Redonner souffle à la foi bretonne : au-delà des clivages, une culture à partager

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Depuis quelque temps, des voix s’élèvent, dans plusieurs paroisses bretonnes, pour dénoncer ce qu’elles perçoivent comme une récupération de la culture bretonne par certains milieux proches des sensibilités traditionalistes, notamment dans le sillage du Pèlerinage Feiz e Breizh. Ces critiques, souvent animées d’une inquiétude pour l’unité ecclésiale, peuvent être entendues. Mais elles passent à côté d’un point essentiel : si certains se réapproprient aujourd’hui de ce patrimoine, c’est peut-être d’abord parce qu’il a été abandonné ailleurs. Ne reprochons pas à d’autres de reprendre ce que nous avons laissé mourir ! Au lieu de pointer du doigt, aurait-on envie de répondre, faites-en autant dans vos paroisses !

Une culture spirituelle délaissée

Depuis des décennies, malgré des directives diocésaines claires sur la place de la langue bretonne dans la liturgie, la vie paroissiale bretonne s’est peu à peu uniformisée, adoptant des répertoires liturgiques nationaux standardisés, au détriment des chants, des cantiques, de la langue et des symboles enracinés dans la foi du pays.
Exceptée dans quelques paroisses de ces divers diocèses, on a relégué le breton et ses formes d’expression à la marge : quelques cantiques lors d’un pardon, une messe en breton à l’occasion d’un événement ou mensualisée, ou une mention presque folklorique dans un feuillet paroissial. La culture bretonne, autrefois chair vivante de la foi populaire, est devenue un ornement optionnel. Au point qu’un prêtre a récemment affirmé que tant qu’il y aurait la demande, il célébrerait des messes en breton. Mais que se passera-t-il lorsqu’il n’y aura plus de demande ? La langue bretonne disparaîtra-t-elle de nos paroisses ? En oubliant que la langue et la culture bretonne attire des foules, en témoigne la présence massive aux concerts de chants et de musique bretonne, dans nos festivals et festoù-noz, et que la matière bretonne peut donc être un véritable vecteur d’évangélisation !

Dans ces conditions, peut-on s’étonner que d’autres aient choisi de la reprendre à bras-le-corps ? Quand l’espace paroissial ordinaire cesse d’incarner la culture d’un peuple, d’autres lieux prennent naturellement le relais.

Un vieux travers : critiquer au lieu d’assumer

Il y a dans ce débat un parfum de déjà-vu. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, certains reprochaient à un bord politique d’avoir confisqué la culture bretonne, comme si elle l’avait arrachée à un camp qui, en réalité, l’avait négligée, voire désertée. Aujourd’hui, le reproche se répète dans le champ ecclésial : on accuse les milieux plus « tradi » d’en faire un marqueur identitaire, sans se demander pourquoi la majorité des paroisses ordinaires n’ont pas su ou voulu en faire une richesse partagée au-delà des murs.

Le monde séculier et le monde religieux ont en commun d’avoir souvent coupé la Bretagne en deux : d’un côté, une modernité qui s’imaginait devoir se libérer du passé ; de l’autre, une tradition réduite parfois à un geste de résistance culturelle. Entre les deux, un espace immense reste à réinvestir : celui d’une foi pleinement bretonne et pleinement catholique, enracinée et ouverte. Certains y travaillent depuis longtemps, tout en ayant parfois le sentiment d’être les derniers des Mohicans.

Une responsabilité commune, au-delà des clivages

Toutefois, après le constat, il est temps de sortir de la logique du reproche pour entrer dans celle de la reconstruction. Car la culture bretonne n’appartient à aucun camp, à aucune sensibilité liturgique, ni à aucune mouvance politique ou religieuse. Elle appartient à ceux qui la font vivre au quotidien. Si des communautés plus traditionnelles la portent aujourd’hui avec vigueur, elles rappellent, peut-être involontairement, à tous les autres ce qu’ils ont oublié. Le rôle du veilleur est d’en faire prendre conscience à chacun.

L’enjeu n’est pas de laisser à quelques-uns le soin d’entretenir cette flamme : il est de réconcilier nos paroisses avec leur terre, leur langue, leur musique, leur héritage culturel et spirituel. Avec ce qui en fait sa saveur, son cépage particulier. La Bretagne a tout à perdre des querelles et des mises à l’index mutuelles. C’est donc aux diocèses, aux prêtres, aux équipes liturgiques, aux fidèles – au-delà de nos clivages respectifs, qui n’ont rien de chrétien – de redonner place à ce patrimoine, non pas comme un filigrane folklorique, mais comme expression vivante de la foi.

Retrouver un enracinement pour tous

Une Église hors-sol perd peu à peu sa saveur. Redonner au breton et, plus largement – à la culture populaire du pays leur place dans la liturgie, c’est permettre à la foi de respirer à nouveau dans le langage du cœur. Cela suppose de la volonté, de la formation, de l’humilité aussi : apprendre à chanter un cantique et à prier en breton, en corse, en basque, en provençal…. et comprendre que l’enracinement n’est pas le contraire de l’universalité, mais sa condition la plus humaine.

Plutôt que de stigmatiser ceux qui tentent, maladroitement ou non, de renouer avec cette dimension, que chacun prenne sa part. Que les prêtres et fidèles redécouvrent la beauté des cantiques bretons, que les paroisses réapprennent à célébrer selon le souffle de Bretagne, et que la foi retrouve ce lien vivant entre terre et ciel qui faisait la force spirituelle de la Bretagne. Que chaque paroisse fasse à nouveau résonner les chants bretons et la bombarde dans la liturgie, chaque dimanche. Voilà tout ce que l’on peut espérer plutôt que de se contenter de pleurer sur ce que d’autres font. Parce qu’alors, on ne reprochera plus à une frange de faire de la récupération culturelle, car la culture aura repris partout la place qu’elle n’aurait jamais dû perdre.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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