Talus abattus, cultures reléguées : quand le progrès a fait table rase des équilibres anciens

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, une large part de la France rurale est engagée dans une modernisation rapide, pensée comme une nécessité économique et alimentaire. En Bretagne, comme dans d’autres contrées à forte identité culturelle, cette transformation a eu un coût rarement interrogé à l’époque : la mise à distance, voire la destruction, d’un patrimoine matériel et immatériel jugé archaïque. Le remembrement agricole, emblématique de cette période, en est l’expression la plus visible. Tri Yann l’a bien résumé dans sa chanson An Tourter issue du spectacle Le Vaisseau de Pierre. Aujourd’hui, alors que talus, haies et traditions autrefois déconsidérées sont réévalués, ce moment historique apparaît comme un basculement culturel autant que paysager.

Le patrimoine traditionnel face au soupçon de l’archaïsme

Dans les décennies d’après-guerre, les cultures dites régionales sont largement perçues comme des survivances d’un monde rural à dépasser. En Bretagne, la langue bretonne, les chants traditionnels, les bannières paroissiales ou encore certains ornements religieux sont assimilés à un passé jugé incompatible avec l’idéal de progrès et d’uniformité nationale. Les oripeaux du passé doivent être mis au rebus. Ce phénomène s’inscrit dans une dynamique plus large de centralisation culturelle analysée par l’historien Eugen Weber dans La fin des terroirs (1976). Il montre comment la construction de l’État moderne français s’est accompagnée d’un affaiblissement méthodique des cultures locales, considérées comme des freins à la rationalisation sociale.

Cette mise à l’écart ne relève pas nécessairement d’une hostilité consciente, mais d’une disqualification symbolique. Ce qui est ancien, transmis oralement ou enraciné localement, est perçu comme inefficace ou inutile. Comme le souligne Mona Ozouf dans Composition française (2009), la modernité républicaine s’est souvent construite en opposition aux particularismes, relégués au rang de folklore, toléré mais dépourvu de légitimité structurante. Point de vue toujours bien présent dans des esprits pourtant éclairés.

Le remembrement agricole : modernisation et effacement du bocage

C’est dans ce même climat idéologique que s’impose le remembrement agricole. Encadré juridiquement par l’ordonnance du 7 janvier 1959, il vise à regrouper les parcelles afin de permettre la mécanisation et l’augmentation des rendements. Selon le ministère de l’Agriculture, environ 15 millions d’hectares sont remembrés en France entre les années 1950 et 1980, avec une intensité particulière dans l’Ouest (Ministère de l’Agriculture, Le remembrement, 1983).

En Bretagne, cette politique entraîne l’arasement massif des talus et la destruction de kilomètres de haies bocagères parfois pluriséculaires. À l’époque, ces structures sont perçues comme des obstacles techniques, ralentissant les machines et fragmentant l’espace agricole. Or, les travaux scientifiques menés ultérieurement par l’INRAE montrent que le bocage joue un rôle fondamental dans la régulation hydrologique, la limitation de l’érosion des sols et la préservation de la biodiversité (Baudry & Jouin, 2003, INRAE). Leur disparition contribue à l’augmentation des ruissellements et des inondations, phénomènes aujourd’hui largement documentés par les agences de l’eau. Ben oui… nos anciens n’étaient pas aussi sots que peuvent prétendre les hérauts du progrès !

Une logique d’arrachement mise en récit, et une prise de conscience tardive

Le rapprochement entre l’abandon du patrimoine culturel et l’arasement du bocage repose sur une logique commune : l’idée que le progrès suppose l’effacement de ce qui précède. Du passé faisons table rase, proclamait-on…. Cette logique trouve une mise en récit particulièrement frappante dans Le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien. Le personnage de Saruman y incarne une modernité dévoyée, obsédée par la production, l’ordre et la puissance. À Isengard, les forêts sont rasées, les arbres abattus sans discernement, les Ents pourchassés ou détruits, afin d’ériger une industrie stérile, coupée de tout équilibre vivant.

Tolkien, qui a vécu l’industrialisation rapide de l’Angleterre et les destructions paysagères du XXᵉ siècle, ne propose pas une fable écologique anachronique, mais une critique explicite de la croyance selon laquelle la puissance technique justifie l’anéantissement des héritages naturels et culturels. Plusieurs travaux universitaires ont montré combien son œuvre est marquée par une défiance envers l’industrialisme destructeur (Shippey, J. R. R. Tolkien: Author of the Century, 2000). Un oeuvre quelque peu prophétique.

Ce parallèle éclaire rétrospectivement les politiques de remembrement et le rejet du patrimoine traditionnel. Comme chez Saruman, l’arrachement des structures anciennes se fait au nom de l’efficacité et de la rationalité, sans que soit réellement évalué ce qu’elles rendent possible à long terme. Les talus, comme les traditions culturelles, apparaissent après coup non comme des entraves, mais comme des éléments de résilience, discrets mais essentiels.

La reconnaissance du fest-noz comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2012 (UNESCO, 2012) ou la replantation massive de haies bocagères témoignent d’un retournement du regard, sans pour autant y voir une vraie conversion. Cependant, sans idéaliser le passé, ces évolutions invitent à une réflexion plus large : de la même manière que les champs « grand-remembrés » se révèlent plus vulnérables aux inondations et à l’appauvrissement des sols, des sociétés, des paroisses, des peuples privés de leurs racines culturelles risquent de devenir vastes, rationnelles en apparence, mais fragiles, exposées aux chocs et privées des structures invisibles qui assuraient, autrefois, leur équilibre. Jusqu’à se retrouver sous les eaux…

Que reste-t-il à faire ? Que celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende….

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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Un commentaire

  1. Une seule solution pour sauver le Breton et la Bretagne: rendre la langue Bretonne obligatoire et socialement utile ET lui redonner son âme. La Bretagne ne peut renaitre que chrétienne. C est pareil pour la France

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