« La nation existe « par » la culture et « pour » la culture. »
— Saint Jean-Paul II, Discours à l’UNESCO, 2 juin 1980.
Qui est vraiment « identitaire » ?
Il est un reproche qui revient régulièrement dès lors que l’on évoque la place de la langue bretonne dans la liturgie : celui d’« identitarisme ». Comme si demander qu’une communauté – qu’elle soit bretonne, basque, corse, créole, tahitienne ou d’ailleurs – prie aussi dans sa langue héritée relevait nécessairement d’un repli sur soi, d’une revendication politique ou d’une nostalgie folklorique.
Pourtant, la question mérite d’être posée autrement. Car derrière le débat sur la langue se cache une interrogation plus fondamentale : la foi peut-elle vraiment se passer de la langue du cœur ?
Pourquoi vouloir prier en breton ? Est-ce pour dresser une frontière entre les hommes ? Pour exclure ceux qui ne parlent pas cette langue ? Ou bien est-ce parce que la foi s’exprime plus profondément lorsqu’elle rejoint la langue dans laquelle des générations ont chanté, prié, pleuré, espéré et transmis l’Évangile ?
L’Incarnation ne parle jamais une langue unique
Le christianisme est, par essence, une religion de l’Incarnation. Dieu ne sauve pas l’humanité de loin ; il entre dans une histoire, un peuple, une langue, une culture. Comme l’enseigne saint Grégoire de Nazianze, « ce qui n’est pas assumé n’est pas guéri ». Si le Verbe a assumé notre condition humaine dans toute sa réalité, l’Église ne peut annoncer l’Évangile comme si les langues et les cultures n’étaient que des accessoires interchangeables.
La Pentecôte le manifeste avec éclat. L’Esprit Saint ne fait pas parler les Apôtres dans une langue unique que tous devraient apprendre. Au contraire, chacun entend « les merveilles de Dieu » dans sa propre langue (Ac 2, 6-11). L’unité de l’Église ne passe donc pas par l’uniformité linguistique ; elle naît de la communion entre des peuples qui demeurent eux-mêmes. Là où Babel dispersait en opposant les langues, la Pentecôte rassemble sans les abolir.
Saint Augustin voyait dans la Pentecôte le signe de la catholicité de l’Église : si l’Église parle toutes les langues, c’est parce qu’elle est envoyée par toute la Terre, vers tous les peuples. L’unité de la foi n’exige donc pas l’uniformité des langues ; elle les assume et les transfigure.
Cette intuition traverse toute l’histoire de l’Église. Les saints Cyrille et Méthode, évangélisateurs des Slaves, furent vivement critiqués pour avoir introduit la langue slavonne dans la liturgie. Certains soutenaient que seules l’hébreu, le grec et le latin étaient dignes du culte divin. Les deux frères défendirent au contraire le droit des peuples à louer Dieu dans leur propre langue, et Rome leur donna raison. Dès le IXᵉ siècle, l’Église rejetait donc l’idée qu’il n’existerait que quelques langues « sacrées ».
L’histoire de l’évangélisation de la Bretagne va dans le même sens. Les saints fondateurs venus de Grande-Bretagne – Pol Aurélien, Tugdual, Brieuc, Malo, Samson et tant d’autres – ne sont pas venus imposer une langue étrangère à un peuple qu’il aurait fallu « civiliser ». Ils ont annoncé le Christ à une population dont ils partageaient largement la langue et l’univers culturel. Dès les origines, la foi chrétienne s’est donc exprimée en Bretagne dans une langue comprise du peuple. L’inculturation n’est pas une invention contemporaine ; elle est au cœur même de notre histoire ecclésiale.
Le concile Vatican II s’inscrit pleinement dans cette continuité. Certes, il rappelle que « l’usage de la langue latine sera conservé dans les rites latins » (Sacrosanctum Concilium, n° 36). Mais il ajoute aussitôt que « l’emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple » et peut donc recevoir une large place. Plus encore, le Concile affirme que l’Église « respecte et favorise les qualités et les dons particuliers des divers peuples » et ne veut imposer aucune uniformité qui ne soit requise par la foi elle-même (Sacrosanctum Concilium, n° 37). Il ne s’agit donc pas d’opposer le latin aux langues vernaculaires, mais de reconnaître que la catholicité ne s’identifie jamais à l’uniformité.
Saint Jean-Paul II développera cette intuition dans Redemptoris Missio. L’inculturation, écrit-il, est le processus par lequel l’Évangile s’enracine dans les cultures, tandis que l’Église elle-même s’enrichit des dons des différents peuples (n° 52). Les cultures ne sont pas seulement évangélisées ; elles offrent aussi à l’Église des manières nouvelles d’exprimer l’unique foi.
Cette perspective est pleinement cohérente avec ce que Benoît XVI appellera l’« herméneutique de la réforme dans la continuité ». Dans son célèbre discours à la Curie romaine du 22 décembre 2005, il rappelle que le renouveau voulu par le concile Vatican II ne consiste pas à rompre avec la Tradition, mais à la faire croître organiquement. La place des langues vernaculaires dans la liturgie relève précisément de cette logique : il ne s’agit ni d’effacer le patrimoine liturgique latin, ni d’inventer une Église nouvelle, mais de permettre à des traditions chrétiennes locales, déjà fécondées par des siècles de foi, de continuer à vivre dans la communion de l’Église universelle.
La langue n’est donc pas un simple vêtement extérieur de la foi. Elle participe à son incarnation dans une histoire, une mémoire et une culture. C’est pourquoi la question linguistique n’est jamais secondaire : elle touche à la manière même dont l’Église comprend sa mission.
La langue bretonne appartient pleinement à cet héritage. Pendant des siècles, elle a porté la prédication, les cantiques, les pardons, les missions populaires, les prières familiales et la catéchèse. Elle n’est pas seulement un moyen de communication : elle est devenue un véritable langage de la foi. Lui reconnaître une place dans la liturgie ne consiste donc pas à instrumentaliser le christianisme au service d’une cause identitaire ; c’est reconnaître que la grâce a déjà fécondé cette langue et qu’elle demeure capable de porter aujourd’hui encore la prière de l’Église.
L’universalité n’est pas l’uniformité
Cette réflexion rejoint une intuition profonde de Simone Weil : « L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. » Un homme sans racines devient facilement disponible à toutes les idéologies. Il en va de même des communautés chrétiennes. Une Église qui oublierait les langues dans lesquelles la foi s’est transmise pendant des siècles risquerait de devenir abstraite, désincarnée, comme suspendue au-dessus des peuples qu’elle est pourtant appelée à servir.
Paul Ricœur rappelait que toute identité se construit à travers une histoire reçue et racontée. Une langue n’est jamais un simple instrument. Elle porte une mémoire, une sensibilité, une manière d’habiter le monde et de dire Dieu. Jean-Paul II lui-même écrivait dans Mémoire et identité qu’« une nation existe « par » la culture et « pour » la culture ». Or la langue est le premier lieu où cette culture se reçoit et se transmet. Vouloir qu’elle demeure aussi une langue de prière n’est donc pas ériger une identité en absolu ; c’est reconnaître que la grâce n’abolit pas les héritages humains, mais les purifie, les élève et les accomplit.
Dès lors, la question mérite d’être retournée.
Pourquoi qualifie-t-on spontanément d’« identitaire » celui qui souhaite qu’une langue héritée demeure une langue de prière ? En quoi cette démarche serait-elle plus identitaire que la conviction selon laquelle seule une liturgie entièrement en français constituerait la norme ? Le français n’est pas une langue neutre. Il est, lui aussi, le véhicule d’une histoire et d’une culture particulières. Aucune langue ne l’est. Toute langue porte une vision du monde, une mémoire et une manière de transmettre la foi. Dès lors, présenter le français comme une évidence universelle tout en soupçonnant les langues locales d’« identitarisme » revient à oublier que toute pratique linguistique traduit, elle aussi, une certaine conception de l’Église.
La même question peut être posée à certains défenseurs d’une liturgie presque exclusivement en latin. Bien entendu, le latin appartient au patrimoine précieux de l’Église latine, et nul ne songe à le contester. Mais lorsque les langues locales ne sont admises qu’à titre d’ornement – un sonneur à l’entrée, un refrain occasionnel ou un Re vo melet en guise de clin d’œil – ne sont-elles pas réduites à un simple folklore ? Comme si elles relevaient davantage du décor que de la prière elle-même. Le patrimoine est alors toléré comme une couleur locale, mais rarement reconnu comme une véritable expression de la catholicité.
Le véritable identitarisme ne résiderait-il pas plutôt dans l’absolutisation d’une langue particulière, qu’elle soit nationale ou liturgique, au point de considérer toutes les autres comme secondaires, accessoires ou suspectes ? Car aucune langue n’épuise à elle seule le mystère chrétien. Aucune ne possède le monopole de la rencontre avec Dieu.
L’Église est catholique précisément parce qu’elle n’efface pas les peuples. Elle les rassemble sans les dissoudre. L’universalité chrétienne n’est pas une uniformisation ; elle est une communion où chaque peuple apporte les trésors qu’il a reçus.
Le breton n’a pas besoin d’être transformé en étendard politique. Mais il ne mérite pas davantage d’être relégué au rang de folklore liturgique. Il est l’une des langues dans lesquelles le Christ a été annoncé, prié, chanté et aimé sur cette terre durant des siècles. Lui faire une place dans la liturgie, ce n’est pas enfermer la foi dans une identité propre ; c’est reconnaître qu’une langue qui a porté l’Évangile pendant si longtemps peut continuer à le porter aujourd’hui.
À la Pentecôte, Dieu n’a pas demandé aux peuples d’abandonner leur langue pour entrer dans l’Église. Il leur a donné d’entendre les merveilles de Dieu dans leur propre langue. Vingt siècles plus tard, cette leçon demeure d’une étonnante actualité.
Un arbre ne devient pas plus universel en coupant ses racines. C’est parce qu’il est profondément enraciné qu’il peut étendre ses branches vers le ciel. Il en va de même de l’Église : elle est d’autant plus catholique qu’elle sait accueillir les peuples avec leur langue, leur mémoire et leur culture, pour les faire entrer dans l’unique communion du Christ.
Notes
1. Concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium (Constitution sur la Sainte Liturgie), 4 décembre 1963, §§ 36-40. Le Concile rappelle que le latin est conservé dans le rite romain (§36), tout en ouvrant largement la possibilité de l’emploi des langues vernaculaires lorsque le bien pastoral des fidèles le requiert, et affirme que l’Église respecte les traditions et les qualités propres des différents peuples (§37-40).
2. Saint Jean-Paul II, Redemptoris Missio, encyclique sur la mission, 7 décembre 1990, §52. Le pape définit l’inculturation comme « l’intime transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme et l’enracinement du christianisme dans les diverses cultures ».
3. Benoît XVI, Discours à la Curie romaine, 22 décembre 2005. Le pape y développe la notion d’« herméneutique de la réforme dans la continuité », opposée à une « herméneutique de la rupture ». Cette réflexion constitue une clé d’interprétation du concile Vatican II, notamment dans le domaine liturgique.
4. Saint Jean-Paul II, Discours à l’UNESCO, Paris, 2 juin 1980, n° 14. Le pape affirme notamment : « La nation existe « par » la culture et « pour » la culture », soulignant le rôle fondamental de la langue dans la transmission de l’identité d’un peuple.
5. Saint Jean-Paul II, Mémoire et identité, Flammarion, 2005. L’ouvrage développe le lien entre mémoire, culture, nation et transmission des héritages spirituels.
6. Simone Weil, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Gallimard, 1949. L’auteur écrit : « L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. »
7. Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990. Le philosophe y développe la notion d’identité narrative, montrant que la personne se construit à travers une histoire reçue, racontée et transmise.
8. Bible, Actes des Apôtres 2, 1-11. Le récit de la Pentecôte montre que chacun entend les Apôtres annoncer « les merveilles de Dieu » dans sa propre langue, image d’une catholicité qui rassemble les peuples sans abolir leur diversité.
9. Voir également la Lettre apostolique Slavorum Apostoli de saint Jean-Paul II (2 juin 1985), consacrée aux saints Cyrille et Méthode. Le pape y rappelle que leur œuvre missionnaire fut exemplaire précisément parce qu’ils traduisirent la liturgie et les Écritures dans la langue des peuples slaves, faisant de l’inculturation un modèle permanent pour l’évangélisation
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
