Il est des formules qui frappent par leur justesse apparente et leur force littéraire, au point de s’imposer durablement dans le débat intellectuel. « L’espérance est un désespoir surmonté », écrivait Georges Bernanos dans un contexte de guerre, de ruines et de désillusions. La phrase a depuis été abondamment citée, commentée, reprise récemment encore dans le discours politique et notamment chez Philippe De Villiers, où elle connaît une seconde jeunesse.
Il serait injuste de la balayer d’un revers de main. Bernanos savait ce qu’il disait. Il parlait depuis un monde qui s’effondrait, depuis la perte des illusions, depuis la nuit morale de l’Europe. Il voulait rappeler que l’espérance n’est ni confort ni naïveté, qu’elle coûte, qu’elle engage, et qu’elle exige une traversée de la vérité. En ce sens, sa formule conserve une portée salutaire. Et pourtant, il nous semble nécessaire aujourd’hui d’aller plus loin que la lecture que semblent en avoir certains. Non pour contredire Bernanos, mais pour préciser ce que sa formule, prise à la lettre, risque de brouiller la différence essentielle entre l’espoir et l’espérance.
Noël étant ce temps particulier qui donne à reprendre conscience de cette espérance offerte à l’humanité, quelques mots à l’orée de la nouvelle année.
L’espoir : une réponse au diagnostic
L’espoir appartient au registre de l’histoire et de l’action ; à celui de la contingence. On espère parce que l’on voit un danger, une menace, voire un déclin, et parce que l’on estime qu’une issue demeure possible. L’espoir naît souvent d’un diagnostic pessimiste car précisément, parce que la situation est grave, on espère encore la redresser. En ce sens, l’espoir peut être nourri par la lucidité, voire par une forme de pessimisme nécessaire à un optimisme qui en découlerait. Il est stratégique, conditionnel, exposé à la déception. Il se mesure à des rapports de force, à des probabilités, à des scénarios. C’est pourquoi l’espoir peut s’épuiser. Il dépend des circonstances, des succès ou des échecs, de la confirmation ou de l’infirmation des pronostics. Lorsqu’il ne trouve plus de prise dans le réel, il s’éteint. Il n’y a là rien de condamnable : l’espoir est une vertu de l’action humaine. Mais il n’épuise pas la question.
L’espérance : une disposition première
L’espérance, au sens fort, ne relève pas du même ordre. Elle ne naît pas d’un diagnostic, fût-il lucide. Elle ne dépend ni de la gravité de la situation ni de la probabilité d’un retournement favorable. Elle ne se définit pas par opposition à un état antérieur de désespoir, car elle n’est pas une réaction.
Dans la tradition théologique classique, l’espérance est une disposition fondamentale, une vertu théologale : elle consiste à tenir pour possible ce qui mérite d’être tenu pour tel, indépendamment de l’état du monde. Elle ne repose pas sur l’analyse des forces en présence, mais sur une confiance plus radicale dans le sens, la promesse ou la fidélité.
C’est pourquoi, d’un point de vue rigoureux, le désespoir n’est pas une étape vers l’espérance, mais son contraire. Le désespoir affirme que le bien ultime est inaccessible ; l’espérance affirme qu’il demeure possible. L’une ne peut donc pas procéder de l’autre.
Dire cela ne revient pas à nier l’épreuve, la nuit, la traversée du doute. Mais cela oblige à distinguer soigneusement les plans : ce qui relève de la psychologie, de l’histoire ou de la désillusion ne saurait fonder ce qui relève d’une vertu première.
Relire Bernanos sans l’appauvrir
Comment, dès lors, comprendre Bernanos sans le trahir ?
Son « désespoir » n’est pas un désespoir théologique au sens strict. Il désigne plutôt la perte des fausses sécurités, l’effondrement des illusions, le refus des consolations faciles. Ce que Bernanos vise, ce n’est pas la négation de l’espérance, mais la destruction de ses contrefaçons. Là où il faut être attentif, c’est lorsque cette formule est reprise aujourd’hui comme si l’espérance devait nécessairement s’enraciner dans un pessimisme de diagnostic, voire dans une vision catastrophiste du monde. À ce moment-là, l’ordre se trouve inversé : l’espérance devient dépendante de la noirceur du constat, comme si elle devait être arrachée au désespoir pour exister. Or c’est précisément ce pas supplémentaire qu’il faut refuser.
Aller plus loin que le désespoir surmonté
L’espérance n’a pas besoin du désespoir pour être authentique. Elle peut coexister avec une lucidité sévère, mais elle ne s’en déduit pas. Elle précède l’analyse, elle la traverse, et parfois elle la contredit.
Une société peut survivre avec de l’espoir mais elle ne tient durablement que par l’espérance. Non parce qu’elle promet que tout ira bien, mais parce qu’elle affirme que tout n’est pas réductible à ce qui va mal.
Confondre les deux, c’est exposer l’espérance à l’usure du réel. Les distinguer, au contraire, c’est redonner à chacune sa place : à l’espoir, la tâche d’agir dans l’histoire ; à l’espérance, la charge plus lourde encore de demeurer lorsque l’histoire dément nos calculs. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, la tâche la plus exigeante.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

