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Quillidoaré : mémoire d’une apparition mariale dans le Porzay

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

Dans la campagne du Porzay, à la sortie du bourg de Cast en direction de Douarnenez, une allée bordée d’arbres conduit à la chapelle de Quillidoaré. Posée sur un vaste placître d’herbe où se dressent également un calvaire et un puits, elle paraît aujourd’hui presque isolée dans le paysage. Pourtant, ce sanctuaire discret conserve la mémoire d’un épisode singulier de la spiritualité bretonne : l’apparition de la Vierge Marie à un paysan du pays au XVIIᵉ siècle.

La chapelle est dédiée à Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. L’édifice lui-même remonte en grande partie au début du XVIᵉ siècle, comme l’indiquent certains éléments architecturaux et les vestiges de vitraux anciens. Construite selon un plan en croix latine, elle se compose d’une nef unique prolongée par un chœur à chevet plat, avec un transept largement débordant. Le clocher occidental, muni d’une balustrade en encorbellement et surmonté d’une flèche à crochets, témoigne de remaniements intervenus aux siècles suivants. Les différentes campagnes de construction se lisent encore dans la pierre : certains éléments remontent au XVIᵉ siècle, d’autres relèvent du XVIIᵉ siècle, tandis que la sacristie actuelle date du XIXᵉ siècle.

La chapelle fut consacrée le 6 juillet 1673. Les sources indiquent que les seigneurs de Pontlez en furent les fondateurs ou, plus exactement, les restaurateurs d’un sanctuaire plus ancien. Une tradition tardive associe cette fondation à une légende expiatoire : l’édifice aurait été élevé pour réparer les crimes attribués à un seigneur violent du pays, contraint de partir en pèlerinage en Terre sainte après avoir terrorisé la région. Derrière cette histoire romanesque se cache probablement la réalité plus ordinaire d’une reconstruction seigneuriale d’un sanctuaire déjà existant.

Le mobilier de la chapelle témoigne lui aussi de la profondeur de cette dévotion mariale. On y conserve notamment une statue polychrome du XVIᵉ siècle représentant une Vierge allaitante (Virgo lactans), iconographie autrefois relativement répandue en Bretagne mais devenue rare par la suite. Cette représentation, où Marie nourrit l’Enfant Jésus, souligne à la fois la dimension humaine de la maternité de la Vierge et le symbolisme spirituel de la grâce qui nourrit les fidèles.

Mais la chapelle de Quillidoaré n’est pas seulement un monument. Elle est également liée à un récit d’apparition mariale transmis par la tradition locale et que beaucoup ont oublié.

L’apparition à Yves Le Goff

Au milieu du XVIIᵉ siècle vivait à Cast un paysan nommé Yves Le Goff. L’homme n’était ni religieux ni notable, mais un simple cultivateur du pays. Sa mémoire est pourtant restée attachée à un témoignage singulier qu’il livra au grand missionnaire jésuite Julien Maunoir, figure majeure de l’évangélisation de la Bretagne.

Lors d’une mission prêchée dans la région en 1656, Yves Le Goff raconta qu’il avait vu la Vierge Marie quelques années auparavant. L’événement se serait produit un jour de l’Assomption, alors qu’il revenait du pardon de Notre-Dame de Kergoat, important sanctuaire marial de Cornouaille situé à quelques kilomètres de Cast.

Sur le chemin du retour, la Vierge lui serait apparue et lui aurait adressé une exhortation simple mais exigeante : communier fréquemment, non seulement les dimanches et jours de fête, mais également certains jours de la semaine. Yves Le Goff affirma par la suite avoir reçu d’autres visites de la Vierge.

Une source ancienne du diocèse de Quimper rapporte ainsi la tradition conservée dans la paroisse :

« Au XVIIᵉ siècle vivait à Cast un saint homme nommé Yves Le Goff. Revenant un jour du pardon de Notre-Dame de Kergoat, le jour de l’Assomption, il vit la Sainte Vierge qui lui recommanda de communier tous les dimanches et jours de fêtes, et encore le lundi et le vendredi de chaque semaine. Il déclara depuis avoir reçu plusieurs fois la même apparition. »

Yves Le Goff mourut vers 1659, âgé d’environ soixante ans, « en odeur de sainteté » selon les chroniques locales. Aucun procès canonique ne fut ouvert et l’Église ne reconnut jamais officiellement ces apparitions, qui demeurent donc un témoignage de la tradition spirituelle locale transmis par les missions et la mémoire paroissiale.

Une terre bretonne de pardons et de visions

L’histoire de Quillidoaré ne peut se comprendre qu’en la replaçant dans le contexte religieux de la Bretagne du XVIIᵉ siècle. À cette époque, les campagnes bretonnes connaissent un puissant renouveau spirituel porté notamment par les missions paroissiales. Pendant plus de quarante ans, le jésuite Julien Maunoir parcourt la Cornouaille, le Léon et le Trégor pour prêcher en breton et encourager la confession et la communion fréquentes.

Dans ce climat religieux très intense, les récits de visions et d’expériences mystiques ne sont pas rares. Le message attribué à la Vierge dans le témoignage d’Yves Le Goff correspond d’ailleurs étroitement aux exhortations pastorales des missionnaires, qui invitaient les fidèles à une pratique plus fréquente des sacrements.

La tradition de Quillidoaré n’est d’ailleurs pas isolée dans l’histoire religieuse bretonne. Dans le Morbihan, la chapelle de Notre-Dame de Penety à Persquen est associée à une tradition d’apparition de la Vierge à une jeune bergère. Dans le centre Bretagne, à Querrien / La Prénessaye, le sanctuaire de Notre-Dame de La Délivrance trouve son origine dans la vision rapportée en 1652 par la jeune bergère Jeanne Courtel. Plus ancien encore, le pèlerinage de Basilique Notre-Dame du Folgoët est né au XIVᵉ siècle autour de la figure de Salaün ar Foll, dont la tombe aurait été miraculeusement marquée par un lys portant les mots « Ave Maria ».

Ces traditions présentent des traits communs : la simplicité des témoins – paysans, enfants ou bergers – et la localisation des événements dans les paysages familiers de la Bretagne rurale. Elles témoignent d’une religiosité populaire profondément enracinée dans la vie quotidienne des paroisses.

Le Porzay, un paysage marial

La tradition de Quillidoaré s’inscrit enfin dans une géographie religieuse particulièrement dense. Le Porzay et les terres voisines de Cornouaille comptent en effet plusieurs sanctuaires marials anciens qui structurent depuis des siècles la vie religieuse du territoire.

À proximité immédiate se trouve le pèlerinage de Notre-Dame de Kergoat, dont le pardon attire encore aujourd’hui une foule importante. Plus au sud s’élève le Ménez-Hom, montagne emblématique de la région, sur les pentes duquel se dresse la chapelle de Sainte-Marie-du-Ménez-Hom, dominant la baie de Douarnenez et la vallée de l’Aulne.

En remontant cette vallée, on rencontre encore la chapelle de Notre-Dame de Kerluan sur les hauteurs de Châteaulin, autre sanctuaire marial lié à la dévotion locale. Plus au nord enfin se dresse l’imposant sanctuaire du Folgoët, qui devint au fil des siècles l’un des plus grands pèlerinages bretons.

Dans ce réseau de sanctuaires et de pardons, les chapelles rurales jouent un rôle essentiel. Elles structurent l’espace religieux et marquent le paysage autant que les paroisses. Quillidoaré apparaît ainsi comme l’un de ces lieux modestes mais profondément enracinés dans la vie spirituelle du pays. L’apparition rapportée par Yves Le Goff ne peut se comprendre pleinement qu’à l’intérieur de ce tissu de dévotions mariales qui, depuis des siècles, façonne la Bretagne.

Sources

  • Sauvegarde de l’Art Français — Chapelle de Quillidoaré (Cast).
  • Bulletin diocésain d’histoire et d’archéologie du diocèse de Quimper et de Léon.
  • René Couffon, Alfred Le Bars — Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Quimper et de Léon, 1959.
  • Paul Peyron — Le culte de la Sainte Vierge dans le diocèse de Quimper, 1914.
  • Bernard Merdrignac — La Bretagne et ses saints, Presses universitaires de Rennes, 2018.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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2 Commentaires

  1. Kilidoare est un nom très proche de keloù-doare, deux mots signifiant « nouvelle » d’où peut-être le vocable de ND de Bonne Nouvelle.
    Il faudrait une étude sérieuse sur la découverte au 17ième de toutes ces statutes enfouies sans oudte à mon avis au moment des invasions normandes ou d’autres moments dangereux : Keranna, La Prénessaye, Rostrenen, lanrivain.D’autres sanctuaire encore.
    A Kerluan vers 1995 lors de travaux on a découvert enterré une belle statue de la Vierge Marie il me semble : l’histoire se répète donc… A creuser !

  2. Danielle RICHARD-LEROUX

    Cher Monsieur Caoussin,
    Je suis passionnée par votre engagement au service de la spiritualité bretonne. Professeur de philosophie ( en retraite désormais), je suis actuellement présidente d’ une association d’environ 80 adhérents qui organise des conférences ayant trait à la culture régionale.Nous avons reçu ce jeudi Bernard Rio. Nous serions vraiment heureux de vous recevoir si cela vous est possible.N’hésitez pas à me contacter.

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