Il y a quelques jours, je me suis rendu à des ordinations diaconales et presbytérales, et le chant d’action de grâce était le Dextera Domini de César Franck, que je ne connaissais absolument pas. Il faisait suite à un chant de communion intériorisant. Ce Dextera Domini en fut une magnifique continuité…
Dextera Domini fecit virtutem, dextera Domini exaltavit me. Non moriar, sed vivam, et narrabo opera Domini.
Il est des paroles de l’Écriture qui semblent contenir davantage qu’elles ne disent. On les lit une première fois, puis une seconde, et l’on comprend peu à peu qu’elles ne cherchent pas seulement à transmettre une idée mais à nous faire entrer dans une expérience. Les œuvres de grands compositeurs comme César Franck nous aident aisément dans cette démarche, comme si la musique ouvrait en nous un espace où la Parole de Dieu pouvait résonner encore plus profondément, nous faisant parfois entrevoir, l’espace d’un instant, un reflet du Paradis.
C’est ainsi que le psaume 117, chanté notamment à Pâques, témoigne d’une présence particulière : « La droite du Seigneur a manifesté sa puissance ; la droite du Seigneur m’a élevé. » Entre ces deux affirmations se déploie tout le mystère de la vie spirituelle. La puissance de Dieu n’apparaît pas d’abord dans ce qu’elle accomplit au dehors, mais dans ce qu’elle relève au plus intime de l’homme. Elle ne s’impose pas. Elle élève.
Ces mots ont d’ailleurs une profondeur que nous risquons de ne plus percevoir aujourd’hui. Dans tout l’Orient ancien, être placé à la droite du roi signifiait participer à son autorité et à sa puissance. La droite n’était pas simplement un côté ; elle était le lieu de la faveur, de la confiance et de la communion à la souveraineté royale. C’est pourquoi certaines traductions françaises parlent du « bras du Seigneur », cherchant à rendre l’idée de force et de puissance contenue dans l’expression biblique. Pourtant, la formule originale est plus riche encore. Lorsque le psalmiste célèbre la Dextera Domini, il ne désigne pas seulement une intervention de Dieu. Il contemple sa puissance agissante, sa présence royale à l’œuvre dans l’histoire des hommes. Les premiers chrétiens reconnaîtront naturellement dans cette image le Christ ressuscité, assis à la droite du Père. Dès lors, cette parole prend une profondeur nouvelle : si la droite du Seigneur m’élève, ce n’est pas seulement pour me tirer d’une difficulté passagère ou me consoler dans l’épreuve. C’est pour m’attirer vers Lui, me faire entrer dans sa propre vie et me rendre participant de son œuvre salvatrice.
Cette élévation n’a pourtant absolument rien d’un triomphe ou d’une victoire au sens où le monde l’entend. Elle ressemble bien davantage à ce moment où, après avoir longtemps marché sous un ciel bas, le regard du pèlerin s’ouvre soudain sur l’horizon. Rien n’a changé et pourtant tout est différent. Les mêmes chemins demeurent sous nos pas, les mêmes épreuves, les mêmes limites, mais ils sont désormais éclairés d’une lumière qui ne vient pas d’eux. Nous découvrons alors que la grâce agit souvent avec la discrétion et l’humilité des véritables grandes choses. Comme la mer qui revient lentement dans les criques désertées par la marée, elle reprend possession de ce qui semblait abandonné. On ne la voit presque pas avancer, mais lorsqu’on relève les yeux, les rochers sont déjà entourés d’eau et les barques flottent de nouveau.
C’est peut-être ainsi qu’il faut entendre cette parole étonnante : Non moriar, sed vivam. Je ne mourrai pas, mais je vivrai. Le psalmiste ne parle pas simplement de la mort ultime. Il parle de tout ce qui, en nous, se lasse, se replie ou renonce. Il parle de ces régions secrètes où l’espérance paraît parfois reculer comme la mer sur l’estran. La droite du Seigneur élève ce qui s’affaisse et redonne souffle à ce qui s’épuisait. Elle ouvre dans l’existence une profondeur que nous avions cessé de voir, happés par les tourbillons de la vie quotidienne. La vie dont parle le psaume est moins une survie qu’un éveil. C’est la vie retrouvée à sa source.
Mais plus encore, le verset ne s’achève pas sur cette promesse. Il se tourne vers une autre grâce, peut-être plus discrète encore : Et narrabo opera Domini. Et je raconterai les œuvres du Seigneur. Cette parole pourrait sembler naturelle ; elle est pourtant la plus mystérieuse de toutes. Car nul ne raconte les œuvres du Seigneur sans les avoir d’abord contemplées. On peut parler de Dieu par habitude, commenter les Écritures, répéter des formules apprises. Mais les œuvres de Dieu ne se racontent vraiment qu’après avoir été regardées avec assez d’attention pour devenir visibles. La contemplation n’est pas autre chose que cet apprentissage du regard. Elle est cette lente purification du regard, nourrie par la contemplation et l’oraison, par laquelle le monde cesse d’être ordinaire et devient extraordinaire à chaque instant, pour peu que l’on prenne le temps nécessaire.
Alors seulement le récit devient possible. Non pas le récit de nos propres mérites, mais celui d’une présence qui nous précède. Le psalmiste ne dit pas : « j’expliquerai » ni même « je prouverai ». Il dit : « je raconterai ». Comme le marin revenu de la mer raconte la lumière aperçue au loin dans la nuit, cet amer qui l’a guidé vers le port. Comme le pèlerin évoque un paysage vécu dans la fatigue des kilomètres enchaînés, paysage que les mots peinent à contenir. Comme celui qui a été relevé cherche simplement à rendre grâce pour ce qu’il a reçu. Il ne possède rien ; il témoigne simplement d’un émerveillement.
Peut-être est-ce là le dernier enseignement de ce psaume. La présence agissante de Dieu n’élève pas seulement l’homme au-dessus de ses peurs ou de ses lassitudes. Elle l’élève jusqu’à un regard plus vaste. Elle lui apprend peu à peu à voir les choses non plus seulement telles qu’elles apparaissent, mais telles qu’elles sont éclairées par Dieu. Comme celui qui gravit un promontoire au-dessus de la mer découvre soudain l’ordre invisible des courants, l’âme relevée par la grâce commence à discerner les œuvres de Dieu là où elle ne voyait auparavant qu’une succession d’événements.
Et lorsque ce regard s’ouvre enfin, la parole naît d’elle-même, comme une source longtemps retenue qui trouve son chemin vers la lumière. Car certaines vérités demeurent silencieuses tant qu’elles ne sont pas contemplées. Mais lorsqu’elles ont été contemplées, le silence lui-même devient louange, et la louange cherche alors naturellement à se faire récit, puis témoignage.
Et lorsque la musique s’est tue, lorsque les voix se sont retirées dans le silence de l’église, il demeure encore quelque chose de ce psaume dans l’âme. Comme une lumière discrète sur l’horizon. Comme une invitation à vivre, à contempler et à raconter, à notre tour, les œuvres du Seigneur.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
