Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la langue bretonne est déjà en recul dans les familles. Et pourtant, dans les églises, elle reste bien vivante. Une enquête menée en 1946 par les séminaristes de Quimper montre que plus de la moitié des prêtres du Finistère prêchent encore en breton. Au début des années 1950, ils seraient encore plus d’un million à parler la langue.
Le basculement ne se produit pas immédiatement. Il intervient plus tard, et surtout là où on ne l’attend pas forcément : après le Concile Vatican II. Car ce grand tournant de l’Église catholique, qui autorise l’usage des langues vernaculaires dans la liturgie, aurait pu ouvrir un espace inédit au breton. Mais en Bretagne, cette opportunité ne sera jamais réellement saisie.
Pourquoi ?
C’est l’une des questions centrales de la thèse de Maïna Sicard-Cras, qui apporte un éclairage précis et documenté sur ce paradoxe.
Premier élément de réponse : les évêques bretons ne tranchent pas. Dans une période de mutation, ils choisissent de ne pas imposer de ligne claire à leurs prêtres. Résultat : aucune impulsion forte ne permet de structurer une liturgie en breton.
Deuxième constat : les défenseurs de la langue ne parlent pas d’une seule voix. Divisés, dispersés, ils peinent à faire émerger un projet commun capable de s’imposer à l’échelle de toute la Bretagne.
Enfin, troisième facteur, sans doute le plus décisif : le breton recule déjà dans la société. Pour une partie de la hiérarchie, il n’est plus la langue du quotidien. Dès lors, difficile d’en faire un outil pastoral central dans une Église qui cherche avant tout à être comprise par le plus grand nombre.
Peu à peu, la langue bretonne sort du cœur de la vie religieuse. Elle subsiste, mais en marge. Et la « question bretonne » est reléguée au rang de préoccupation locale, face à une Église qui se pense avant tout universelle.
Ce constat, nuancé et solidement étayé, mérite d’être découvert dans toute sa richesse. La thèse de Maïna Sicard-Cras, désormais accessible en ligne via ce lien, offre une plongée passionnante dans un pan méconnu de l’histoire bretonne contemporaine, à la croisée de la langue, de la foi et des transformations sociales.
Une lecture vivement recommandée pour comprendre comment, en quelques décennies, un lien séculaire entre langue et religion a pu se distendre, presque silencieusement.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

Cette thèse de Maïna Sicart-Cras est passionnante ! je crois, effectivement, que nos évêques, avec une totale bonne volonté, ont estimé que le service de la Parole devait passer par la langue la plus communément parlée ; c’était passer à côté de ce que je crois être le message de sainte Anne à Auray qui insiste pour retrouver cette racine bretonne dont l’extinction a commencé avec la domination de la règle bénédictine et s’accélère avec la contre-réforme.
Cette racine bretonne ou, plus généralement, celtique, apporte au service de la Parole une sensibilité singulière (ni supérieure, ni opposée mais complémentaire) que les locuteurs reçoivent sans même s’en rendre compte.
Même si (surtout « si »), le breton est sorti de l’espace de vie quotidienne à peu près partout, le moment semble venu de se pencher sur cette clef que constitue notre langue.
Se pencher sur (par exemple) la traduction bretonne du passage de l’évangile de saint Jean 17. 1-11 : « Goude bezañ komzet evel-se, e savas Jezuz e zaoulagad war-zu an Neñv hag e lavaras … » nous y trouvons deux différences essentielles avec le texte français : l’absence du verbe « avoir » qui semble bien induire une identification à la Parole ! et, bien sûr, l’utilisation de « neñv », autrement plus riche que « ciel ».
Ce ne sont que de très petits exemples mais, aujourd’hui, le constat de la déchristianisation actuelle peut correspondre en partie à l’abandon d’une langue qui, pour reprendre la formule d’Angela Duval, est toujours la clef de notre mental profond.