Ecoutez le cantique Kalon Sakret Jezuz en lisant cet article :
Il est des chants qui traversent les âges parce qu’ils sont davantage qu’une mélodie ou qu’un poème. Ils deviennent une prière. Ils portent dans leurs mots la foi de tout un peuple. Kalon Sakret Jezuz est de ceux-là. Il a été écrit par l’abbé Jean-Baptiste Oliéro (1856-1930). Natif de Locmariaquer, il fut entre autres recteur de Quistinic (le cantique à saint Mathurin est probablement de sa plume). Derrière sa simplicité apparente, il contient quelque chose de cette confiance profonde qui habitait les générations bretonnes lorsqu’elles levaient les yeux vers le Christ et déposaient entre ses mains leurs peines, leurs travaux, leurs espérances et leur salut.
La fête du Sacré-Cœur nous invite précisément à revenir à cette source. Non pas à une dévotion particulière parmi tant d’autres, mais à ce foyer brûlant où se révèle le secret même de Dieu. Car si l’Écriture nous enseigne que Dieu est amour, le Cœur du Christ nous montre jusqu’où cet amour a voulu aller. Il ne s’est pas contenté de créer le monde ; il est venu l’habiter. Il ne s’est pas contenté de parler aux hommes ; il a partagé leur condition. Il ne s’est pas contenté d’aimer ; il a livré sa vie.
Kalon sakret Jézus, kalon sakret men Doué
Intanet me halon ged tan ho karanté.
Lorsque nous contemplons le Sacré-Cœur, nous découvrons un amour qui précède toutes choses. Avant nos prières, avant nos fidélités, avant même notre premier souffle, nous étions déjà présents dans ce Cœur. Chacun de nous y avait sa place. Chacun de nous y était attendu. Le Christ n’a jamais aimé l’humanité en général ; il aime chaque âme avec cette attention mystérieuse que Dieu seul peut porter à ses créatures.
C’est peut-être là ce qui touche si profondément dans cet ancien chant breton. Il ne parle pas d’un Dieu lointain, mais d’un Dieu qui se fait totalement proche, d’un Dieu dont le Cœur demeure ouvert et vivant. Il y a dans cette prière populaire quelque chose de filial, presque d’enfantin, au sens le plus noble du terme. Elle ne cherche pas à expliquer le mystère ; elle s’y abandonne. Elle sait que l’amour appelle l’amour et que le feu ne peut être accueilli qu’en se laissant consumer.
Car le Sacré-Cœur est un feu.
Non pas le feu qui détruit les forêts ou consume les maisons, mais celui dont parlait le Christ lorsqu’il déclarait être venu jeter un feu sur la terre. Depuis le matin de Pâques, ce feu ne cesse de chercher des cœurs où reposer, comme un tison rougeoyant prêt à se déployer. Il traverse les siècles comme une flamme portée de main en main. Il a embrasé les apôtres, illuminé les martyrs, soutenu les saints, réchauffé les humbles fidèles dont le nom est oublié des hommes mais demeure inscrit dans la mémoire de Dieu.
Peut-être avons-nous aujourd’hui plus besoin que jamais de ce feu. Nos sociétés savent produire la lumière mais peinent souvent à éclairer les âmes. Elles savent multiplier les moyens de communication, mais laissent parfois les cœurs plus seuls qu’autrefois. Elles savent accumuler les richesses, mais ignorent souvent ce qui donne un sens à la vie. Dans ce monde inquiet, le Sacré-Cœur demeure comme une braise sous la cendre, toujours prête à ranimer l’espérance.
Et c’est alors que la prière du cantique Kalon Sakret Jezuz devient la nôtre. Nous ne demandons pas d’abord la réussite de nos projets, ni même la disparition de toutes les épreuves. Nous demandons que notre cœur soit transformé. Nous demandons que la flamme du Christ pénètre nos obscurités, consume nos égoïsmes, éclaire nos hésitations et nous apprenne à aimer davantage. Car la plus grande pauvreté n’est pas de manquer de biens ; elle est de manquer d’amour.
Le mystère du Sacré-Cœur est précisément celui d’un amour qui ne s’épuise jamais. Depuis la Croix, le Christ continue d’attirer à lui les hommes de tous les temps. Comme la lumière du phare demeure visible au milieu de la nuit, même lorsque les marins ne distinguent plus la côte, ainsi son Cœur continue de rayonner dans les ténèbres du monde. Les générations passent, les empires s’effondrent, les modes changent, mais cette lumière, elle, ne s’éteint pas.
Alors, en cette fête bénie, il nous suffit peut-être simplement de nous tenir en silence devant le Christ. D’écouter battre ce Cœur qui a tant aimé les hommes. D’y déposer ce qui nous pèse, ce qui nous blesse, ce qui nous inquiète. Et de comprendre peu à peu que le véritable miracle n’est pas seulement que Dieu nous aime, mais qu’il ne cesse jamais de nous aimer.
Depuis les chapelles perdues au fond des vallons bretons jusqu’aux grandes cathédrales, depuis les générations qui nous ont précédés jusqu’à celles qui viendront après nous, monte la même prière : que nos cœurs apprennent enfin à battre au rythme du sien. Car là seulement se trouve la paix. Là seulement se trouve la joie. Là seulement se trouve la vie qui ne finit pas. Àr en aotér neoah, perag é oh chomet ? Rag n’helleh ket kuitad ho pugalé karet !
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
