Le titre de cet article est volontairement provocateur. Bien sûr, des chrétiens sont déjà présents dans de nombreux comités de chapelle, et beaucoup s’y investissent avec fidélité et générosité. Il ne s’agit ni de les oublier ni de minimiser leur engagement. Mais le constat demeure : dans bien des lieux, la culture chrétienne qui donnait son sens aux pardons s’est considérablement affaiblie. L’enjeu n’est donc pas seulement que des chrétiens soient présents ; il est qu’ils soient suffisamment nombreux pour transmettre, accompagner et faire vivre pleinement la dimension spirituelle des pardons, aux côtés de tous les bénévoles qui œuvrent avec dévouement pour les chapelles.
Les réactions suscitées par les récentes annonces d’« annulation » de plusieurs pardons bretons à la mi-juillet auront eu le mérite de mettre en lumière une réalité plus profonde : dans de nombreuses paroisses, les comités de chapelle portent aujourd’hui presque seuls l’organisation des pardons.
Avant toute chose, rendons-leur justice.
Sans ces bénévoles, combien de chapelles seraient aujourd’hui fermées, envahies par la végétation ou promises à la ruine ? Qui organiserait les journées de nettoyage, les travaux, les collectes de fonds, les repas, les animations ou les fêtes qui permettent d’assurer l’entretien de ce patrimoine exceptionnel ? Leur engagement est souvent remarquable et mérite toute notre reconnaissance.
Mais il faut aussi avoir le courage de regarder une autre réalité en face.
Dans beaucoup de comités, la culture chrétienne s’est progressivement effacée. Non par hostilité envers l’Église, mais tout simplement parce que les générations se sont succédé dans une société profondément déchristianisée. Dès lors, beaucoup de bénévoles ignorent ce qu’est réellement un pardon. Ils savent organiser la fête avec un dévouement remarquable, gérer une buvette, préparer un repas ou restaurer une chapelle. En revanche, ils ne connaissent plus toujours le sens de la célébration qu’ils contribuent pourtant à faire vivre.
La plupart du temps, il est laissé à la paroisse le soin de préparer la messe, le comité s’assurant de la logistique puis des agapes. Cela peut parfois conduire à un certain déracinement lorsque les chants, les rites ou les traditions propres au lieu ne sont plus connus ou transmis. Mais il suffit aussi d’observer certaines situations pour mesurer cette perte de repères. Ici, un autel sert de table pour partager un apéritif. Là, le chœur devient un simple espace de stockage ou d’installation de matériel. Ailleurs encore, les objets liturgiques sont manipulés sans que l’on sache réellement ce qu’ils représentent.
Il ne s’agit pas de dénoncer ces personnes ni de leur faire un procès. Elles ne cherchent généralement pas à manquer de respect. Elles ne savent tout simplement plus. Et comment pourraient-elles transmettre ce qu’elles n’ont jamais reçu ?
C’est précisément là que se trouve le véritable défi. Les bénévoles des comités ne peuvent porter seuls cette responsabilité. Nous ne pouvons pas leur reprocher de ne plus savoir ce que l’Église, faute de présence, n’a pas toujours su leur transmettre.
Depuis plusieurs décennies, beaucoup de catholiques pratiquants se sont progressivement éloignés des comités de chapelle. Les responsabilités ont été laissées à d’autres, parfois avec soulagement, puis l’on s’étonne aujourd’hui que les pardons soient souvent perçus avant tout comme des événements festifs, culturels ou patrimoniaux. Mais qui est encore là pour rappeler que le pardon est d’abord une démarche spirituelle ? Qui explique le sens de la procession, de la bannière, des cantiques, de la fontaine, de la croix processionnelle, du tantad ou de la vénération du saint patron ? Qui veille à ce que le chœur demeure un lieu liturgique avant d’être un espace fonctionnel ?
C’est pourquoi il est temps que davantage de chrétiens rejoignent ces équipes. Non pour les remplacer. Non pour leur donner des leçons. Encore moins pour reprendre le pouvoir. Mais pour travailler avec eux, au service de la chapelle et du pardon. Pour apporter cette mémoire que beaucoup n’ont pas reçue. Pour expliquer avec simplicité et sans arrogance ce qu’est un autel, pourquoi le chœur mérite une attention particulière, ce que signifie un pardon, pourquoi une procession n’est pas un simple défilé folklorique, ou encore pourquoi tel saint ou telle sainte sont vénérés en ces lieux.
Les comités ont besoin de bras. Ils ont aussi besoin de cette mémoire vivante que les chrétiens peuvent transmettre. Et cette responsabilité incombe également aux pasteurs. Il ne suffit pas de venir célébrer la messe le jour du pardon. Les comités ont besoin d’être accompagnés tout au long de l’année afin que se construise peu à peu une véritable pastorale des pardons. Former, expliquer, transmettre, encourager : voilà sans doute l’un des grands défis missionnaires de notre temps.
Pendant longtemps, les pardons ont été considérés comme des traditions qui allaient de soi. Aujourd’hui, ils sont devenus l’un des plus extraordinaires lieux de première évangélisation dont dispose encore l’Église en Bretagne.
Chaque été, des milliers de personnes franchissent le seuil d’une chapelle. Beaucoup ne viennent plus à la messe le reste de l’année. Des familles reviennent au pays. Des touristes découvrent les saints bretons. Des enfants assistent parfois pour la première fois à une procession. Quel autre événement paroissial rassemble autant de monde ?
Les pardons ne sont pas seulement un patrimoine à préserver. Ils sont une occasion unique d’annoncer le Christ. Encore faut-il les accompagner comme tels. Cela suppose une véritable pastorale des pardons : une présence des prêtres et des équipes paroissiales auprès des comités, des temps de formation, des explications sur la liturgie et le sens des rites, une préparation commune de la célébration, une réflexion sur l’accueil des visiteurs et sur les moyens de faire découvrir le sens profond de ces rassemblements.
Les bénévoles continueront ainsi à faire ce qu’ils savent faire avec générosité : entretenir les chapelles, accueillir le public, organiser les repas, restaurer le patrimoine et faire vivre les traditions. C’est une mission précieuse dont il faut leur être reconnaissant.
Mais les chrétiens pratiquants, eux, ne peuvent plus se contenter d’arriver pour la messe et de repartir aussitôt après. Ils ont leur place dans les comités, non pour transformer ces derniers en « équipes paroissiales », ce qui risquerait d’en étouffer la richesse et la spontanéité, mais pour que le patrimoine, la culture bretonne et la foi continuent à avancer ensemble.
L’avenir des pardons ne dépendra pas seulement du nombre de bénévoles ou des recettes de la buvette. Il dépendra aussi de la capacité des catholiques à reprendre leur place là où se prépare concrètement la vie de ces chapelles. Car un pardon n’est pas seulement une belle tradition bretonne. C’est d’abord un acte de foi. Les comités continueront de préserver les pierres. Mais c’est aux chrétiens qu’il revient de transmettre l’âme qui les a fait bâtir.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
