Il y a des groupes qui marquent une époque, d’autres qui façonnent une culture. EV, né à Nantes en 1981, fait indéniablement partie de ces rares formations musicales capables de conjuguer identité, engagement et innovation artistique. Se définissant comme un groupe de rock celto-finnois, EV a chanté en breton, en finnois et en français, porté par une énergie scénique remarquable et une profonde volonté de faire entendre des voix singulières, loin des standards formatés. Ce fut l’un de mes groupes préférés dans ma jeunesse, et encore aujourd’hui.
Une fusion bretonno-finlandaise originale
Formé par deux Bretons (Gweltaz Adeux et Sylvain Chevalier) et deux frères finlandais (Harri et Jari Perche), EV a su créer un pont musical inédit entre Armorique et Finlande. Dès ses débuts, le groupe s’écarte des sentiers battus du fest-noz pour tracer sa propre voie : un rock hybride, mêlant new wave, folk, électro et sonorités celtiques, porté par des textes forts dans trois langues.
Ce multilinguisme n’était pas un artifice, mais un choix militant. Car EV, tout au long de sa carrière, a revendiqué une culture bretonne vivante, engagée, capable de dialoguer avec d’autres mondes. Le breton et le finnois, langues minorisées, devenaient ici instruments de création et d’affirmation.
Sur scène : la transe et le combat
Si EV a gagné le respect du public, c’est aussi par la scène, où il a donné plus de 1 000 concerts à travers l’Europe. Torse nu, kilt orné d’hermines, bombarde à la main et énergie tribale en fusion : les prestations du groupe étaient de véritables cérémonies, mêlant force brute et poésie engagée. Leur musique, à la fois enracinée et furieusement moderne, secouait les foules.
Des festivals majeurs comme Ruisrock (Finlande), le Printemps de Bourges, les Francofolies, le Festival Interceltique de Lorient, l’Olympia, ou encore des actions culturelles et militantes (concerts pour Diwan, rassemblements anti-nucléaires…) ont jalonné leur parcours.
Rock, culture et conscience
Dans un monde souvent happé par l’uniformisation culturelle, EV a tenu bon : refusant de se conformer aux attentes des majors, le groupe a toujours conservé une ligne artistique et politique claire. Leur rock néo-trad se voulait à la fois festif, revendicatif et poétique.
Ils ont mis en musique des sujets puissants : l’affaire Seznec, la mémoire du Kan bale an ARB de Glenmor, la maladie, la mort (notamment celle d’Harri, en 1997), mais aussi des histoires de mer, d’errance, de peuple en lutte. Leur cinquième album, Pemp, tout en restant profondément électrique, résonne comme un hommage douloureux et lumineux.
Un héritage vivant
En 2007, EV met fin à sa tournée. Mais l’esprit du groupe continue de vibrer : Gweltaz poursuit une carrière solo en breton, Fakir devient DJ Loran, Jari se transforme en Jean-Claude Crystal, parodiste génial, et Tof rejoint plusieurs formations dont Merzhin ou Les Caméléons.
Leur héritage est double : musical, avec une discographie riche (Distruj, Reuz, Huchal, Pemp, …), mais aussi culturel, car EV a permis à des générations entières de s’approprier autrement la langue bretonne et les combats qui l’entourent.
En 2024, un prix d’honneur des Prizioù leur a été décerné à Nantes, signe que la mémoire collective bretonne n’a pas oublié ces « rockeurs en kilt », à la fois rageurs et poètes.
EV, c’est l’histoire d’un cri, d’un chant, d’un combat. Etre-Vroadel, mais aussi étrange vérité, comme le suggère leur nom, sans doute une vérité nécessaire. Celle d’un peuple qui chante sa langue, son territoire voguant jusqu’aux confins du monde, son droit à être différent. Et qui, à travers le rock, a su dire tout cela avec puissance.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

EXCELLENT ARTICLE. FELICITATIONS