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LA LIEUE DE GREVE

Le cavalier a pris la route au lever du jour car, il le sait, il lui faudra de cinq à six heures pour parcourir les neuf lieues qui séparent Morlaix de Lannion. Trois heures plus tard, il vient de quitter le gros bourg de Plestin-les-Grèves quand, au moment où il atteint la dernière colline dominant l’océan, sa monture affolée par l’odeur puissante du goémon et terrorisée par le grondement des vagues, soudain refuse. Pour l’homme aussi, c’est à chaque fois le même choc : à ses pieds s’étale la Lieue-de-Grève hérissée de brisants, grandiose et menaçante.

En cette première moitié du 19ème siècle, nul n’ignore qu’à mi-parcours entre les deux villes la route empierrée s’interrompt brutalement pour laisser place à un dangereux espace marin aux contours indécis sur lequel est dressée une croix de la taille d’un homme, mais on a beau en connaître l’existence, d’en haut le rassurant homme-croix se confond avec le sable et il faut être sur la plage pour le voir se découper sur le village de Saint Michel, le port de la rive opposée. Mais quel précieux repère, cette croix aux périls de l’océan plantée au milieu de la grande baie qu’hommes et bêtes sont contraints de traverser et quel pieux symbole aux yeux des croyants pour qui elle immortalise à jamais le lieu précis (?) où Efflam, le grand Saint venu d’Irlande, a posé le pied à la fin du Vème siècle !

L’Irlande, épargnée par la colonisation romaine, fut évangélisée au début du Vème siècle par Patrick venu de…(Grande) Bretagne. Rien de surprenant à cela quand on sait que la grande ile avait vu arriver ses premiers chrétiens quatre siècles plus tôt…derrière les charriots des Légionnaires de César…quand ils n’étaient pas eux-mêmes Légionnaires. Et la petite ile, alors vraie puissance maritime (on a même parlé de pirates irlandais), va rattraper son retard en édifiant sur tout son territoire d’énormes monastères d’où des moines, souvent accompagnés de soldats, vont partir implanter sur les rivages de la Manche et de l’Atlantique, à l’instar des Apôtres en Méditerranée, les premières colonies chrétiennes.

Après la chute de l’Empire Romain (481), les moines Irlandais, Gallois, Anglais… emmenant souvent avec eux des populations en fuite face à des envahisseurs, ont débarqué sans coup férir dans notre Armorique où il ne fait guère de doute que pendant les quatre siècles de la « pax romana », des chrétiens dont on sait hélas peu de choses, étaient déjà présents. Et c’est ce nouveau christianisme « d’importation » élitiste et structuré qui, après avoir pris racine dans les villes (nos futurs Evêchés), va peu à peu gagner les campagnes où nos ancêtres célébraient encore leurs Vénus callipyges et les Dieux Gréco-Latins du colonisateur d’autant plus facilement adoptés qu’ils étaient peu différents de leurs Dieux Gaulois. S’il est alors permis de s’interroger sur cette (rapide) conversion à une religion tout entière portée par le message de l’Evangile, on peut se demander si cette adhésion à un monothéisme centré sur la figure du Christ n’aurait pas aussi été facilitée par la régression dont on dit qu’elle a marqué cette période de transition entre ère Gallo-Romaine et Moyen-Age : retour à la vie tribale, terres redevenues des friches envahies de landes, paysans abandonnant leurs cabanes pour investir avec veaux, vaches, cochons villas et thermes, brisant les fresques et piétinant les mosaïques. Cette image du village gaulois est largement répandue, à tort ou à raison, mais force est de reconnaître que tel fut le sort des Thermes Marins du Hogolo de Plestin- les- Grèves, ces premiers instituts païens de thalassothérapie que nos « Saints », venus imposer les préceptes de l’Evangile, ne risquaient pas de restaurer ! En revanche, les moines, seuls dispensateurs de l’enseignement, donc instruits en sciences de la terre, ont efficacement aidé à moderniser notre agriculture qui en avait grand besoin.

Saint Efflam - Photo Ar Gedour (DR)
Saint Efflam – Photo Ar Gedour (DR)

Les Irlandais, excellents navigateurs, traversaient La Manche sur leurs bateaux traditionnels, sortes de paniers de bois tressé recouverts de cuir et lestés de pierres (ou d’auges de pierre ?) : les coracles (ou currach) dont il existait une version grande taille de 12 mètres capable avec sa voile carrée de transporter jusqu’à vingt hommes. Efflam et ses compagnons (sept ?), profitant de vents portants, auraient ainsi touché terre à marée haute sur un rocher de la Lieue de Grève, avant de gagner la terre ferme.

Une faille dans ce rocher va permettre de planter une croix faite de troncs faciles à remplacer, les arbres étant très abondants dans les parages. Jusqu’à ce que déjà l’inexorable montée du sable sous l’influence des vents et des courants ne fasse peu à peu disparaître les rochers de la baie. On ne renonça pourtant pas et, au temps des bâtisseurs de cathédrales, on déposa sur le rocher sacré[1]de grosses pierres meulières dans lesquelles il devint possible d’enchâsser, durablement cette fois, de monolithiques croix en granit.

A l’évidence, les hommes traversaient la Lieue bien longtemps avant qu’une croix n’y fut dressée, mais sa présence dès les premiers siècles, rassurait voyageurs, pèlerins, marchands, paysans…qui craignaient plus que tout d’affronter cette inquiétante étendue tantôt terre, tantôt océan. Et si la Croix apportait bien sa divine protection aux terriens pour qui les marées relevaient du sortilège, elle avait en plus le grand mérite de leur indiquer le meilleur moment pour s’élancer : quand les vaguelettes du jusant ne touchaient plus son socle.

Le cavalier a décidé de poursuivre sa route, mais son cheval renâcle à descendre le raidillon menant à cet univers hostile et il doit l’éperonner pour le contraindre à longer la chapelle consacrée à Efflam avec sa Fontaine miraculeuse dont le mince filet se perd dans les galets. Arrivé sur le sable, il se signe car les lieux ont encore mauvaise réputation : à sa droite, à moins d’une demie lieue, les parages du Grand Rocher, dit La Roche qui Tue, étaient autrefois des repaires de coupe-jarrets auxquels n’avaient des chances d’échapper que ceux qui pouvaient traverser la plage d’un seul galop. Bien sûr, en ce début du XIXème siècle, il n’y a plus de malandrins, mais la mémoire collective est toujours hantée par leurs fantômes, tel celui de la « Charlezenn », cette femme chef de brigands qui, trois siècles plus tôt, contrôlait du haut des collines boisées de Tréduder, tous les mouvements de la Lieue-de-Grève.

D’un resserrement bref des genoux ponctué d’un cri, l’homme donne le signal de la charge. Et, à peine a- t-il parcouru une centaine de brasses sur un sol dont il découvre qu’il est partout inondé, il se souvient d’une autre mise en garde : se méfier de la dangereuse rivière qui descend des collines. Les cartes anciennes nous apprennent en effet que jusqu’au milieu du XIXème siècle, nos deux ruisseaux Yar et Roscoat avaient leurs cours détournés par de gros îlots de sable végétalisés qui les faisaient rejoindre au nord le modeste Pen-ar-Guer (Kerdu) pour former à proximité de l’église de Saint Michel un confluent large de huit à dix pas et profond de deux à trois coudées. Ainsi grossie, la rivière décrivait une courbe où s’engouffrait aux fortes marées un puissant mascaret qui emportait l’imprudent voyageur voulant la traverser ou qui l’isolait sur un banc de sable avant que le flot ne le noyât.

Plus difficile à imaginer, il était en ces temps où seuls nobles et riches se déplaçaient à cheval, une peur propre à cette grève dont la singularité est d’être sans pente, une peur qui frappait surtout ceux dont le regard ne pouvait prendre de la hauteur : paysans pressant leurs troupeaux, enfants aux pieds nus, sabots noués autour du cou et, plus lents encore, piétaille d’hommes et de femmes au pas lourd tirant la longe d’un cheval attelé à une charrette où était attaché un bovin. Ces malheureux traîne-misère déjà décontenancés par la nature du sol et par le bruit assourdissant des vagues, étaient plus encore terrifiés tout au long de leur interminable traversée (la lieue étant définie comme la distance parcourue en une heure par un piéton ou un cheval), à la pensée que les brisants allaient à tout instant fondre sur eux et les engloutir tels les soldats de Pharaon dans la Mer Rouge.

Saint Michel en Grève (22) en 1935

Le vent de la course projette haut dans le ciel les nuages de sable et d’eau soulevés par le galop furieux de la bête pressée de retrouver le contact d’un sol herbeux. Penché en avant, la joue à toucher la jugulaire turgescente de l’animal, le cavalier ne quitte pas des yeux la Croix derrière laquelle il voit grandir le clocher de Saint Michel-en-Grève, l’amer sur lequel il doit aligner les naseaux de son cheval. La chevauchée impétueuse ne croise que des rassemblements criards d’oiseaux de mer qu’elle fait s’égailler et l’église du petit village est bientôt en vue.

Il est très rare aujourd’hui d’aborder Saint Michel par cette voie. C’était pourtant la règle autrefois pour qui venait du Finistère et on peut sans peine imaginer qu’avec son cimetière protégé par un haut mur d’où émergeaient des croix, l’Eglise autour de laquelle se serraient de petites maisons en pierres, était pour les voyageurs comme la proue d’un navire venant à la rencontre de naufragés ! Et là assurément, beaucoup s’agenouillaient avant de reprendre leur chemin. De nos jours, on arrive par la route construite il y a plus d’un siècle et il faut s’avancer, s’avancer encore pour découvrir la prophétique petite Eglise…cachée derrière une grande bâtisse.

Le cavalier qui a dépassé sans pouvoir se signer la Croix incrustée de coquilles, sait qu’après avoir franchi la dangereuse rivière, tous les périls sont derrière lui. Et quand enfin son cheval couvert de sueur plante ses sabots dans le petit ruisseau près du cimetière, il lui laisse tout le temps de les rincer et de s’abreuver. Puis, le guidant par la bride, il dépasse les maisons basses construites jusque sur les galets, franchit la cale aux pavés glissants et gravit sans attendre la terrible côte qui mène au plateau dominant l’Océan, à deux lieues du but.

Beaucoup de chevaux et d’hommes, avec ou sans armes, ont au cours des siècles franchi la grande baie et leurs traversées n’avaient le plus souvent rien de romantique. Ce qui n’a pas empêché la Lieue-de-Grève d’inspirer nombre de contes et de légendes ! Comme partout où souffle l’Esprit…

Il est d’ailleurs amusant de constater que l’histoire de la Lieue est étroitement liée aux problèmes que sa géographie n’a cessé de lui infliger par l’action conjuguée de la mer et du vent. Témoins, pour ne parler que des bouleversements les plus récents, les changements de tracés des trois cours d’eau et, plus près de nous, l’ensablement de la partie haute de la plage, jusqu’à recouvrir le mythique Rocher Rose, que les plus âgés ont escaladé à quatre pattes, sous plus de trois mètres de sable en seulement l’espace d’une demi-vie humaine. Et ce n’est pas fini !

Quant aux Légendes, nul doute que s’y ajoutera celle tout aussi incroyable, bien que parfaitement documentée, des immenses bateaux de guerre dont on se demandera peut-être un jour comment ils ont bien pu échouer en cet endroit. Enfin, pour revenir aux toutes puissantes forces de la nature, qui peut dire que le sable de la Lieue aussi impalpable qu’un fluide ne sera pas à nouveau emporté, dévoilant le Rocher Rose et peut-être les fossiles de la Mystérieuse Forêt disparue ? A moins qu’à l’inverse, une inexorable montée des eaux n’engloutisse à jamais tous nos rivages…

Peu de ceux qui aujourd’hui empruntent la jolie route côtière ceinturant la Lieue-de-Grève en connaissent les légendes, mais nombreux sont ceux qui ne manquent pas de commenter le fléau dont elle est victime depuis quelques décennies. A quoi les personnes âgées rappellent malicieusement que si la grande baie avait déjà connu soixante-dix ans plus tôt une invasion verte, ce n’était pas le même vert, celui-là était un vert…de-gris, celui de la couleur des champs… de bataille. Mais cette invasion-là n’avait duré que quatre ans !

[1] Il est intéressant de noter que La Croix n’est pas placée sur la ligne directe reliant le clocher de Saint Michel à la chapelle de Saint Efflam, mais qu’elle en est décentrée de 250 mètres vers le sud-est.

À propos du rédacteur Yves Kerempichon

Médecin à la retraite, déjà auteur de textes par ailleurs, Yves Kerempichon vous livre sur Ar Gedour ses lignes empreintes de poésie et de légende.

Un commentaire

  1. Marc’harid Charlez oa hec’h anv mat, met an dud a rae «ar Charlezenn» deuzouti.

    A-vihanik e oa bet un tamm plac’h eveek, dichipot he doareoù. Bepred kludet ‘barzh ar gwez, etre an neñv hag an douar e-giz ur c’hazhig gouez, e kase diwar an uhel he c’hanaouenn d’an dud a dremene en traoñ, war an hent. Gant piv ‘oa bet ganet ? Den ne ouie. Lâret e veze er vro n’he doa «na tad na mamm». Ne oa perc’henn da netra dindan an heol, na zoken d’an anv a oa bet lakaet dezhi war gaier ar barrouz. Geo ‘vat! un dra ‘oa dezhi : he c’hened. Ur gened espar, iskis evel he holl voud, evel hec’h istor a-bezh, he mojenn pa lârin mat. N’eo ket e vije bet koant-meurbet. He fri oa un tammig re vras ha lemm evel beg ur sparfell. He blev ivez a zisplije abalamour d’o liv. En Breizh-Izel e vez kavet abeg er merc’hed blev ruz. Ha koulskoude, brav-dispar e oa he fennad-blev. Fonnus ha stank evel ur c’hreoñ, lufrus evel ur moue. Lâret e vije bet e oa gronnet he fenn gant ur vodenn flamm, ur strouezhenn entanet. He daoulagad, er c’hontrol, a oa glas-sioul, evel dislivet. Ur arliv a zouster – hag a dristidigezh – a oa enne. Daoulagad abaf, hañval ouzh reoù ur bugel, aezet da spontañ. He muzelloù moan-moan, stardet un disterig, a ziguzhe, pa vezent digoret, div rengennad dent bihan hag a seblante bezañ rimiet gant al livn. Gant kement-se holl, pe, mar kirit, en desped da gement-se holl, ha goude ma oa a-boan digouezhet gant he seitek vloaz, e sache ar Charlezenn evezh ar baotred yaouank warni. Ar c’homerezed, er beilhadegoù, a gonte penaos e veze strobinellet ar re-se ganti. Hag evit diskouel ne lârent ket gaou, e lakaent war an tabier gwalldro «Kloareg Rozmar». https://www.facebook.com/groups/133941030015440/

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