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FÊTE-DIEU ET IDENTITE BRETONNE

Photo Ar Gedour

Dans les années 1960-70, la Fête-Dieu comme bien d’autres fêtes religieuses (pardons, rogations) qui étaient autant d’expressions d’une foi populaire, riche des traditions d’un terroir, ont été systématiquement rejetées par un clergé, des laïques en mal de changements, d’innovations, souvent méprisant d’une foi populaire jugée d’une autre époque. On entendait faire  table rase de sentiments religieux pour y substituer d’autres sentiments,  imposés par une sorte de dictature de gens qui s’étaient autoproclamés seuls détenteurs d’une nouvelle liturgie censée faire comprendre aux croyants où désormais étaient les chemins d’une vrai foi vécue… en adultes…

Ces belles fêtes ne subsistaient plus que dans des communautés dites traditionalistes. Puis d’autres communautés, dites Nouvelles (charismatiques) vont découvrir ou redécouvrir ces fêtes, le sens du beau, du sacré et de la contemplation qu’elles généraient. Il y avait aussi cette  osmose avec une écologie chrétienne (eh oui ! ça existe !), louange naturelle à Dieu créateur de cette nature que Fête-Dieu et Rogations -par un décorum de fleurs- mettaient à l’honneur.  Ainsi, timidement, dans les années 90, dans certaines paroisses ou communautés, ces fêtes vont être restaurées, et comme jadis attirer des croyants avides de belles cérémonies.

Plusieurs paroisses et communautés religieuses nous donnent aujourd’hui, qu’elles en soient remerciées, de participer à ces fêtes. Oh ! Certes, elles ne sont plus comparables à celles d’antan ; elles n’ont plus pour diverses raisons ce faste de décorations florales, de banderoles religieuses, de bannières et de costumes. Nous pouvons aussi nous demander si les participants en comprennent encore vraiment le sens. Jadis c’est tout un village, un bourg, chaque propriétaire de maison qui était partie prenante, et avait à cœur d’offrir la plus belle décoration, d’être pour quelques minutes le « Reposoir » d’une halte de la procession.

Aujourd’hui les semaines commerciales, les « journées de ceci et de cela », ont remplacées ces fêtes religieuses. Et puis, il y a le jour. Si nous avons une inflation de festifs profanes, un festif devenu obèse, où la sonnerie du tiroir-caisse a remplacée celle des cloches, Fête-Dieu et Rogations peinent à trouver un créneau dans le calendrier. Jadis, la Fête-Dieu était un jeudi, et ce jour-là était chômé tout comme les écoles avaient congés. Depuis les réformes du calendrier liturgique, la Fête-Dieu n’est plus le jeudi, mais le dimanche qui suit, toujours en juin. En soit ce ne devrait pas être un problème, sauf que les plus belles Fêtes-Dieu, encore assez rares, ont lieu … le jeudi dans certaines communautés religieuses enseignantes, dont les élèves sont impliqués dans l’organisation, car elle fait partie intégrante de l’éducation religieuse de ces institutions.

 

UNE  FÊTE-DIEU  A  PONTCALLEC

chateau-de-pontcallec-2De ces institutions, nous avons retenu l’Institution Saint Thomas d’Aquin des Dominicaines du Saint Esprit sise en forêt de Pontcallec, voisinant le château du même nom, lieu prestigieux d’une page de l’Histoire de Bretagne.

La veille, toutes les élèves accompagnées des Mères s’en vont à travers le magnifique parc cueillir des centaines de pétales de fleurs variées, de feuillages, de mousses. C’est qu’il s’agite de décorer de belles fresques florales dont les thèmes sont en rapport avec le Saint Sacrement, la Trinité, la Vierge, des saints, le tout embelli de fleurs de lys et d’hermines. Les élèves et les soeurs n’auront pas été sans prier pour que la météo aussi de la fête et que le soleil du ciel se joigne à celui de l’ostensoir. Ainsi, de la chapelle où a d’abord lieu la messe, suit la procession du Saint Sacrement sous le dais qui va marcher sur ce magnifique et éphémère tapis. Les enfants de chœur porteurs de luminaires, des élèves portant des bannières, des enfants lançant sur le passage des pétales puisées dans de petites corbeilles : la beauté, le sacré de jadis ! Assurément, sauf que cette beauté, ce sacré n’a rien à voir avec une quelconque nostalgie ou reconstitution à l’ancienne, façon noces ou fête des moissons d’antan. Une beauté sacrée qui est de toujours, qui n’est pas une question de mode ni de « chapelle », mais est celle de l’authentique liturgie, la seule pouvant prétendre à faire revenir les fidèles vers une pratique religieuse qui fera revivre nos églises de paroisses au lieu qu’elles en soient les tombeaux de la foi.

 

MAIS,  EST-CE DONC SI DIFFICILE D’APPRENDRE UN CANTIQUE BRETON ?

Fete Dieu Pontcallec 2016 - parterre de fleurs - parterre de fleurs
Photo Ar Gedour

Evidemment, qui dit procession dit aussi cantiques. La procession de Pontcallec nous donne également l’occasion de chanter les chants grégoriens de cette fête que l’on n’entend plus guère, comme Pange lingua et ses deux célèbres couplets du Tantum ergo, le Benedictus qui venit, les Acclamations Carolingiennes, O Salutaris Hostia, Lauda Jérusalem ; des cantiques français traditionnels que l’on ne chante plus car jugés d’un autre temps, pourtant non dénués de charme et de vérités théologiques exprimées en des phrases simples : O l’Auguste sacrement, Loué soit à tout instant, Chez nous Soyez Reine,  ou encore Parle, commande et règne, le chant de la Promesse scoute, pour la plus grande joie des anciens qui retrouvent le geste du salut. A l’évidence, les fidèles sont heureux de pouvoir, une fois l’an, chanter ces cantiques, et d’autres de les entendre pour la première fois et de les adopter.

D’une telle cérémonie, surtout si le soleil est de la partie, on en repart heureux, réconforté aussi bien spirituellement que moralement et… physiquement, car oui, tout n’a été que beauté et sacré. Le temps d’une petite heure, le ciel et la terre se sont rejoints. La Fête-Dieu ayant lieu le jeudi, bien des personnes regrettent de ne pouvoir y emmener  leurs enfants et petits-enfants, les privant ainsi d’une belle cérémonie, dont ils n’ont hélas pas idée que cela puisse exister.

Heureux, réconforté ! Sans aucun doute, à cette petite réserve prête, du moins pour ceux à qui cela tient à cœur et qui est aussi l’expression de leur foi et de leur culture : l’absence d’un enracinement breton, ne fût-ce que par le choix ce jour-là d’un cantique breton. En l’honneur du Saint Sacrement, le répertoire breton est très riche ; citons Jezus zo dichennet O Jezus me Salver (chanté d’ailleurs sur l’air de O l’Auguste Sacrement, lui-même appartenant au répertoire grégorien), Adoromp oll, Kalon sakret Jezuz, O Elez ar Baradoz, Jezus dre er garanté, et combien d’autres. Hélas, trop souvent dans des fêtes religieuses, des pardons, soit les cantiques bretons sont ignorés au seul bénéfice de chants en français… ou vraiment étrangers à la Bretagne, soit systématiquement traduits en français.

Fete Dieu Pontcallec 2016
Photo Ar Gedour

Ainsi, à Pontcallec, il y eu bien un cantique breton après la présentation de l’ostensoir mais intégralement chanté en français :  les fameuses acclamations de louanges Re vo melet. Nous avons donc eu droit à du « Soyez béni » intégral. Pourquoi ce choix ? Dans une communauté, une école où le chant grégorien, l’apprentissage du latin et du grec font partie de l’éducation, de la culture, où une chorale de qualité – mères incluses – existe, il ne devrait pas être trop difficile d’apprendre aux sœurs et aux élèves un ou deux cantiques bretons. Oui, mais, qui en comprendra alors le sens, nous objectera-t-on ? Et les feuilles de traductions, cela existe aussi ? Accepter de chanter en certaines circonstances en breton ce serait une preuve de respect pour les Bretons, de prise en compte de leur culture, au moins sur le plan religieux, cette fameuse inculturation que prône l’Eglise.

Pontcallec n’est pas un nom anodin, il n’est pas que celui d’une forêt, d’un domaine, mais celui, avons-nous dit, d’un personnage célèbre de l’Histoire de Bretagne. Faire sienne, ne serait-ce qu’à travers un ou deux cantiques chantés en breton une part de cette histoire, est-ce trop demander ? Souhaitons que pour la prochaine Fête-Dieu, les soeurs de Pontcallec aient à cœur de nous faire la belle surprise de quelques cantiques « bien de chez nous ». Nous osons dire que ne pas ignorer la culture religieuse d’un pays qui a accueillie avec joie leur communauté est aussi un impératif missionnaire. Quand on habite sur les terres du célèbre Marquis de Pontcallec, ce n’est après tout qu’un minimum de courtoisie, de reconnaissance… et de charité…

À propos du rédacteur Yvon Abgrall

Publiant régulièrement des articles dans la presse bretonne, il propose pour Ar Gedour des articles documentés sur le thème "Feiz & Breizh" (foi et Bretagne), d'un intérêt culturel mais aussi ancrés dans les préoccupations actuelles.

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2 Commentaires

  1. Quelques précisions :
    (pour une fois) les réformes liturgiques post-conciliaires ne sont pas responsables du report de la Fête-Dieu au dimanche suivant la Trinité. En effet, cela vient du Concordat de 1801 entre le Saint Siège et le premier consul Napoléon Bonaparte qui s’il rétablit la liberté de culte catholique en France, l’encadre et réduit fortement le nombre de jours fériés. Comme pour l’Epiphanie, en vertu d’un indult du Saint Siège de 1802, la solennité de cette fête peut être déplacée au dimanche le plus proche pour ceux qui travaillent ce jour-là ou pour les enfants scolarisés dans les écoles publiques.
    Dans d’autres pays, la Fête-Dieu est toujours un jour férié (Pologne, Portugal…) ou est férié selon les gouvernements régionaux (Allemagne, Suisse, Espagne…) et est donc célébrée à la date normale le jeudi suivant la Trinité.

    Le re vo mélet n’est pas à proprement parler un cantique breton, mais une transcription en breton des “louanges divines en réparation des blasphèmes”, litanies chantées au salut du Saint Sacrement après la bénédiction depuis la fin du XVIIIème siècle. Leur adaptation en breton fut faite par Dom Louis Hervé, moine de Kergonan pour le Livr kanenneu eskopti Gwéned (recueil de cantiques du diocèse de Vannes) paru en 1922. Elles furent adaptées en KLT en 1934 pour les pays du Faouët et de Gourin puis furent adoptées par les diocèse de Quimper et Leon et Saint Brieuc et Tréguier.

    Concernant l’usage des cantiques bretons à Pontcalleg, les soeurs n’y sont pas du tout opposées, bien au contraire, si elles ne les emploient guère, c’est surtout qu’elles ne savent pas les chanter et ne voudraient pas d’une prononciation approximative ! Lors du dernier pardon de sainte Anne des bois, elles ont fait savoir qu’elles souhaiteraient avoir des enregistrements de cantiques pour pouvoir en travailler quelques- uns. Patience, donc !

  2. Ha brezhoneger oa an abad Berto, saver Kumuniezh Seurezed Ponkalleg !
    Gortoz pell, gortoz gwell !

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