Plus belles fêtes… de France : quand la Bretagne hésite entre autonomie culturelle et label centralisateur

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

Tampon parisien ou label breton ? La polémique autour des « Plus belles fêtes de France » relance le débat sur l’autonomie culturelle et le besoin d’un vrai label made in Breizh.

Depuis quelques jours, le milieu culturel breton bruisse d’un débat qui dépasse le seul cadre des festoù-noz ou des festivals. L’adhésion de certains événements, associations organisatrices ou communes au label « Les Plus belles fêtes de France », suivie de retraits fracassants un peu partout en France et donc en Bretagne comme celui de la Kevrenn Alré, a provoqué une onde de choc. Ces retraits font suite aux révélations sur les liens qu’aurait l’homme d’affaires Pierre‑Édouard Stérin avec l’association à l’origine du label. Les confédérations Kenleur et Sonerion ont publié un communiqué commun dénonçant ce qu’elles perçoivent comme une tentative de récupération idéologique et une vision uniformisante des cultures dites régionales.

Pour tout dire, je ne connaissais même pas ce label, et j’imagine que beaucoup d’autres non plus, avant ce coup de pub. Sur Ar Gedour, nous ne faisons pas de politique et nous hésitions donc à évoquer le sujet. Cependant, au-delà de la polémique immédiate, une question plus profonde se pose : pourquoi, en 2025, la Bretagne ne dispose-t-elle toujours pas de son propre label fort, reconnu et attractif, capable de porter haut ses événements sans passer par une énième structure centralisatrice venue de Paris ?

Le paradoxe breton

Il y a là une forme de paradoxe. Et il n’est pas uniquement dans la tension droite/gauche. En effet, il est intéressant de constater que d’un côté, nombre d’acteurs culturels bretons s’opposent au centralisme jacobin, défendent la diversité culturelle et revendiquent une autonomie d’expression, mais de l’autre, certains peuvent se tourner vers un label national, perçu comme gage de reconnaissance… alors même qu’il s’inscrit dans une logique française unificatrice, voire réductrice.

Or chaque fois que nous acceptons ce genre de label, nous avalisons l’idée que la Bretagne a besoin d’un sceau parisien pour exister. Comme si nos festoù-noz, nos triomphes des sonneurs, nos pardons et nos grands festivals n’avaient pas de valeur par eux-mêmes, sauf lorsqu’ ils sont estampillés « validés par la France ».

C’est le paradoxe breton : on milite contre le centralisme jacobin… tout en lui confiant notre image dès qu’il promet un peu de lumière médiatique. Dans un contexte où les financements se font rares et où la concurrence pour le public est forte, il peut sembler tentant de saisir cette opportunité quitte à faire fi, sur le moment, des contradictions idéologiques.

Une question d’outils… et de confiance

En regardant sur son site ce que propose l’association « Les Plus belles fêtes de France », nous constatons qu’elle s’engage à fournir aux adhérents une visibilité médiatique mais également une aide à la formation et à l’accompagnement dans l’organisation des événements. Il faut le dire : en Bretagne, excepté Gouelioù Breizh, on est loin de ce type de propositions qui peuvent être alléchantes pour les organisateurs de fêtes.

Mais si la Bretagne ne dispose pas d’une structure solide et rayonnante, c’est peut-être aussi par manque d’outils institutionnels pérennes. Les réseaux comme Kenleur, Sonerion ou Bretagne Culture Diversité font un travail considérable, mais aucun label grand public consensuel et bien financé n’existe à ce jour pour regrouper l’ensemble des événements bretons sous une bannière commune, avec une capacité d’accompagnement.

Or, un label breton, pensé ici, géré ici, porté ici, pourrait fédérer les énergies, renforcer la lisibilité de notre offre culturelle, et surtout éviter que la valorisation de nos fêtes dépende d’arbitrages venus d’ailleurs.

Sortir du réflexe parisien

Ce débat dépasse largement le cas du label « Les Plus belles fêtes de France ». Il renvoie à un problème récurrent : la tendance à chercher validation et ressources à Paris plutôt que de construire, ici, en Bretagne, nos propres structures de rayonnement.
Le choix n’est pas seulement économique, il est aussi culturel et politique et nécessite une vision d’avenir : voulons-nous être « l’une des plus belles fêtes de France », ou voulons-nous être les grandes fêtes de Bretagne, connues et reconnues pour leur singularité, leur authenticité, leur puissance créative et leur ancrage dans un territoire millénaire ?

Et si on osait ?

L’affaire actuelle est peut-être une occasion. Une occasion de réfléchir, collectivement, à ce que pourrait être un vrai label breton : indépendant, exigeant, capable de parler aux Bretons comme aux visiteurs, et donc tourné vers l’international.

Les outils existent. Les talents aussi. Ce qui manque ? Une vision de la Bretagne, ainsi que la volonté commune d’arrêter de demander la permission et de construire notre propre reconnaissance.

En attendant, le débat continue. Mais il serait dommage qu’au nom d’une visibilité éphémère dans un grand tout, nous échangions notre identité contre un tampon « certifié Paris ».

Les tentatives de labels bretons :

L’idée d’un label culturel breton n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs décennies, plusieurs initiatives ont vu le jour, sans toutefois s’imposer durablement :

  • Bretagne Culturelle et Touristique (années 1980-1990)
    Des offices de tourisme avaient tenté de regrouper certaines fêtes et festivals sous une marque commune, mais le manque de moyens et l’absence de consensus entre les acteurs culturels avaient limité son impact.

  • Festivals de Bretagne / Fêtes de Bretagne (2009)
    Lancée par le Conseil régional de Bretagne, l’opération visait à fédérer plus de 200 événements sur tout le territoire, sous une identité visuelle commune. Malgré un bon départ, le projet a souffert de renouvellements politiques et de la difficulté à maintenir un budget conséquent.

  • Marque Bretagne (depuis 2011)
    Plus axée sur le marketing territorial global que sur la culture seule, cette marque a servi de bannière à certaines manifestations. Mais elle n’a jamais eu la vocation ni la capacité de devenir un véritable label culturel sélectif et reconnu par le grand public.

  • Gouelioù Breizh (depuis 1964) : Fédération des fêtes et festivals de culture bretonne : env. 40 associations, ~75 événements sur l’année, 1,5 M de festivaliers et 6 500 bénévoles. Créée en 1964 (alors « Fédération des Comités de Fêtes Folkloriques Bretonnes »), elle prend en 2001 le nom Gouelioù Breizh. Elle coordonne un agenda commun, mutualise des ressources (veille, juridique, communication) et soutient ses adhérents. Ce n’est pas un label sélectif grand public, mais un réseau professionnel structurant qui apporte visibilité et accompagnement.
  • Produit en Bretagne (depuis 1993)
    Association d’entreprises et marque collective apposée sur des produits et services, devenue un puissant réseau (plus de 500 entreprises) visant à promouvoir la dynamique économique et culturelle pour l’emploi. Le réseau comprend aussi des acteurs du tourisme et de la culture, ce qui peut profiter indirectement aux événements (partenariats, visibilité), mais ce n’est pas un label sélectif dédié aux fêtes ou festivals.

  • Kenleur et Sonerion (fusion et fédérations depuis 2021)
    Si ces structures fédèrent et valorisent des milliers de danseurs et sonneurs, leur rôle n’est pas d’être un label transversal pour tous les événements culturels bretons. Leur champ reste principalement lié aux arts traditionnels.

  • Id Spered Breizh : ce projet de label, uniquement destiné à ce qui relève du domaine spirituel, est évoqué dans l’ouvrage « Alors sonneront les clochers de Bretagne » (Tad Kristof)

En résumé : la Bretagne a essayé, mais n’a jamais encore trouvé le format à la fois crédible, fédérateur et pérenne qui permettrait de rivaliser avec les labels nationaux… tout en restant fidèle à son autonomie culturelle.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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2 Commentaires

  1. Ben oui mais c’est toujours pareil: on critique un homme d’affaires qui est dynamique et soutient ce qu’il considère être bon pour son pays. Dans le même temps, quels hommes (et femmes) d’affaires soutiennent réellement langue et culture Bretonne, sans faire du Breizh washing? Le jour où on aura des entreprises qui soutiendront réellement notre langue et notre culture (et sans idéologie et politique parce que franchement, le milieu breton est sacrément gangréné à ce niveau), alors on pourra se permettre, peut être, de critiquer ce monsieur, si cette critique est constructive et non pas empreinte là aussi d’idéologie. Un label Breton oui. Et un réel soutient financier du secteur privé pour la langue et la culture Bretonne aussi

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