonner au nom de la nouveauté, mais de discerner ce qui doit être conservé et la manière de le faire vivre dans un contexte différent.

La fidélité à une tradition suppose donc de comprendre son esprit. L’ancien ne doit pas être maintenu uniquement parce qu’il est ancien, pas plus que le nouveau ne doit être accueilli simplement parce qu’il est nouveau. Le discernement permet de reconnaître, dans l’héritage reçu, ce qui demeure essentiel, puis de chercher les formes capables de le transmettre aux générations présentes.

Le Père Modeste a ainsi insisté sur le devoir qui unit les générations. Dans une même assemblée se trouvent des anciens, des adultes, des jeunes et des enfants. Les plus âgés portent une mémoire : ils connaissent l’histoire du lieu, le déroulement du pardon, les chants, les prières, les itinéraires de procession et parfois la langue bretonne. Mais cette mémoire ne pourra devenir un héritage que si elle est expliquée, partagée et confiée à d’autres.

« Comment se passe la transmission de la culture bretonne ? Comment se passe la transmission de la foi ? Comment se passe la transmission de l’esprit des parents ? », a interrogé l’officiant au terme de son homélie. Ces questions ne concernent pas seulement l’organisation des pardons. Elles touchent à la responsabilité de toute communauté chrétienne : transmettre non pas uniquement des gestes ou des souvenirs, mais une foi capable d’éclairer une existence.

Préserver les pierres et faire vivre la foi

L’homélie du Père Modeste Glélé n’opposait pas la sauvegarde du patrimoine à l’annonce de la foi. Elle rappelait plutôt que les deux doivent demeurer étroitement unies. La Bretagne possède un patrimoine religieux exceptionnel, façonné par la prière et la fidélité de nombreuses générations. Le préserver est une responsabilité nécessaire, mais il ne peut être pleinement compris indépendamment des communautés croyantes qui l’ont fait naître.

Une chapelle n’est pas seulement un objet architectural, pas plus qu’un calvaire n’est seulement une sculpture, une fontaine un élément pittoresque ou une procession un simple défilé. Toutes ces réalités portent la trace d’une foi vécue et d’un peuple qui a cherché à inscrire sa relation à Dieu dans son territoire, son calendrier, sa langue et ses coutumes.

Les transmettre suppose donc de ne pas séparer leur beauté de leur signification chrétienne. Au terme de son homélie, le Père Modeste a invité les fidèles à demander la grâce reçue par Salomon : un cœur attentif et sage, capable de discerner le bien et de trouver les moyens de servir la communauté.

Son appel pourrait se résumer ainsi : préserver les pierres, mais surtout relever le peuple ; recevoir l’ancien, mais aussi préparer le nouveau ; maintenir les pardons, mais veiller à ce qu’ils demeurent des actes de foi vivants.

Le plus beau patrimoine n’est pas seulement celui que l’on restaure. C’est celui que l’on rend à nouveau habitable par une communauté capable de prier, de transmettre et de marcher ensemble à la suite du Christ.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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