Saints bretons à découvrir

Quand le chant breton et le grégorien deviennent étrangers dans nos paroisses

Amzer-lenn / Temps de lecture : 9 min

La réunion commence toujours de la même façon. On feuillette le répertoire, on discute des trois chants d’entrée possibles, tous tirés du même vivier, celui du renouveau charismatique et celui des années 80, celui qu’on retrouve identique d’un dimanche à l’autre, d’une paroisse à l’autre, d’un diocèse à l’autre. Puis vient le moment où l’on ose demander : et si on gardait un Credo III pour les grandes fêtes ? Et si on reprenait, ne serait-ce qu’une fois par mois, un cantique en breton ? La réponse arrive, aimable en apparence, lasse dans le fond : on verra, on ne veut pas trop dérouter les gens, on en a déjà mis un le mois dernier. Le sourire qui accompagne le refus est parfois le plus difficile à encaisser. Il dit, sans le dire, qu’on est gentiment prié de comprendre que ce n’est pas sérieux.

Ce n’est pas une scène rare, comme nous le rapportent un certain nombre de lecteurs. Quiconque a siégé dans une équipe liturgique en Bretagne, ou ailleurs là où une langue et une musique propres ont porté la foi d’un peuple pendant des siècles, la reconnaît immédiatement. Et à force de la vivre, une question finit par se poser, moins par ressentiment que par lucidité : sommes-nous encore les bienvenus dans ces équipes ?

Une ignorance, pas un choix

Il faut nommer les choses sans les noircir. La plupart des animateurs qui composent aujourd’hui les programmes liturgiques ne sont pas hostiles au grégorien ou au breton par conviction. Ils ne les connaissent simplement pas. Leur formation liturgique s’est faite par la pratique d’un seul courant, qui a fini par recouvrir tout l’horizon possible du chant catholique. On ne peut pas regretter ce qu’on ignore avoir perdu.

Le problème n’est pas d’abord une question de goût, mais de formation. Car le concile Vatican II n’a jamais laissé la question ouverte : « L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place » (Sacrosanctum Concilium, n° 116). Le pape Léon XIV en a rappelé l’esprit dès cet été, dans une catéchèse du mercredi consacrée au chant liturgique, en soulignant que « le concile accorde une grande importance au chant grégorien » et en invitant les compositeurs à connaître et préserver ce patrimoine pour s’en inspirer dans leurs propres créations. Ce n’est donc ni un supplément d’âme pour amateurs de patrimoine, ni le souvenir d’un concile lointain, mais bien ce que l’Église demande, texte en main et jusque dans son enseignement le plus récent, à toute paroisse de rit latin.

Quand une équipe l’écarte au profit d’un répertoire unique, elle ne fait pas un choix pastoral parmi d’autres, également légitimes : elle s’écarte, sans le savoir la plupart du temps, de ce que l’Église elle-même a fixé comme priorité.

Il en va de même pour les langues locales. Le même concile demande qu’on « respecte et favorise les qualités et les dons particuliers des divers peuples » (Sacrosanctum Concilium, n° 37), et reconnaît par ailleurs, en son article 36, que l’usage de la langue du pays « peut être souvent très utile pour le peuple ». Le breton n’a donc pas besoin d’une autorisation spéciale ni d’une tolérance bienveillante pour trouver sa place dans une messe. Il l’a déjà, dans les textes que ces mêmes équipes citeraient volontiers sur d’autres sujets.

La politesse qui exclut

Ce qui blesse n’est pourtant pas tant le refus que la manière dont il est signifié. On a coutume de décrire cette situation comme des « os donnés à ronger aux nostalgiques », comme nous l’avions souligné dans un article précédent. L’expression est rude, mais elle dit exactement ce qui se joue : une concession minimale, distribuée avec la condescendance de celui qui cède à un caprice plutôt que de reconnaître un droit et, plus encore qu’un droit, une attention qu’on refuse de porter à l’autre.

Le chant breton, quand il survit, devient un ornement qu’on ressort pour la forme, une touche de couleur locale entre deux « vrais » morceaux du répertoire, jamais une manière normale de prier.

Cette condescendance a un double visage, et c’est peut-être elle qui blesse le plus. Les mêmes équipes qui jugent un cantique breton hors sujet, trop identitaire, manquant d’ouverture ou simplement « pas dans l’esprit d’aujourd’hui », n’hésitent jamais, elles, à faire large place aux refrains venus du renouveau anglo-saxon ou d’ailleurs, traduits tant bien que mal ou chantés tels quels, au nom d’une ouverture qu’elles ne songeraient pas à refuser à ce qui vient de loin. Le paradoxe est entier : ce qui vient d’ailleurs passe pour universel, ce qui vient d’ici passe pour particulier, voire suspect. On tolère mal chez soi ce qu’on accueille sans réserve dès lors que cela vient d’ailleurs.

Il serait toutefois trop simple d’en faire une opposition entre paroisses ordinaires et communautés plus traditionnelles. Dans nombre de ces dernières aussi, le latin et le grégorien trouvent naturellement leur place sans que le breton soit davantage accueilli. L’attachement à la tradition liturgique ne signifie pas nécessairement l’attachement à l’enracinement local : certains milieux catholiques traditionnels demeurent culturellement beaucoup plus tournés vers une certaine idée de la France catholique que vers les traditions propres de la Bretagne. Le fidèle attaché à celles-ci peut donc y éprouver, pour d’autres raisons, un sentiment assez semblable.

L’écrivain breton Charles Le Quintrec, dès 1975, avait vu venir ce mépris avec une amertume qui n’a pas vieilli : « Leur mépris d’une identité chrétienne, catholique, enracinée dans la terre des ancêtres, dans la culture et les paysages est si grande, qu’ils s’entendent à mettre en place un désert spirituel qu’ils veulent irréversible. »

Personne, dans ces réunions, n’a pourtant l’impression de faire œuvre de désert spirituel. C’est bien ce qui rend la chose difficile à combattre : le mal ne vient pas d’une décision, mais d’une accumulation de non-décisions prises par des gens de bonne volonté. Mgr Gourvès, évêque de Vannes, l’écrivait déjà en 2005 à propos de la génération précédente : « On cessa donc [à partir des années 50] de catéchiser, de prêcher, de prier et de chanter en breton, même là où la nécessité ne s’imposait pas. » Même là où la nécessité ne s’imposait pas : voilà la phrase qui devrait hanter toute équipe liturgique aujourd’hui. Rien de fatal, sociologiquement, n’a fait taire le breton dans nos églises : une lassitude, un manque de formation et, il faut le dire, un peu de mépris ordinaire, répétés dimanche après dimanche, ont fini par devenir invisibles à ceux-là mêmes qui les perpétuaient.

Ceux qui partent sans faire de bruit

On imagine souvent qu’un tel désaccord se règle par une dispute, un courrier à l’évêché, une scène en réunion. Ce n’est presque jamais le cas. Celui qui aime le grégorien ou les chants bretons, et qui se heurte année après année à la même fin de non-recevoir polie, ne claque pas la porte. Il se tait. Il continue de venir, un temps, par fidélité à sa paroisse, puis il finit par partir sur la pointe des pieds, sans esclandre, souvent sans même que l’équipe qui l’a fait fuir s’en aperçoive. On ne perd pas ces fidèles-là dans un affrontement. On les perd dans le silence d’un répertoire qui ne leur parle plus.

Ce vide, pourtant, ne demeure pas longtemps inoccupé. Le pèlerinage de Chartres a réuni cette année près de dix-neuf mille marcheurs, très majoritairement jeunes, sur un rit que peu de paroisses ordinaires leur proposent. En Bretagne même, le pèlerinage Feiz e Breizh, parti d’une grosse centaine de fidèles à sa création en 2017, en a rassemblé plus de deux mille en 2025. Nosto Fé en Provence, Dex Aïe en Normandie, Arrebastir en Gascogne : chacun de ces rassemblements régionaux répète la même formule, liturgie traditionnelle et ancrage local mêlés, et chacun grossit un peu plus chaque année. Plus près encore, un prêtre sans mission diocésaine a ouvert, dans une ancienne taverne des Monts d’Arrée, un oratoire baptisé Kalon Breizh, où, au sein de la messe tridentine, la prédication se fait et les cantiques se chantent en breton. Sa situation canonique actuelle est fragile et bancale, et personne n’a intérêt à la présenter autrement qu’elle n’est. Mais son succès, lui, n’est pas fragile du tout : il dit, mieux qu’aucun rapport diocésain, ce que devient une soif de racines quand on ne lui donne nulle part où se poser dans l’ordinaire des paroisses.

Ce résultat n’en revient pas aux diocèses, qui publient sur ces sujets des textes souvent justes que personne, en réunion d’équipe, ne va relire ; il tient essentiellement à un quotidien fait de choix minuscules, répétés semaine après semaine par des gens qui n’imaginent pas une seconde faire du mal. On ne demande pourtant rien d’extraordinaire en réclamant sa place : on demande simplement à être encore pris au sérieux dans nos propres paroisses.

Une question qui mérite une vraie réponse

La question posée en ouverture n’est pas une provocation, mais un diagnostic. Sommes-nous encore les bienvenus dans ces équipes liturgiques, nous qui demandons qu’on y chante encore, de temps en temps, aux pardons mais aussi à la messe dominicale du reste de l’année, dans la langue et la musique qui ont porté la foi de ce pays pendant plus de mille ans et que nous souhaitons transmettre à nos enfants ? La réponse, dans beaucoup de paroisses, est un non poli, enrobé de bonnes manières et de prétextes pastoraux, mais un non tout de même.

Il ne s’agit pourtant pas de reconquérir une équipe liturgique comme on prend une position, mais de rappeler une évidence trop souvent perdue de vue : le grégorien et le breton ne sont pas des goûts personnels à faire tolérer, ils sont le patrimoine ordinaire que ces équipes ont pour mission de faire vivre. Xavier Grall écrivait qu’une église fermée, c’est un cœur qui se refuse. On ferme aussi une église, un peu chaque dimanche, quand on referme son répertoire sur lui-même. Il suffirait pourtant d’un chant de plus – chanté avec sérieux plutôt que concédé du bout des lèvres – pour qu’une porte reste ouverte, et pour qu’un fidèle, quelque part dans l’assemblée, se sente enfin chez lui plutôt que prié de partir sur la pointe des pieds.

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