L’histoire bretonne n’a pas toujours eu droit de cité dans les récits officiels. Longtemps reléguée à la marge d’un récit national centralisé, elle a vu ses héros ignorés ou minimisés. Parmi eux, Sébastien Le Balp, notaire devenu meneur des Bonnets rouges en 1675, est l’un des visages les plus saisissants de la Bretagne insurgée. À l’opposé de l’Atlantique, à Boston, un siècle plus tard, John Hancock, marchand influent, entre dans la légende américaine pour avoir défié l’autorité britannique. Deux hommes, deux révoltes contre des puissances fiscales autoritaires, deux parcours où l’intérêt personnel croise la cause populaire. Pourtant, l’un est honoré comme patriote fondateur, l’autre toujours marginal dans la mémoire collective. Pourquoi ?
Le notaire du Poher : une trajectoire bretonne
Sébastien Le Balp naît en 1639 au Moulin Meur, à Kergloff, près de Carhaix, dans une famille modeste de meuniers. Remarqué pour son intelligence, il bénéficie du soutien du seigneur de Ploeuc, propriétaire du manoir du Tymeur à Poullaouen, qui lui permet de faire des études de droit à Nantes. De retour au pays, Le Balp épouse Anne Riou en 1661, dont la dot lui permet d’acheter une charge de notaire à Carhaix. Il devient homme de loi, mais aussi homme de réseaux : il gère les affaires de Renée-Mauricette de Ploeuc, sa protectrice d’enfance, devenue dame du Tymeur. Mais en 1662, celle-ci épouse Charles de Percin, seigneur de Montgaillard. En 1668, Le Balp est mêlé à une affaire de falsification de documents, probablement pour le compte de son ancienne protectrice. Condamné seul, il est emprisonné en 1673. Il n’est libéré qu’au début de 1675, quelques semaines avant que la Bretagne ne s’embrase.
La colère des Bonnets rouges
Colbert, ministre de Louis XIV, veut financer les guerres du Roi-Soleil, et notamment la Guerre de Hollande qui met le royaume de France financièrement à terre. Pour cela, il impose en 1674 de nouveaux impôts sur le papier timbré, le tabac et la vaisselle d’étain, sans l’accord des États de Bretagne, en violation directe du contrat d’union de 1532. Les villes se soulèvent en avril 1675, mais c’est en Basse-Bretagne, dans les campagnes, que la révolte prend une tournure massive.
En juin-juillet, le Poher s’embrase, et c’est Sébastien Le Balp qui émerge comme chef charismatique des insurgés. Il n’est plus notaire, mais meneur populaire. Il fédère, organise, et mène plus de 6 000 paysans à l’assaut de châteaux, comme celui de Kergoat, le 11 juillet. Les agents du roi sont chassés, les actes fiscaux brûlés. Les rebelles portent un bonnet rouge pour se reconnaître : le symbole deviendra emblématique.
Le rêve brisé du Tymeur
Début septembre, Le Balp tente une manœuvre audacieuse : il veut rallier l’aristocratie locale à la cause. Le 2 septembre 1675, il se rend avec 2 000 hommes au manoir du Tymeur, chez Charles de Percin, pour le convaincre de prendre la tête des insurgés. Mais l’entrevue tourne court. Le frère du seigneur sort une épée et blesse mortellement Le Balp à la gorge.
Les insurgés, furieux, pillent le manoir et brûlent des archives. Mais sans leur chef, le mouvement se désagrège. La répression s’abat rapidement : les troupes du roi, menées par le duc de Chaulnes, pénètrent dans le Poher, puis dans le Trégor. Des dizaines de révoltés sont pendus, envoyés aux galères, ou exilés.
Le sort de Le Balp ne s’arrête pas à sa mort. Quelques semaines plus tard, son cadavre est exhumé, jugé post-mortem, rompu sur une claie, exposé sur une roue. Son corps est inhumé à Kergloff, mais son crâne aurait été conservé dans la chapelle de Saint-Drezouarn, comme une relique d’un peuple brisé mais pas soumis.
Boston, 1768 : une révolte mieux reçue
Pendant ce temps, un autre homme entre dans l’histoire de son peuple : John Hancock, marchand influent de Boston. Accusé de contrebande, notamment à propos de son navire Liberty, il devient un symbole d’opposition au fisc impérial britannique. Comme Le Balp, il mêle engagement politique et intérêt personnel : Hancock combat les taxes coloniales car elles menacent aussi son commerce.
Mais à la différence du notaire breton, Hancock est protégé par sa position sociale et par une élite politique en construction. Il devient un leader reconnu de la révolution américaine, signe en grand la Déclaration d’indépendance, et finit gouverneur du Massachusetts. Sa mémoire est célébrée, sa complexité ignorée.
Deux peuples, deux traitements de la mémoire
Pourquoi l’un est-il un héros national, et l’autre un quasi-oublié ? La réponse tient en partie dans la nature des peuples auxquels ils appartiennent. Le peuple américain était en train de naître, et avait besoin de figures fondatrices. Même s’il était controversé, Hancock est entré dans l’histoire officielle. Il a été intégré dans le roman national.
La Bretagne, elle, était déjà en train de disparaître politiquement. La révolte des Bonnets rouges est un des derniers grands soubresauts d’une province qui refusait l’uniformisation. Sébastien Le Balp n’a jamais eu de place dans les manuels français. Il dérangeait. Trop breton, trop indépendant, trop libre.
Il faudra attendre le tricentenaire de la révolte, en 1975, puis l’embrasement de 2013 dit « des bonnets rouges » pour que son nom refasse surface. Les travaux de l’historien soviétique Boris Porchnev, et la redécouverte militante de l’histoire bretonne, permettront de remettre en lumière le combat de tout un peuple.
Sébastien Le Balp et John Hancock ont incarné, chacun à leur manière, la colère d’un peuple face à l’arbitraire fiscal et politique. L’un est entré dans la légende, l’autre est resté dans l’ombre. Mais en Bretagne, sa mémoire revient, portée par les descendants des révoltés, les historiens locaux, et ceux qui refusent d’oublier. À l’heure où l’on redécouvre l’histoire populaire, décentralisée, il est temps de rendre à Sébastien Le Balp la place qu’il mérite : non pas une statue officielle, mais un souvenir vivant, un nom que l’on transmet, une figure bretonne… tout simplement !
📅 Deux temps forts autour de Bastian Ar Balp et des 350 ans des Bonnets Rouges
🔴 21 septembre – Circuit patrimonial vivant
À l’occasion des Journées du Patrimoine, un parcours exceptionnel retracera la vie de Sébastien Le Balp, de sa naissance à Moulin Meur jusqu’au lieu de son assassinat au Ty Meur, en passant par Garzangroaz, où il a vécu.
Chaque étape sera l’occasion de (re)découvrir un pan de son histoire. Des animations rythmeront cette journée, dont la remise en service du four à bois du village, avec à la clé une dégustation de pain traditionnel, comme au temps du notaire révolté.
🖼️ 4–7 décembre – Exposition à Kergloff
Une exposition gratuite et ouverte à tous sera présentée à la salle du Bonnet-Rouge à Kergloff.
Elle retracera l’histoire de la Révolte du Papier timbré et des Bonnets rouges en 1675.
👉 Laurent Balpe, passionné par l’histoire de son ancêtre, assurera une lecture commentée des panneaux de l’exposition, pour mieux comprendre l’esprit de révolte qui animait la Bretagne du XVIIe siècle.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
etonnant ! j’ai toujours rapproché ces deux personnalités !
en effet Hancock, un peu comme le Balp, n’était pas « tout blanc » : les circonstances allaient fournir au tabellion royal du Poher comme au sujet du lointain roi d’Angleterre l’occasion qui feraient de chacun un « héros » en son genre.
comme quoi…