Quand la foi se cherche un visage : et si nous avions nous-mêmes effacé nos racines ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Ces derniers temps, plusieurs articles de médias de diverses sensibilités se sont penchés sur le renouveau de certains pèlerinages régionaux, comme Feiz e Breizh, Nosto Fe, Arrebastir ou Dex Aïe et d’autres du même esprit. Ici ou là, des voix s’inquiètent et certains pointent du doigt ces phénomènes nouveaux : ces rassemblements seraient, dit-on, le signe d’un repli identitaire, d’une nostalgie d’un autre temps, voire d’une dérive “traditionaliste”. Dans un journal, un prêtre affirmait même récemment que ces pèlerinages ne respectaient pas l’héritage de la grande action catholique d’après-guerre, et que l’Église bretonne risquait de se replier sur des “valeurs surannées du XIXe siècle”.

Ces propos, qu’on comprend dans leur souci de vigilance, méritent pourtant d’être interrogés. Car à trop vouloir dénoncer des “replis”, ne passe-t-on pas à côté d’un phénomène plus profond ? Et si, derrière ces initiatives, se cachait une soif légitime : celle d’une foi qui retrouve chair, culture et enracinement ?

Une Église qui s’est parfois coupée de ses racines populaires

Il faut le reconnaître avec lucidité : dans bien des paroisses, on a peu à peu mis de côté tout un pan de l’expression populaire de la foi. Les cantiques bretons, les musiques traditionnelles, les processions, la langue du pays, la ferveur populaire : autant d’éléments qu’on a parfois jugés désuets ou “non modernes”. Les intentions étaient souvent bonnes : rendre la liturgie plus accessible, plus universelle, plus conforme à ce qu’on croyait percevoir de l’esprit conciliaire. Mais en pratique, le résultat a souvent été une uniformisation. De Lorient à Rennes, de Paris à Bordeaux, on retrouve désormais les mêmes chants, les mêmes schémas, les mêmes paroles. Une liturgie jacobine, pourrait-on dire : centralisée, standardisée, déterritorialisée.
Et dans ce mouvement, quelque chose s’est perdu : la capacité de l’Église à parler le langage du peuple, à résonner avec sa culture propre, là où elle est.

Quand l’enracinement devient suspect

Aujourd’hui, beaucoup redécouvrent la beauté de ces expressions enracinées. Cette demande a déjà été perçue par certains observateurs depuis quelques années, avant même que n’apparaisse le pèlerinage Feiz e Breizh. Et si certains découvrent cette beauté au détour d’un festival ou de festoù-noz, d’autres l’appréhendent à travers des pèlerinages, des chants, des processions, des temps de prière où la foi s’exprime à nouveau en breton, en gascon ou en provençal, avec des instruments du pays, dans des lieux de mémoire vivants. Faut-il vraiment s’en alarmer ?

Certes, il faut rester lucides : toute dynamique spirituelle et culturelle peut être dévoyée ou récupérée par des idéologies, d’un côté comme de l’autre. Mais faut-il, pour autant, jeter le bébé avec l’eau du bénitier ?
La recherche d’une identité spirituelle enracinée n’est pas un repli ; c’est souvent une réponse à un manque. Quand on a arraché les racines, il ne faut pas s’étonner que certains cherchent à les replanter.

Redonner leur place aux expressions locales de la foi

Plutôt que de critiquer ceux qui essaient de renouer avec cette dimension incarnée et de tenter de ghettoïser une dynamique qu’il semble impossible de contenir, il serait temps de nous demander : qu’avons-nous fait dans chacune de nos paroisses de nos propres richesses pour que chacun soit obligé d’aller chercher ailleurs ce dont il a besoin  ?
Et si, dans nos églises, les chants bretons -anciens ou nouveaux- retrouvaient leur place ?
Et si bombarde et orgue, symboles d’une harmonie entre tradition et création, accompagnaient à nouveau nos liturgies dominicales, et pas seulement nos pardons ?
Et si, au lieu d’une foi hors-sol, nous cultivions une foi enracinée dans le réel, dans le visage d’un peuple, dans une culture vivante ?

Car accepter cela, ce n’est ni plier à un certain identitarisme, ni refuser l’universalité de l’Église ; c’est au contraire l’honorer. En effet, le catholicisme n’efface pas les langues et les cultures : il les assume, les transfigure et les fait chanter ensemble pour la gloire de Dieu.

Pour une synodalité incarnée

Le pape François parlait souvent d’“inculturation” et de “synodalité”, termes que nous pourrions reprendre ici. Des mots qui risquent de rester abstraits si nous ne les incarnons pas. La synodalité, que l’on peut comprendre également à l’aulne du sujet qui nous occupe ici, ce n’est pas marcher au pas d’une liturgie uniformisée ; c’est avancer ensemble, avec nos différences, nos accents, nos traditions. C’est une Église où chaque peuple apporte sa note à la symphonie de la foi.

Ainsi, redonner vie à l’expression populaire bretonne, ce n’est pas se tourner vers le passé, mais c’est, au contraire, redonner souffle au présent et permettre à la foi de redevenir vivante, chantante, incarnée, à la manière du peuple qui la porte. Peut-être que le vrai enjeu n’est donc pas de savoir si tel pèlerinage est “traditionnaliste” ou non, mais de se demander pourquoi il touche autant. Et si ces rassemblements n’étaient pas d’abord un cri d’amour – parfois maladroit, mais sincère –  d’un peuple qui veut croire avec tout ce qu’il est : sa langue, sa musique, sa terre ?

L’Évangile, en Bretagne comme ailleurs, ne s’enracine pas dans le vide. Il fleurit dans la terre d’un peuple. Encore faut-il que l’Église accepte d’y mettre les mains.

À propos du rédacteur Yvon Abgrall

Publiant régulièrement des articles dans la presse bretonne, il propose pour Ar Gedour des articles documentés sur le thème "Feiz & Breizh" (foi et Bretagne), d'un intérêt culturel mais aussi ancrés dans les préoccupations actuelles.

Articles du même auteur

Sauver la harpe de Merlin : quand Brizeux nous parle encore via sa supplique aux prêtres

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 minEn 1845, le poète Auguste Brizeux adressait à …

Colloque sur l’abbé Yann-Vari Perrot : un rendez-vous annoncé comme nouveau, mais rattrapé par de vieux réflexes

Amzer-lenn / Temps de lecture : 13 minLe Centre de Recherche Bretonne et Celtique avait …

3 Commentaires

  1. Cet article résume ce que nous ressentons depuis l’enfance , l’absence du breton à l’église à couper beaucoup de personnes de la Foi dans les années 1970 1980 en Bretagne .

    La Foi est dans nos coeurs , la langue bretonne , les chants et la musique sont attelées à celle -ci .

    Comment ne pas comprendre que Foi et culture dans L’Eglise sont importantes pour l’évangélisation ? c’est à dire toucher en profondeur les participant(e)s aux messes dominicales et aux rites catholiques dans ce monde .
    Certes , la langue bretonne a beaucoup reculé depuis 1960 hélas , mais il tient qu’à nous de relever ce défi avec les plus jeunes pour diffuser cette langue au service de la Foi chrétienne et de la culture .

    L’enseignement du breton à l’école est un pilier pour restaurer la spiritualité dans nos sociétés égarées .

    Il faut s’y coller , apprendre le breton c’est vivre la Foi avec d’autres vibrations spirituelles , se rapprocher de Dieu et du message évangélique : amour, paix , confiance , fraternité et solidarité .

    Feiz ha Breizh ! Breur ha c’hoar ! Klevet am m’eus ar ch’annadurioù – man en overenn gant beleien eus eskopti bro Wened e-pad bloavezioù tremenet dre oll ….pa oan yaouank – tre .

    Notre Dame a invité les Breton(ne)s vivants en Bretagne à parler , pratiquer le breton .

  2. Cher Monsieur, vous dites des choses très intéressantes. L’identitaire chrétien n’est en soit pas un soucis lorsque le Christ – celui qui fait le chrétien – n’est pas qu’un faire-valoir. Vous me direz justement que jugement en la matière est une aventure risquée. Le problème n’est pas certaines expressions de piété anciennes – au contraires puisqu’elles sont objectivement fantastiques – mais bien le refus d’Eglise – et de Vatican 2 qui est une œuvre d’Eglise -, une critique ouverte ou larvée des derniers papes (…) C’est juste celà et c’est ce « juste » qui est un vrai sujet et que nous devons tous travailler, par honnêteté. Rien ne justifie celà, netra. TM

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *