Synodalité : quand l’ultramontanisme étouffe l’Église locale

Amzer-lenn / Temps de lecture : 10 min

La synodalité est aujourd’hui présentée comme un impératif nouveau pour l’Église catholique. Nous n’avions pas prévu d’y consacrer un sujet. Cependant, depuis la décision du pape François d’engager l’Église dans un processus synodal mondial, le mot garnit les chroniques et les commentaires provenant de toutes les sensibilités. Depuis plusieurs années. Encore ces jours-ci, j’ai vu fleurir des discours-fleuves sur le sujet. Cette insistance, si elle répond à de réels blocages institutionnels et culturels qu’il convient de prendre en considération, participe à entretenir une confusion historique et théologique : celle qui laisse entendre que l’Église ne serait devenue synodale qu’aujourd’hui. Or, la synodalité appartient à la nature même de l’Église et existe depuis bien plus longtemps que ce qu’en perçoivent bien des commentateurs. Ce qui l’entrave n’est donc pas, à mon sens, un déficit doctrinal, mais une mentalité ultramontaine largement intériorisée, qui affaiblit l’ecclésialité locale tout en prétendant servir la communion avec Rome. Le problème est sans doute moins Rome elle-même que la manière dont on se situe ecclésialement par rapport à Rome.

Une Église constitutivement synodale

La synodalité n’est ni une innovation pastorale récente ni une concession à la modernité ecclésiale. Elle est inscrite dans la structure même de l’Église telle qu’elle apparaît dès les origines. Le concile de Jérusalem, rapporté au chapitre 15 des Actes des Apôtres, manifeste une prise de décision ecclésiale fondée sur la délibération, l’écoute des témoignages et le discernement commun sous la conduite de l’Esprit Saint. Ce modèle ne relève pas d’un pragmatisme circonstanciel, mais d’une manière proprement ecclésiale de chercher la vérité.

Cette réalité se prolonge dans la pratique des synodes locaux et régionaux des premiers siècles, qui ont constitué le mode ordinaire de gouvernement de l’Église bien avant la formalisation des conciles œcuméniques. L’évêque y apparaît alors non comme un relais administratif, une sorte de préfet religieux, mais comme le principe visible de l’unité de son Église particulière. Cette vision est reprise explicitement par le concile Vatican II. Dans Lumen Gentium, l’Église est définie comme un mystère de communion où l’universel n’existe pas indépendamment du local : « Les évêques, pris individuellement, sont le principe visible et le fondement de l’unité dans leurs Églises particulières » (Lumen Gentium, § 23). Le Catéchisme de l’Église catholique confirme cette ecclésiologie en soulignant que l’Église universelle n’est pas une superstructure surplombante, mais une communion d’Églises particulières : « L’Église catholique est formée par la communion des Églises particulières » (Catéchisme de l’Église catholique, § 833).

Ainsi, affirmer que l’Église “deviendrait” synodale aujourd’hui n’est pas vraiment exact. La synodalité est constitutive de l’Église ; ce qui varie, ce sont ses modalités de reconnaissance et d’exercice.

L’ultramontanisme comme mentalité ecclésiale et non comme exigence doctrinale

Si la synodalité est constitutive de l’Église, pourquoi apparaît-elle aujourd’hui comme fragile, voire absente, dans de nombreux contextes ecclésiaux ? La réponse ne se trouve pas dans le magistère romain lui-même, mais plutôt dans une mentalité ultramontaine progressivement intériorisée par une grande partie des catholiques.

Historiquement, l’ultramontanisme s’est développé dans un contexte de crises : Réforme protestante, Églises nationales, ingérences politiques. La centralisation romaine a alors joué un rôle de protection de l’unité doctrinale. Toutefois, ce mouvement défensif a parfois engendré une culture ecclésiale durable, dans laquelle toute décision significative est spontanément renvoyée à Rome, même lorsque cela n’est ni requis ni souhaité.

Or, ni le magistère ni le droit canonique n’imposent une telle centralisation. Le Code de droit canonique est explicite : « L’évêque diocésain gouverne l’Église particulière qui lui est confiée avec un pouvoir ordinaire, propre et immédiat » (Code de droit canonique, can. 381 §1). Ce pouvoir n’est pas délégué par le pape, mais reçu sacramentellement. Plus précisément, si le pape nomme juridiquement les évêques et leur confie la mission canonique de gouverner une Église particulière, le pouvoir épiscopal proprement dit – d’enseigner, de sanctifier et de gouverner – n’est pas pour autant délégué par lui, mais est reçu sacramentellement par la consécration épiscopale, dans la communion hiérarchique de l’Église. La communion avec Rome est, nous le voyons, une communion de foi et de charité, non une dépendance administrative permanente. Et lorsque tout est systématiquement référé au centre, l’évêque cesse d’être un véritable sujet ecclésial, et l’Église locale devient un simple relais d’exécution.

Cette mentalité ultramontaine se manifeste de manière paradoxale chez des catholiques aux positions opposées. Certains absolutisent toute parole papale, sans faire le distinguo entre magistère engageant et expressions pastorales contingentes. D’autres, à l’inverse, rejettent en bloc l’autorité romaine dès lors qu’elle ne correspond pas à leurs attentes. Dans les deux cas, le pape est isolé du corps ecclésial et surinvesti symboliquement, ce qui constitue une forme de déformation de la catholicité.

Il serait toutefois insuffisant de réduire ce phénomène aux seules mentalités. Certaines pratiques institutionnelles, notamment dans le fonctionnement ordinaire des instances romaines, voire la création d’institutions non canoniques comme les Conférences épiscopales nationales (qui peuvent parfois paraître encore plus centralisatrices que Rome au niveau de leur philosophie, peut-être moins au niveau de leur pratique car elles ont moins de pouvoir), la pusillanimité de certains ordinaires ou encore l’audace personnelle de certains clercs et laïcs ont objectivement contribué à renforcer une culture de la centralisation. La Réforme grégorienne a été en quelque sorte le début de la centralisation romaine, et la dernière expression en date semble revenir au Pape François sur la dimension liturgique.

Sans relever d’une exigence doctrinale, elles ont parfois installé l’habitude de référer à Rome des décisions qui pourraient relever légitimement du discernement des Églises locales. Cette dynamique, souvent née de préoccupations légitimes de cohérence ou de sécurité doctrinale, a pu involontairement affaiblir la responsabilité effective des évêques et nourrir la mentalité ultramontaine qu’elle prétendait prévenir. Reconnaître cette dimension structurelle n’implique certainement pas de mettre en cause la primauté romaine, mais invite à interroger les modalités concrètes de son exercice.

La synodalité étouffée par la peur de décider localement

La conséquence la plus grave de cette mentalité n’est pas doctrinale, mais ecclésiale. La synodalité suppose un véritable discernement, c’est-à-dire la capacité de prendre des décisions enracinées dans la réalité locale, à la lumière de l’Évangile et en communion avec l’Église universelle. Or, on ne discerne pas là où l’on se contente d’attendre des directives venues d’ailleurs. Le pape François l’avait rappelé avec insistance dans Evangelii Gaudium : « Une excessive centralisation, plutôt que d’aider, complique la vie de l’Église et sa dynamique missionnaire » (Evangelii Gaudium, § 32).

Lorsque l’Église locale n’ose plus exercer sa responsabilité propre, la synodalité devient un mot creux. Les synodes se transforment en consultations sans portée réelle, les conseils pastoraux en chambres d’enregistrement ou en syndic, et surtout… la responsabilité baptismale des fidèles s’érode. La communion se confond alors avec la passivité, et l’unité avec l’uniformité.

Il est significatif que l’Église n’ait jamais demandé que tout soit décidé à Rome. Ce sont souvent les acteurs ecclésiaux eux-mêmes qui, par peur de l’erreur ou par manque de formation théologique, renoncent à leur responsabilité propre. L’ultramontanisme apparaît ici moins comme une idéologie que comme une défaillance de maturité ecclésiale.

Il importe toutefois de lever toute ambiguïté : une telle analyse ne constitue en rien une remise en question du siège de Pierre ni de la communion nécessaire avec Rome. La primauté de l’évêque de Rome appartient à la structure même de l’Église catholique et relève de la foi. La dépendance filiale à l’égard de Rome n’est pas un accessoire disciplinaire, mais une dimension constitutive de la catholicité. Ce qui est ici interrogé n’est donc pas la primauté elle-même, mais une certaine manière de la vivre et de la comprendre, qui tend parfois à confondre communion ecclésiale et centralisation systématique. Défendre l’ecclésialité locale et la responsabilité propre des évêques n’est pas s’opposer à Rome ; c’est, au contraire, prendre au sérieux la manière dont l’Église catholique articule primauté et collégialité.

Comme l’enseigne la constitution dogmatique du Concile Vatican I Pastor Aeternus, la primauté du siège de Pierre appartient de droit divin à la structure même de l’Église ; mais, ainsi que le précise Lumen Gentium, constitution dogmatique du concile Vatican II, cette primauté ne s’exerce jamais en dehors de la collégialité épiscopale et de la communion des Églises particulières, dont les évêques sont les sujets propres et responsables.

En bref…

La synodalité n’est ni une invention récente ni une concession à l’air du temps. Elle est constitutive de l’Église catholique, parce que celle-ci est communion d’Églises locales unies dans la foi apostolique. Ce qui entrave aujourd’hui son exercice n’est pas une carence doctrinale, mais une mentalité ultramontaine largement intériorisée, qui confond communion et centralisation, fidélité et abdication de responsabilité. C’est aussi un questionnement sur notre cheminement personnel à la suite du seul chemin : le Christ.

Redécouvrir la synodalité consisterait donc moins à créer de nouvelles structures qu’à réapprendre une ecclésialité équilibrée, où l’Église locale exerce pleinement sa mission propre, en communion réelle – et non infantilisante – avec Rome,  avec l’héritage des apôtres. et de leurs successeurs, le tout dans cette fidélité au Christ qui dépasse nos propres personnes et nos vues personnelles. À défaut, la synodalité risque de demeurer un slogan, là où elle devrait être une pratique vivante de l’Église telle qu’elle est, depuis toujours.

📌 D’où vient le terme ultramontain ?

Le terme ultramontain vient du latin ultra montes, « au-delà des monts », c’est-à-dire au-delà des Alpes, en direction de Rome. À l’origine, il désigne simplement ceux qui, depuis les pays situés au nord des Alpes, se réfèrent à l’autorité du pape résidant à Rome.

À partir du XVIIIᵉ et surtout du XIXᵉ siècle, le mot prend un sens plus précis dans les débats ecclésiologiques : l’ultramontanisme désigne alors une accentuation forte de l’autorité pontificale, parfois au détriment des autorités locales (évêques, synodes, Églises particulières). Il s’oppose notamment au gallicanisme et aux formes d’Églises nationales.

Dans le langage contemporain, ultramontain ne renvoie donc pas nécessairement à une doctrine définie par l’Église, mais plutôt à une mentalité ecclésiale : celle qui tend à référer systématiquement à Rome ce qui pourrait relever du discernement légitime des Églises locales, confondant parfois communion et centralisation.

Ce propos est un point de vue personnel et n’engage pas l’Eglise elle-même. 

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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3 Commentaires

  1. Devant les abus dans nos diocèses après Vatican II, et cela continue aujourd’hui, la référence à Rome sous le règne de JP II et Benoit XVI, au catéchisme traditionnel, au droit canon, nous permettait de ne pas suivre nos évêques (communion dans la main, abolition du sacrement de réconciliation, destruction du catéchisme, messe fiches Le Gall, abandon du latin et du breton, mise à l’index de la messe traditionnelle, obsèques sans prêtre ni communion, messes holé holé, soutien à Mgr Gaillot, etc etc…)
    La synodalité que je vois en Bretagne c’est surtout la contestation de l’autorité des curés en paroisse par les laics « référents », dames catéchiste et nimatrices et le choix de faire une Eglise sans prêtres.
    Le fait est que nos évêques ne font plus que gérer avec fort peu de moyens et fort peu obéis leurs Eglises diocésaines en faillite. Je n’attend plus rien d’eux. Il faut pour chacun d’entre nous nous efforcer de vivre notre foi dans une vie de prière et de service plus intense et appliquer ce que St Paul appelle « la liberté des enfants de Dieu' ». La structure de l’Eglise, synodale ou pas, s’effondrant sous nos yeux, il ne faut pas compter dessus et investir dans nos église domestiques.

  2. Merci Eflamm pour cette chronique, cela m a beaucoup éclairée et je vais la partager avec ma paroisse. Bravo pour l’ explication du terme ultramontain, je l ignorais.

    • Jean-Eudes Fresneau

      Eglise et synodalité sont des mots en effet quasiment interchangeables, comme le soulignait St Jean Chrysostome. A mon avis, la seule manière de retrouver pleinement l’unité et de dépasser le monarchisme papal copié par rivalité aux empereurs d’autrefois, c’est non seulement de revenir au Christ et à l’Evangile mais aussi d’appliquer le dernier document romain sur L’évêque de Rome. Ce document, génial et très peu connu, résume toutes les réponses des confessions et communautés chrétiennes à la question du pape Jean Paul II dans Ut unum sint sur la place du pape dans la chrétienté. Les réponses articulent de belle manière synodalité, collégialité et primauté.

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