Le premier article de cette série rappelait ce que dit réellement la loi de 1905, souvent invoquée pour justifier des positions qu’elle ne contient pas. Une objection est cependant revenue à plusieurs reprises : cette loi n’est-elle pas née d’un profond mouvement anticlérical ? La question est légitime. Mais elle conduit souvent à une nouvelle confusion. Car si la laïcité et l’anticléricalisme se sont effectivement croisés dans l’histoire de la IIIᵉ République, ils ne relèvent ni de la même philosophie, ni du même projet politique. Confondre les deux revient à entretenir un malentendu vieux de plus d’un siècle.
Une séparation née dans un climat de confrontation
Il serait vain de réécrire l’histoire. La loi du 9 décembre 1905 ne naît pas dans un climat d’apaisement entre la République et l’Église catholique. Depuis plusieurs décennies déjà, les tensions se sont accumulées. Les lois sur les congrégations religieuses, les fermetures d’écoles confessionnelles, les conflits autour de l’enseignement et, quelques mois après le vote de la séparation, les inventaires des biens ecclésiastiques de 1906 nourrissent un climat de confrontation rarement égalé.
En Bretagne, où la foi catholique structure encore profondément la vie sociale, ces événements sont vécus comme une véritable violence politique. Derrière les débats juridiques, ce sont des familles, des paroisses et des communautés entières qui ont le sentiment d’être atteintes dans leur identité. Cette mémoire existe encore aujourd’hui et il serait absurde de la nier. Les blessures du passé appartiennent à notre histoire et méritent d’être regardées avec lucidité.
Pour autant, réduire la loi de 1905 à ce contexte historique serait une erreur. Une loi ne se confond jamais totalement avec les circonstances qui l’ont vu naître. Les passions politiques passent ; le droit demeure. Ce qui importe désormais n’est plus de savoir quelles furent les motivations de tel ou tel parlementaire, mais de comprendre ce que le texte adopté organise réellement. C’est précisément parce que l’histoire fut conflictuelle qu’il est indispensable de distinguer le contexte de la norme juridique.
L’histoire offre d’ailleurs parfois d’étonnants retournements. Une loi qui fut longtemps perçue par de nombreux catholiques comme un instrument de combat est devenue, avec le temps, l’une des principales garanties juridiques du libre exercice des cultes. Ce paradoxe mérite d’être médité. Il montre que l’intention politique de certains acteurs ne suffit pas à définir durablement la portée d’une loi.
Une idéologie politique face à un principe juridique
La confusion provient souvent de ce que l’on emploie les mots « laïcité » et « anticléricalisme » comme s’ils étaient interchangeables. Ils désignent pourtant deux réalités profondément différentes.
L’anticléricalisme est une position politique et philosophique. Historiquement, il naît de la volonté de limiter l’influence du clergé dans les affaires publiques. Selon les époques, il prend des formes diverses. Il peut se contenter de défendre l’indépendance du pouvoir civil à l’égard des autorités religieuses. Mais il peut aussi devenir une hostilité beaucoup plus profonde envers les religions elles-mêmes, considérées comme des obstacles au progrès ou à l’émancipation de la société. L’anticléricalisme poursuit donc un objectif : réduire une influence qu’il estime excessive.
La laïcité répond à une question d’une tout autre nature. Elle ne demande pas si une religion est bénéfique ou nuisible. Elle ne cherche pas davantage à promouvoir une vision philosophique particulière du monde. Elle répond à une interrogation institutionnelle : comment un État peut-il gouverner des citoyens qui ne partagent ni les mêmes croyances, ni les mêmes convictions ? Sa réponse consiste à limiter son propre pouvoir. L’État renonce à intervenir dans le domaine religieux ; il ne dit plus ce qu’il faut croire, il garantit à chacun le droit de croire, de ne pas croire ou de changer de conviction.
Cette différence est fondamentale. L’anticléricalisme agit sur la société ; la laïcité agit sur l’État. Le premier relève d’un choix philosophique ou politique ; la seconde relève du droit public. L’un exprime une préférence ; l’autre fixe une règle commune.
On comprend alors qu’un État qui favoriserait une religion cesserait d’être laïque. Mais on comprend également qu’un État qui entreprendrait de combattre les religions ne le serait pas davantage. Dans les deux cas, il sortirait de la neutralité qui fonde précisément la laïcité. Celle-ci ne demande pas à l’État d’être religieux, ni antireligieux. Elle lui demande de ne pas prendre parti.
Quand l’anticléricalisme emprunte le vocabulaire de la laïcité
C’est sans doute ici que réside le malentendu contemporain.
Depuis plusieurs décennies, certains courants de pensée présentent la laïcité non plus comme un principe d’organisation de l’État, mais comme un véritable projet de société. L’expression publique des convictions religieuses y est volontiers perçue comme une anomalie, voire comme une menace pour la République. La neutralité, qui était une obligation de la puissance publique, devient progressivement une exigence adressée aux citoyens eux-mêmes. Nous le voyons régulièrement, et actuellement à l’occasion de la venue du Pape Léon XIV en France.
Comme toute idée forte, la laïcité peut ainsi être détournée de sa finalité. Lorsqu’elle cesse de protéger la liberté des consciences pour prétendre définir la manière dont celles-ci doivent s’exprimer dans la société, elle risque de devenir une doctrine parmi d’autres. Un principe destiné à garantir le pluralisme tend alors à produire une nouvelle forme de conformisme.
Il existe ainsi une conception militante de la laïcité qui tend à confondre neutralité de l’État et invisibilité du religieux dans la société. Sans toujours s’en rendre compte, elle transforme un principe juridique destiné à garantir les libertés en une doctrine culturelle qui entend définir ce que devrait être une société moderne. Les processions, les pardons, les pèlerinages, les crèches ou les simples signes religieux deviennent suspects non parce qu’ils troublent l’ordre public, mais parce qu’ils demeurent visibles.
Cette lecture est pourtant étrangère à la loi de 1905. Celle-ci garantit explicitement le libre exercice des cultes et ne connaît qu’une seule limite : l’ordre public. Elle ne demande jamais aux citoyens de rendre leurs convictions invisibles. Elle demande à l’État de demeurer impartial.
Il ne s’agit pas ici de contester la légitimité de l’anticléricalisme comme opinion. Dans une démocratie, chacun est libre de considérer que les religions exercent une influence excessive sur la société ou, au contraire, qu’elles constituent un élément essentiel de la vie commune. Ces positions relèvent du débat philosophique et politique. Ce qui devient problématique, en revanche, c’est lorsque des préférences idéologiques sont présentées comme des conséquences nécessaires de la loi de 1905. On cesse alors d’expliquer le droit pour lui faire exprimer une vision particulière de la société.
Le paradoxe breton
La Bretagne offre sans doute l’un des meilleurs exemples de cette confusion.
Les pardons, les processions aux bannières, les calvaires ou les pèlerinages sont parfois dénoncés comme incompatibles avec la laïcité. Pourtant, ces manifestations n’engagent pas forcément l’État ; elles relèvent de la liberté des citoyens, des paroisses, des associations ou des communes lorsqu’elles mettent en valeur un patrimoine historique et culturel. Elles n’ont rien à voir avec l’établissement d’une religion officielle. Les installations réalisées par une personne publique relèvent par contre de la neutralité de cette personne publique.
En réalité, la loi de 1905 protège aujourd’hui ce que certains voudraient parfois lui voir condamner. Son article premier garantit le libre exercice des cultes ; son article deuxième impose la neutralité de la République. Les deux principes sont indissociables. La neutralité de l’État n’a de sens que parce qu’elle garantit la liberté de tous.
Il est finalement assez ironique qu’un texte souvent présenté alors comme une arme contre le catholicisme serve aujourd’hui à protéger juridiquement les processions, les pardons ou les pèlerinages. L’histoire réserve parfois ce genre de renversements.
Retrouver le véritable sens de la laïcité
La confusion entre laïcité et anticléricalisme ne date pas d’hier. Pendant longtemps, et encore aujourd’hui, certains ont vu dans la laïcité le prolongement naturel d’un combat contre les religions. D’autres, en réaction, l’ont rejetée parce qu’ils l’identifiaient entièrement à cet anticléricalisme militant. Les deux camps ont ainsi contribué, chacun à leur manière, à brouiller le sens d’un principe juridique qui poursuivait pourtant un autre objectif.
Relire la loi de 1905, et c’est l’objet de cette série d’articles, permet de sortir de cette opposition stérile. Elle ne demande pas à l’État de combattre les religions. Elle ne lui demande pas davantage de les favoriser. Elle lui interdit simplement de choisir entre elles afin que tous les citoyens puissent vivre librement leurs convictions.
Il n’y a rien d’illégitime à être anticlérical, pas plus qu’il n’y a d’illégitime à être profondément religieux. Les deux relèvent de la liberté d’opinion. En revanche, il est essentiel de ne pas faire passer une préférence philosophique pour une exigence de la loi. La laïcité appartient au droit ; l’anticléricalisme appartient au débat des idées.
C’est peut-être cette distinction, trop souvent oubliée, qui permet aujourd’hui de comprendre le véritable héritage de 1905. La laïcité n’est pas une idéologie parmi d’autres ; elle est la règle qui empêche précisément qu’une idéologie, religieuse ou antireligieuse, puisse s’emparer de l’État.
Dans un prochain article, nous remonterons bien avant 1905. Car la distinction entre le pouvoir politique et le pouvoir spirituel n’est pas née avec la IIIᵉ République. Elle plonge ses racines dans une parole du Christ qui allait profondément marquer la civilisation occidentale : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

