Saints bretons à découvrir
Illustration Ar Gedour - EFKai (DR)

La Bretagne païenne persécutée par les chrétiens : mythe ou réalité ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 6 min

Depuis quelques décennies, on voit circuler dans certains milieux culturels ou militants l’idée d’une Bretagne originelle, profondément païenne, qui aurait été brutalement écrasée par la christianisation. Dans ce récit, les druides et les traditions celtiques auraient été persécutés, les anciens cultes interdits et la religion chrétienne imposée de manière autoritaire par un pouvoir extérieur. Ce tableau, séduisant pour certains parce qu’il oppose une spiritualité « libre » à une religion perçue comme oppressive, repose pourtant davantage sur une reconstruction moderne que sur l’état réel des connaissances historiques.

La première difficulté de ce récit est qu’il projette sur la Bretagne du haut Moyen Âge un modèle de confrontation religieuse qui ne correspond pas à ce que montrent les sources. Les historiens disposent de très peu d’informations directes sur les pratiques religieuses celtiques tardives en Armorique au moment de la christianisation. Le druidisme, qui avait constitué l’élite religieuse du monde celtique antique, avait déjà largement décliné à l’époque romaine. Les sources romaines évoquent d’ailleurs sa disparition progressive à partir du Ier siècle de notre ère. L’historien Ronald Hutton souligne que les traditions druidiques connues par les textes antiques ne se prolongent pas sous forme d’institutions religieuses organisées dans les sociétés du haut Moyen Âge (Blood and Mistletoe: The History of the Druids in Britain, Yale University Press, 2009).

Une christianisation qui ne ressemble pas à une conquête

La christianisation de la Bretagne ne correspond pas au scénario d’une religion imposée par un pouvoir impérial. Contrairement à d’autres régions d’Europe, où des conversions ont pu être encouragées par des souverains ou par l’autorité d’un empire, la situation bretonne est différente.

La formation de la Bretagne historique est étroitement liée à l’installation progressive de populations brittoniques venues de Bretagne insulaire entre le Ve et le VIIe siècle. Ces populations apportent avec elles leur langue – qui donnera le breton – mais aussi une culture déjà largement christianisée. Le christianisme n’est donc pas introduit en Bretagne comme une religion étrangère imposée à une population païenne : il fait déjà partie de l’univers culturel des nouveaux-venus qui participent à la formation de la Bretagne médiévale.

L’historien Bernard Merdrignac rappelle que les traditions liées aux saints fondateurs correspondent souvent à des implantations réelles de communautés religieuses issues de ces migrations (Les saints bretons entre légende et histoire, Presses universitaires de Rennes, 2008).

Le christianisme qui se développe alors en Bretagne présente d’ailleurs certaines particularités. Les historiens parlent parfois de « christianisme celtique » pour désigner les formes religieuses présentes dans les régions brittoniques et irlandaises entre le Ve et le VIIe siècle. Ces formes de vie chrétienne accordent une place importante aux monastères, aux ermites et aux fondations locales. Proches de la spiritualité des Pères du désert, elles s’inscrivent profondément dans les sociétés celtiques et s’adaptent aux paysages et aux traditions locales. Le théologien et historien Thomas O’Loughlin souligne que ce christianisme s’est développé dans un environnement culturel spécifique plutôt que comme une simple extension de l’Église romaine (The Celtic Christian Tradition, Bloomsbury, 2016).

Héritages anciens et transformations culturelles

Cela ne signifie pas pour autant que les héritages culturels plus anciens aient totalement disparu. Les historiens reconnaissent que certaines pratiques populaires peuvent conserver des traces d’un fonds culturel pré-chrétien. Des lieux naturels, comme des sources ou des rochers, ont parfois conservé une importance symbolique. Certaines fêtes saisonnières ont pu être réinterprétées dans un cadre chrétien. Mais ces continuités ne signifient pas que des cultes païens organisés auraient survécu pendant des siècles en opposition au christianisme. Il s’agit plutôt d’un processus d’intégration et de transformation culturelle, fréquent dans l’histoire des religions.

La Bretagne médiévale ne correspond donc ni à l’image d’une terre païenne persécutée, ni à celle d’une société religieusement homogène et figée. Elle se caractérise plutôt par un long processus d’adaptation et de transformation culturelle. Les communautés locales participent elles-mêmes à la construction de leurs chapelles, à l’organisation des pardons et à l’entretien des lieux de culte.

L’historien Michel Lagrée montre que la paroisse constitue pendant des siècles l’un des principaux lieux de structuration de la société bretonne (Religion et cultures en Bretagne 1850-1950, Fayard, 1992).

Une histoire plus complexe que les récits militants

Le succès contemporain du récit d’une Bretagne païenne opprimée tient sans doute moins à l’histoire qu’aux débats idéologiques actuels. Dans un contexte marqué par une méfiance croissante envers les institutions religieuses, certains discours tendent à projeter dans le passé une opposition simple entre un peuple « libre » et une religion « oppressive ». Or l’histoire réelle est presque toujours plus complexe que ces oppositions simplifiées.

La Bretagne s’est ainsi construite au croisement de plusieurs héritages : celtiques, chrétiens, populaires et politiques. La christianisation n’a pas effacé ces héritages ; elle les a souvent transformés et intégrés dans de nouveaux cadres culturels. Comprendre cette histoire suppose donc de dépasser les récits trop simples, qu’ils idéalisent ou qu’ils condamnent la religion.

La Bretagne n’est pas née d’un conflit entre deux mondes irréconciliables. Elle est le produit d’un long processus d’évolution culturelle dans lequel traditions anciennes et christianisme se sont progressivement entremêlés pour donner naissance à une civilisation originale.

En fin de compte…

L’histoire de la Bretagne ne se laisse pas enfermer dans des récits simples. Ni terre païenne persécutée, ni société entièrement homogène, elle s’est construite au fil des siècles dans la rencontre entre héritages anciens, christianisme très ancien et traditions populaires.

Réduire cette histoire à un affrontement entre deux mondes irréconciliables relève davantage de la reconstruction idéologique que de l’analyse historique. La réalité est plus riche, plus nuancée, et sans doute plus intéressante.

La Bretagne réelle est toujours plus complexe que les récits qu’on veut lui imposer, et c’est précisément cette complexité qui fait sa richesse.

 

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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Un commentaire

  1. « Cela ne signifie pas pour autant que les héritages culturels plus anciens aient totalement disparu. Les historiens reconnaissent que certaines pratiques populaires peuvent conserver des traces d’un fonds culturel pré-chrétien. » »

    Ha lavaret a ranker n’eo ken ur vartezeadenn ! Meur a wech moarvat ez eus bet traoù kontet hag a zo deuet da vezañ kredet, hag ar gredenn a zo bet en em skignet a rumm da rumm, a barrez da barrez. Alies a-walc’h ivez e soñje d’an dud ne oant o falskredennoù nemet ar wir relijion. N’eo ket bep marvailhadenn zo ha bep koñchenn zo ur roudenn eus ar relijionoù gwechall.

    Mersi bras evit ar pennadig-mañ, re a draoù a vez lavaret gant re a dud ha ne glaskont ket hag eo gwir pe get ar pezh a embannont.

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