Peut-on faire une analogie entre le travail important d’Albert Le Grand et celui d’Hersart de la Villemarqué ?
À trois siècles de distance, Albert Le Grand, moine dominicain du XVIIᵉ siècle, et Hersart de La Villemarqué, écrivain romantique du XIXᵉ siècle, ont tous deux consacré leur œuvre à la Bretagne. Le premier, dans Les vies des saints de la Bretagne Armorique (1636), entreprend de retracer l’histoire religieuse et spirituelle du pays breton à travers les figures fondatrices de son christianisme. Le second, dans le Barzaz Breiz (1839), rassemble et adapte des chants populaires censés exprimer l’âme du peuple. Bien que leurs démarches diffèrent par leurs buts et leurs méthodes, leurs œuvres se rejoignent dans une même volonté de construire une mémoire collective bretonne, mêlant histoire, légende et identité culturelle.
Une volonté commune de glorifier la Bretagne
Albert Le Grand et La Villemarqué partagent avant tout une ambition de valorisation de la Bretagne. Tous deux cherchent à inscrire cette région périphérique dans une continuité historique et spirituelle, la dotant d’une grandeur comparable à celle des grandes nations ou chrétientés. Chez Albert Le Grand, la sainteté des fondateurs bretons – Samson, Malo, Yves, Tugdual – manifeste l’ancienneté et la dignité de l’Église bretonne. Chez La Villemarqué, les chants du Barzaz Breiz révèlent la noblesse et la profondeur d’un peuple porteur d’une tradition orale immémoriale. Dans les deux cas, la Bretagne est présentée comme porteuse d’un héritage exceptionnel, enraciné dans la foi ou dans la poésie populaire, poésie qui porte en elle l’âme du peuple breton.
La légende comme vecteur d’identité
Si leurs contextes diffèrent, leurs œuvres reposent sur une même alliance du réel et du merveilleux. Albert Le Grand ne distingue guère la vérité historique du mythe hagiographique : les miracles et les récits merveilleux participent pleinement à la vérité spirituelle de ses saints, dans une véritable approche d’édification des âmes. De son côté, La Villemarqué recueille – ou recompose – des chants qui expriment la mémoire mythique d’un peuple. L’un et l’autre construisent donc une vérité symbolique, où la légende devient un instrument d’unité et de transmission. En exaltant le merveilleux breton, ils donnent forme à une identité collective nourrie d’imaginaire et de foi. C’est le sens même des romans nationaux que chaque nation met en avant pour nourrir un sentiment d’appartenance. La Bretagne possède ainsi son propre roman national par divers vecteurs.
Deux démarches distinctes mais convergentes
Malgré ces convergences, les démarches d’Albert Le Grand et de La Villemarqué s’enracinent dans des époques et des horizons très différents. Le moine dominicain, homme de la Contre-Réforme, veut affermir la foi et renforcer le sentiment d’appartenance chrétienne. Son œuvre s’inscrit dans un cadre religieux et moral. À l’inverse, La Villemarqué s’inscrit dans le mouvement romantique et nationaliste du XIXᵉ siècle : il cherche à prouver que la Bretagne, par sa langue et sa culture, participe du grand renouveau des peuples européens. Ainsi, le premier œuvre au service de Dieu, le second au service d’une idée de nation ; mais tous deux mobilisent les mêmes ressorts de mémoire, de poésie et de reconstruction du passé.
En bref…
Bien que séparés par trois siècles et des motivations différentes, Albert Le Grand et La Villemarqué se rejoignent dans une même entreprise de réenchantement de la Bretagne. Leurs œuvres, à la fois érudites et poétiques, ont contribué à façonner une mémoire bretonne où la légende, loin d’être mensonge, devient la forme vivante d’une vérité collective. L’un a donné à la Bretagne ses saints, l’autre ses bardes ; ensemble, ils ont offert à leur terre une identité mythique et durable, à la croisée de la foi, de l’histoire et du rêve.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
