L’abbaye de Langonnet s’apprête à vivre un tournant majeur de son histoire. Installée au cœur de la vallée de l’Ellé, elle est en vente depuis deux ans, peinant à trouver un acquéreur, après près de 170 ans de présence spiritaine. Pour beaucoup, cette information reste encore largement méconnue, alors même qu’elle pose une question essentielle : que deviendra un lieu qui porte à la fois plusieurs siècles d’histoire religieuse bretonne et une part considérable de la mémoire missionnaire de la Bretagne ?
Car la vente ne concerne pas seulement un vaste ensemble immobilier dont il faudrait assurer l’entretien et trouver un nouvel usage. Elle concerne un site façonné par des générations de religieux, marqué d’abord par la présence cistercienne puis, à partir de 1858, par l’installation des Spiritains. Ces derniers ont fait de Langonnet bien davantage qu’un simple lieu de vie communautaire : l’abbaye est devenue un foyer de formation, de départ et de retour pour des missionnaires envoyés sur plusieurs continents, notamment en Afrique. Des hommes y ont étudié, prié et travaillé avant de partir parfois pour plusieurs décennies, puis d’y revenir avec l’expérience d’une vie passée au contact d’autres peuples et d’autres cultures.
C’est de cette histoire qu’est notamment né le musée des Arts africains, installé dans l’enceinte même de l’abbaye. Les quelque 400 pièces qui y sont conservées ne constituent pas seulement une collection d’objets venus d’ailleurs : elles sont aussi la trace matérielle de cette histoire missionnaire et des rencontres nouées entre les religieux partis de Bretagne et les sociétés africaines au sein desquelles ils ont vécu. Masques, instruments de musique, parures, armes, objets de la vie quotidienne ou pièces liées aux métiers artisanaux racontent ainsi, chacun à leur manière, une partie de cet héritage.
Avec le départ annoncé de la communauté spiritaine, c’est donc un chapitre considérable qui s’achève. L’avenir de Langonnet ne peut dès lors se limiter à la conservation des murs ou à la recherche d’un acquéreur capable d’en assumer le coût. Ce qui est en jeu est aussi la transmission d’une mémoire : celle de générations de missionnaires ayant quitté la Bretagne pour vivre au loin, mais également celle d’une région dont l’histoire religieuse s’est souvent conjuguée avec le voyage, la mission et l’ouverture au monde.
Un lieu naturel pour raconter l’aventure missionnaire bretonne
Et c’est précisément ce qui rend la situation actuelle si frappante. Langonnet possède une histoire monastique ancienne, une architecture remarquable, des collections, une mémoire encore vivante et, surtout, une véritable légitimité historique. Le lieu pourrait permettre de raconter une Bretagne qui ne s’est jamais limitée à son territoire, mais dont les hommes et les femmes ont essaimé bien au-delà de ses frontières.
Il y aurait ainsi matière à imaginer ici un grand lieu de transmission consacré à l’histoire de la Bretagne dans toute son ampleur : spirituelle, culturelle, maritime, missionnaire et humaine. L’histoire des Spiritains et des missions y occuperait naturellement une place centrale, non comme un thème artificiellement ajouté à l’abbaye, mais parce qu’elle appartient à son identité même.
Langonnet pourrait en effet devenir l’un des lieux où serait racontée cette formidable aventure missionnaire bretonne : celle de religieux partis vers l’Afrique, l’Asie, les Amériques ou l’Océanie, de leurs départs, de leurs œuvres, de leurs rencontres, mais aussi de leurs retours. Il faudrait naturellement présenter cette histoire dans toute sa complexité, en donnant à comprendre le contexte des époques traversées et les sociétés rencontrées. Les collections aujourd’hui conservées dans l’abbaye prendraient alors un sens plus large, insérées dans un récit historique permettant de relier les objets aux hommes, aux territoires et aux parcours dont ils témoignent.
À bien des égards, Langonnet constitue ainsi l’un des foyers de cette histoire missionnaire bretonne. Et c’est justement ce qui pourrait donner toute sa cohérence à un projet dépassant le seul cadre d’un musée.
Cette intuition avait déjà nourri certaines réflexions. Philippe Abjean avait notamment porté l’idée d’une Cité de la Paix, projet auquel Ar Gedour avait été associé et dans lequel il était envisagé d’impliquer les Spiritains ainsi que les Apprentis d’Auteuil. L’ambition était de mettre en valeur l’expérience des missionnaires bretons et leurs rencontres avec les peuples du monde. Ce projet n’a pu voir le jour notamment car le manque d’audace avait supplanté le désir missionnaire.
On pourrait aujourd’hui imaginer qu’une telle Cité de la Paix soit associée à un projet historique plus vaste. L’une raconterait la rencontre des peuples, les missions et l’ouverture au monde ; l’autre replacerait cette aventure dans la longue histoire bretonne qui lui a donné naissance. Les deux dimensions ne s’opposeraient pas : elles se répondraient.
Et quel lieu serait plus naturel pour porter une telle ambition que Langonnet ?
Il ne s’agirait pas de plaquer sur l’abbaye une vocation nouvelle, mais au contraire de partir de ce qu’elle est et de ce qu’elle a été. Les murs, les collections, les archives, la mémoire spiritaine et l’histoire du territoire pourraient former les différentes portes d’entrée d’un même récit. L’objectif ne serait pas de créer un musée figé, mais un véritable lieu vivant de transmission, où l’on pourrait comprendre comment la Bretagne a envoyé, au fil des générations, tant de ses enfants parcourir le monde.
Penser Langonnet dans le temps long
Le projet de Cité de la Paix n’a pas vu le jour sous la forme envisagée à l’époque. Pourtant, alors que l’abbaye se retrouve aujourd’hui en vente et que les Spiritains s’apprêtent à la quitter, cette intuition prend une résonance nouvelle. Ce qui relevait hier de la prospective pourrait peut-être contribuer demain à répondre à une question désormais très concrète : que faire de Langonnet ? Un projet immobilier sauvegardant momentanément le lieu ? Ou alors une vision sur plusieurs dizaines d’années, enracinée dans l’histoire, regardant vers l’avenir en proposant aux générations d’aujourd’hui et de demain le récit extraordinaire des générations qui ont écrit cette histoire, afin de les inciter à continuer à l’écrire.
Chez Ar Gedour, les idées ne manquent pas pour imaginer ce que pourrait devenir un tel lieu. Ce sont, comme souvent, les moyens qui font défaut. Un projet de cette ampleur nécessiterait des investisseurs et des mécènes, mais également le concours des collectivités, des historiens, des acteurs culturels, des entrepreneurs et de tous ceux qui auraient envie de construire une œuvre dépassant les intérêts immédiats de chacun.
Car sauver Langonnet suppose probablement de lui donner une raison d’être à la hauteur de son histoire. Il ne suffit pas d’occuper les bâtiments : encore faut-il porter une vision susceptible de leur donner un avenir. Et cela oblige à penser autrement, en décennies plutôt qu’en exercices comptables, en transmission plutôt qu’en rentabilité immédiate.
Les religieux qui ont bâti, habité et transformé de tels lieux connaissaient cette logique du temps long. Ils entreprenaient parfois des œuvres dont ils savaient qu’ils ne verraient pas l’achèvement. Il fallait avoir foi dans ce que l’on construisait, accepter de travailler pour ceux qui viendraient après et comprendre qu’une œuvre peut précisément trouver sa grandeur dans le fait qu’elle nous dépasse.
C’est peut-être cette capacité qui devient aujourd’hui la plus difficile à retrouver lorsqu’il s’agit de lancer de grands projets patrimoniaux et culturels.
La vente de l’abbaye de Langonnet ne devrait donc pas être regardée comme une simple opération immobilière. Elle constitue un moment décisif pour un patrimoine dont la valeur tient autant aux pierres qu’aux hommes qui les ont habitées et à l’histoire qu’elles permettent encore de raconter. Avec le départ des Spiritains s’achève une présence commencée en 1858, une présence dans la continuité d’une histoire bien plus grande ; il serait regrettable que s’efface avec elle l’un des témoins les plus singuliers de l’aventure missionnaire bretonne.
La question n’est finalement pas seulement de savoir qui achètera l’abbaye, mais de savoir qui aura suffisamment d’ambition pour imaginer ce que Langonnet pourrait encore transmettre aux générations qui viennent.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

