Entrez dans une église de Basse-Bretagne un dimanche matin. Regardez les noms des saints, les inscriptions sur les murs, les vieux cantiques qui dorment peut-être encore dans quelque armoire de sacristie. Tout ici raconte un pays qui a longtemps parlé breton à Dieu. Pourtant, au moment de la messe, il arrive que plus rien ne le laisse entendre. Encore ce week-end, le silence disait beaucoup de cette absence. La langue est toujours là, dans la mémoire des lieux, mais elle semble avoir quitté la bouche des hommes.
Personne ne s’en étonne vraiment. Voilà peut-être ce qui devrait nous inquiéter.
Il fut un temps où le breton était la langue naturelle de la prière dans une grande partie de notre pays. On n’avait pas besoin d’organiser une messe spéciale pour l’entendre. Le catéchisme s’y enseignait, les cantiques accompagnaient les dimanches et les grandes heures de l’existence. On priait en breton parce qu’on vivait en breton, et cette évidence n’avait rien d’une revendication. Elle appartenait à l’ordre des choses.
Ce monde a changé. Il serait vain de prétendre le contraire et plus vain encore de vouloir le ressusciter tel qu’il était. La Bretagne d’aujourd’hui n’est plus celle de nos grands-parents. Le breton a reculé dans la vie quotidienne, et l’Église a accompagné ce mouvement, parfois en le subissant, parfois en y contribuant. Mais faut-il que le recul d’une langue dans la société entraîne son effacement presque complet de la vie paroissiale ? Est-ce vraiment le rôle de l’Église que de prendre acte d’une disparition et de s’y conformer avec autant de docilité ?
La question est d’autant plus embarrassante que nous n’avons jamais autant parlé d’inculturation. Le mot revient régulièrement dans le vocabulaire ecclésial. On nous explique que l’Évangile doit rencontrer les peuples dans leur culture et que l’universalité de l’Église n’abolit pas leurs particularités. C’est juste, et le concile Vatican II a ouvert la voie à une plus grande place des langues vivantes dans la liturgie. On comprend volontiers cette nécessité lorsqu’il s’agit de communautés chrétiennes lointaines. Mais lorsque nous regardons nos propres paroisses, cette belle attention aux cultures semble parfois s’arrêter au seuil du clocher.
Le breton dérange-t-il donc à ce point ? Sans doute serait-il excessif de le prétendre. Le plus souvent, il ne dérange personne parce que personne ne songe à lui. On prépare les célébrations comme on les a préparées la semaine précédente, avec les chants que l’assemblée connaît et les habitudes que personne n’a envie de bousculer. Les prêtres sont débordés, les équipes liturgiques vieillissent et les bénévoles font ce qu’ils peuvent. Il serait injuste de leur reprocher de ne pas porter seuls une transmission que toute la société a largement abandonnée. Reste que l’addition de ces petites renonciations finit par produire un résultat considérable.
Nous avons ainsi vu s’installer dans certaines paroisses une situation curieuse : le breton y est devenu une langue d’exception. On le retrouve lors d’un pardon, parfois à l’occasion d’une fête particulière, lorsque quelques chanteurs ont été sollicités pour rappeler la couleur du pays. On apprécie l’initiative, on salue la beauté des cantiques, puis chacun rentre chez soi. Le dimanche suivant, tout reprend comme avant. À force de réserver la langue bretonne aux circonstances extraordinaires, nous avons fini par la retirer de la vie ordinaire de l’Église.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette manière de traiter notre héritage. Nous savons admirablement conserver ce qui ne parle plus. Les chapelles sont restaurées grâce au dévouement de bénévoles que l’on ne remerciera jamais assez. On s’inquiète à juste titre de l’état des retables et de la disparition des objets liturgiques anciens. Mais lorsqu’il s’agit de transmettre les cantiques que chantaient ceux qui ont construit ces sanctuaires, l’enthousiasme est moins constant. Nous avons ainsi fini par considérer la langue comme une pièce supplémentaire du patrimoine, respectable à condition de ne pas trop exiger de place dans la vie présente.
J’entends déjà l’objection : les fidèles ne comprennent plus le breton. Elle est sérieuse. Une célébration doit pouvoir être suivie par ceux qui y participent, et personne ne gagnerait à transformer la messe dominicale en une démonstration linguistique. Mais que demande-t-on au juste ? Qu’une paroisse puisse apprendre un cantique breton et le chanter régulièrement ? Que les enfants connaissent le Hon Tad a zo en neañv ou le Da feiz hon tadoù kozh ? Que les quelques mots de notre langue qui ont accompagné des générations de croyants ne soient pas systématiquement absents des célébrations ? Il n’est nul besoin de parler couramment breton pour comprendre qu’une telle transmission aurait sa place dans la vie chrétienne.
D’ailleurs, nos assemblées apprennent volontiers des chants nouveaux. Certaines mélodies venues de communautés récentes se sont diffusées rapidement dans nos paroisses et personne ne songe à leur demander un certificat d’ancienneté. C’est heureux. L’Église est vivante lorsqu’elle accueille de nouvelles expressions de la foi. Mais on aimerait qu’elle manifeste une égale curiosité pour ce qui lui appartient depuis des siècles. Il est tout de même singulier qu’il faille parfois déployer tant d’efforts pour faire entendre un vieux cantique breton dans une église bretonne.
Cette situation ne saurait être imputée aux seuls responsables ecclésiastiques. Nous avons nous-mêmes pris l’habitude d’accepter cette absence. Combien de fidèles demandent encore que le breton retrouve une place dans leur paroisse ? Combien de familles transmettent les prières qu’elles ont entendues autrefois ? Nous nous indignons volontiers lorsque disparaît un nom de lieu ou lorsqu’une institution ignore notre histoire. Mais dans nos églises, où cette histoire a laissé une empreinte si profonde, nous acceptons parfois sans discussion que la langue du pays ne soit plus entendue.
Il existe pourtant des prêtres et des communautés qui continuent de lui faire une place. Leur fidélité mérite d’être reconnue, d’autant qu’elle ne bénéficie pas toujours d’un environnement favorable. Mais faut-il que tout repose sur quelques personnes ? Qu’un cantique breton disparaisse d’une paroisse parce que le prêtre qui l’encourageait a été nommé ailleurs ? Que la langue s’éteigne avec les derniers chanteurs capables de la porter ? On ne peut pas parler sérieusement de transmission en abandonnant ainsi son avenir aux circonstances.
La question devrait être présente dans la réflexion pastorale de nos diocèses. Elle ne l’est pas seulement pour des raisons culturelles. Le christianisme a profondément marqué la langue bretonne, et celle-ci a donné au christianisme vécu en Bretagne une expression singulière. Des générations ont appris à connaître Dieu avec des mots qui n’étaient pas ceux du français. Les cantiques conservaient quelque chose de leur rapport au monde, de leur expérience de la souffrance et de leur espérance. Il serait bien léger de considérer tout cela comme un simple répertoire ancien que l’on peut laisser dormir sans conséquence.
On dira peut-être qu’il existe des urgences plus grandes dans une Église où les prêtres manquent et où tant de jeunes générations ont perdu le chemin de la messe. C’est indéniable. Mais je ne suis pas certain qu’une Église en difficulté gagne à se rendre toujours plus étrangère à l’histoire des populations auxquelles elle s’adresse. La question n’est pas de faire de la langue bretonne un remède miraculeux à la déchristianisation. Elle est de savoir si nous pouvons encore transmettre une foi enracinée sans nous soucier de la mémoire qui l’a portée jusqu’à nous.
Car il ne suffira pas de multiplier les discours sur le patrimoine chrétien pour que celui-ci demeure vivant. Une église parfaitement restaurée peut devenir un lieu sans mémoire si plus personne ne sait ce qui s’y est vécu. Les statues continueront de représenter nos saints, mais les mots avec lesquels on les invoquait auront disparu. Les anciens cantiques seront peut-être enregistrés, étudiés, classés dans des archives. On pourra les écouter avec émotion, comme on écoute la voix lointaine d’un monde révolu. Ce sera toujours mieux que de les perdre entièrement. Mais ce ne sera plus la même chose que de les entendre monter d’une assemblée qui prie.
C’est pourquoi l’effacement de la langue bretonne dans la vie paroissiale mérite autre chose qu’un regret poli. Il nous oblige à nous demander ce que nous voulons réellement transmettre. Nous ne retrouverons pas la Bretagne d’hier. Nous pouvons en revanche décider que sa langue ne sera pas abandonnée au seul travail des historiens et des associations culturelles. Les paroisses ont encore la possibilité de la faire vivre à leur mesure, sans imposer, sans exclure, avec la patience qu’exige toute transmission.
J’aimerais qu’un jour on ne s’étonne plus d’entendre un Avel hon tadoù dans une église bretonne. Qu’un cantique de nos anciens n’y soit plus considéré comme une aimable curiosité. Qu’il soit simplement chez lui.
Ce jour-là, nous n’aurons sans doute pas sauvé la langue bretonne. Mais nous aurons au moins cessé de l’effacer nous-mêmes de nos prières.
LE PEUPLE DES EFFACÉS — Chronique d’Ar Gedour.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

