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Bertrand d’Argentré : cette Histoire de Bretagne que le pouvoir royal avait voulu censurer

Amzer-lenn / Temps de lecture : 9 min

Les éditions Yoran Embanner rendent accessible le livre XII de l’Histoire de Bretagne de Bertrand d’Argentré, consacré aux années 1458 à 1532. Un texte vieux de plus de quatre siècles, dont certains passages avaient été censurés à la demande des autorités royales françaises. En restituant ces passages et en modernisant la langue de l’auteur, cette nouvelle édition permet de revenir sur les dernières décennies du duché de Bretagne, mais aussi sur les conditions dans lesquelles son histoire a été écrite et transmise.

Il est des livres dont l’histoire finit par devenir aussi intéressante que celle qu’ils racontent. L’Histoire de Bretagne de Bertrand d’Argentré appartient à cette catégorie. Rédigée au XVIe siècle, alors que le duché de Bretagne avait perdu son autonomie politique depuis quelques décennies seulement, cette vaste chronique suscita une réaction immédiate du pouvoir royal français, suffisamment inquiet de son contenu pour en faire saisir les exemplaires avant leur mise en vente et exiger la suppression ou la modification de plusieurs passages. Plus de quatre cents ans après ces événements, les éditions bretonnes Yoran Embanner ont choisi de rendre au public la partie la plus sensible de l’ouvrage, celle qui retrace les années 1458 à 1532, avec une particularité qui donne tout son intérêt à cette publication : les passages frappés par la censure royale sont imprimés en rouge.

Né en 1519 et mort en 1590, Bertrand d’Argentré était à la fois juriste et historien. Issu d’un milieu familier des institutions bretonnes, il appartenait à une génération qui avait connu les conséquences de l’intégration du duché au royaume de France. Son entreprise historique ne pouvait donc être entièrement détachée des préoccupations politiques et juridiques de son époque, d’autant qu’il s’intéressait particulièrement aux droits, aux institutions et à la place de la Bretagne dans ses rapports avec la monarchie française.

L’histoire qu’il entreprit de raconter ne correspondait cependant pas à celle que les autorités royales souhaitaient voir circuler. Lorsque les premiers exemplaires de son œuvre sortirent des presses en 1583, le procureur général Jacques de La Guesle intervint pour en empêcher la diffusion. Le texte était notamment accusé de porter atteinte aux droits et à l’honneur du royaume de France, ce qui entraîna son examen par des commissaires chargés d’en retrancher les développements jugés inacceptables. Une version remaniée fut publiée en 1588, mais des exemplaires de la première impression avaient été conservés, permettant aux historiens de retrouver les passages condamnés et d’étudier les différences entre les éditions.

Les dernières décennies d’un duché

Le choix de Yoran Embanner de publier le livre XII n’a rien d’anodin. La période couverte, de 1458 à 1532, correspond à l’une des séquences les plus mouvementées de l’histoire bretonne, marquée par l’affrontement entre le pouvoir ducal et la monarchie française, les guerres de la fin du XVe siècle, les mariages successifs d’Anne de Bretagne avec Charles VIII puis Louis XII et, finalement, l’union institutionnelle du duché à la couronne de France sous François Ier.

Ces événements sont souvent présentés à travers leurs conséquences, comme les étapes d’un rapprochement devenu inévitable. Le récit de Bertrand d’Argentré invite à retrouver la complexité des rapports de force qui les ont précédés. La Bretagne de cette époque possède ses institutions, ses traditions juridiques, ses intérêts économiques et une diplomatie qui s’inscrit dans les rivalités européennes. Les relations avec la France ne peuvent se comprendre sans tenir compte des ambitions de la monarchie, mais aussi des alliances nouées avec d’autres puissances et des divisions qui traversent la société politique bretonne.

C’est précisément sur la nature de ces relations et sur la manière de raconter leur évolution que se cristallisent les difficultés rencontrées par d’Argentré. Pour la monarchie française de la fin du XVIe siècle, l’histoire de la Bretagne touche directement à la légitimité de son autorité sur le territoire. Rappeler les anciens droits des ducs, souligner le caractère particulier des institutions bretonnes ou revenir sur les contestations suscitées par l’union pouvait alimenter une interprétation des événements peu compatible avec les prétentions royales.

L’intérêt de cette nouvelle édition tient donc autant aux événements racontés qu’à ce qui avait été jugé nécessaire de faire disparaître. En distinguant visuellement les passages censurés, elle permet au lecteur de mesurer la portée des interventions effectuées sur le texte et de comprendre quels aspects de l’histoire bretonne posaient problème au pouvoir central.

Une histoire écrite au cœur des tensions politiques

La censure de Bertrand d’Argentré s’inscrit dans une époque où l’écriture de l’histoire participe pleinement aux débats sur la souveraineté et les droits des princes. Au XVIe siècle, les chroniqueurs et les juristes ne se contentent pas de rechercher des faits anciens : ils mobilisent également le passé pour établir des filiations, défendre des privilèges ou justifier des prétentions territoriales. Dans ce contexte, une histoire de Bretagne pouvait difficilement être considérée comme un ouvrage dépourvu d’implications politiques.

Il serait pourtant réducteur de voir dans d’Argentré un historien dont le récit constituerait, à lui seul, une vérité définitive sur les relations entre la Bretagne et la France. Son œuvre porte elle aussi les convictions et les préoccupations de son auteur, et ses interprétations doivent être confrontées aux autres documents de l’époque. Cela ne diminue en rien son importance. Bien au contraire, les désaccords qu’elle suscita et les corrections qui lui furent imposées en font un témoignage particulièrement précieux sur la manière dont la monarchie entendait contrôler certains récits du passé.

La conservation des exemplaires non expurgés permet aujourd’hui de dépasser la simple évocation d’une censure ancienne. Il devient possible de comparer les textes, de constater ce qui a été retranché et de s’interroger sur les raisons de ces modifications. La question ne concerne plus seulement la Bretagne de la fin du Moyen Âge, mais également la France de la Renaissance et ses rapports avec les histoires particulières des territoires placés sous son autorité.

Un texte ancien rendu accessible

L’un des obstacles à la lecture de Bertrand d’Argentré résidait jusqu’ici dans la langue même de son œuvre. Le français du XVIe siècle, ses tournures, ses références et son orthographe exigent une familiarité que peu de lecteurs possèdent aujourd’hui. Les éditions anciennes, conservées notamment dans les fonds patrimoniaux, demeuraient accessibles aux chercheurs et aux passionnés disposés à entreprendre ce travail, mais beaucoup moins à un public curieux de découvrir directement le récit.

Pour cette publication, Yoran Embanner a donc fait le choix d’une adaptation linguistique. Le français a été modernisé sans renoncer entièrement au vocabulaire et aux formulations de l’époque, tandis que les passages latins ont été traduits. Les noms de lieux ont retrouvé leurs formes actuelles et les personnages historiques sont identifiés plus clairement. L’éditeur précise également avoir ajouté certaines indications nécessaires à la compréhension du contexte européen, notamment concernant la guerre des Deux-Roses en Angleterre, dont les bouleversements expliquent plusieurs changements de souverains évoqués dans la chronique.

L’ouvrage bénéficie par ailleurs d’une présentation de Jean Kerhervé, historien médiéviste et spécialiste de l’histoire de la Bretagne. Cette contribution accompagne la redécouverte d’un texte dont la lecture demande de tenir compte à la fois des événements du XVe et du début du XVIe siècle et des circonstances politiques de sa rédaction, plusieurs décennies plus tard.

Le choix d’imprimer en rouge les passages censurés constitue sans doute l’aspect le plus singulier de cette édition. Il ne s’agit pas simplement de signaler au lecteur l’existence d’une intervention ancienne, mais de lui permettre de la repérer au fil du récit. Cette disposition donne une dimension concrète à une question qui, sans cela, pourrait demeurer abstraite : celle du pouvoir exercé sur les livres, sur leur circulation et sur la mémoire historique qu’ils contribuent à construire.

Reste qu’une version modernisée, aussi utile soit-elle, ne remplace pas l’étude philologique du texte original. Elle constitue une porte d’entrée vers une œuvre ancienne, dont les formulations exactes et les variantes successives conservent toute leur importance pour la recherche historique.

La redécouverte d’une mémoire disputée

En publiant ce livre XII, Yoran Embanner remet en circulation un document qui permet d’aborder autrement une période déterminante de l’histoire bretonne. L’intérêt de l’entreprise ne repose pas sur la découverte soudaine d’un texte inconnu des historiens, puisque les différentes éditions de l’œuvre de d’Argentré ont déjà fait l’objet de recherches et d’études bibliographiques. Il réside plutôt dans la possibilité désormais offerte à un lectorat plus large d’accéder à ce récit, tout en distinguant les développements que les autorités royales avaient voulu supprimer.

Cette publication rappelle que l’histoire de l’union de la Bretagne à la France n’a pas seulement donné lieu à des débats contemporains. Elle était déjà un sujet sensible au XVIe siècle, lorsque les souvenirs de l’ancien duché demeuraient proches et que les droits historiques pouvaient encore nourrir des controverses politiques.

La lecture de Bertrand d’Argentré ne dispense naturellement pas de consulter les archives, les actes diplomatiques et les travaux des historiens qui ont renouvelé la connaissance de cette période. Elle permet toutefois de retrouver l’une des grandes voix de l’historiographie bretonne et de comprendre pourquoi son récit fut considéré comme suffisamment dérangeant pour être corrigé avant d’être livré au public.

Quatre siècles plus tard, le lecteur peut ainsi découvrir non seulement une histoire des dernières décennies du duché, mais aussi les traces visibles du conflit qui opposa son auteur au pouvoir royal. C’est cette double lecture, celle des événements et celle de leur mise en récit, qui fait tout l’intérêt de cette réédition.

Histoire de Bretagne — Livre XII (1458-1532), Bertrand d’Argentré. Éditions Yoran Embanner. Présentation de Jean Kerhervé. 319 pages, format 17 × 24 cm, broché.

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