Premier dimanche de l’Avent – “Mesi deit heb dale” : la veille d’un peuple qui attend

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Il y a, dans les premiers instants de l’Avent, une lumière qui n’est pas encore un jour. Un frémissement plutôt, comme ces lueurs qui s’insinuent à travers les nuages sans qu’on sache encore si l’aube gagne ou si la nuit règne encore. C’est dans cet entre-deux que se situe Mesi deit heb dale, ce vieux cantique breton du pays vannetais composé par le Père Larboulette au XIXᵉ siècle et chanté sur un air recueilli dans le Barzaz Breiz de 1839, que vous pourriez reprendre dans vos paroisses. Breton par son souffle, chrétien par son élan vers Dieu il fait entendre l’attente du Messie avec l’émotion simple d’un peuple qui regarde vers le ciel et murmure : « Venez sans tarder ».

D/ Mesi, dait hep dalé ‘eit salvein tud kablus, dichennet ag en né, Salvér karantéus (Messie, venez sans tarder pour sauver les hommes pécheurs, descendez du ciel, Sauveur aimant.)

Tout commence par un appel, presque un cri : Sellet a lein en néañv hon ankén ha glahar, klevet a lein en néañv hirvoudeù holl en douar (Regardez du haut du ciel notre angoisse et notre chagrin. Entendez du haut du ciel les soupirs de toute la terre)
On ne trouve là ni plainte résignée ni discours désabusé, mais la conscience lucide d’un monde qui a perdu sa route. Le cantique en parle avec des mots clairs : les brebis égarées qui ne savent plus où elles sont, la vérité dont la splendeur semble voilée, et cette obscurité qui enveloppait « de toutes parts ». C’est un constat, non une condamnation. L’Écriture le porte aussi : « La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisie » (Jean 1,5).

De dimanche en dimanche, l’Avent commence toujours par cette prise de conscience. Non pas pour regarder l’ombre, mais pour désirer la lumière. D’ailleurs, le cantique ne s’arrête jamais longtemps sur la nuit : il guette déjà le premier frémissement du matin. « Quand viendra le jour ? » demande-t-il. Question très simple, très humaine, que l’on retrouve dans la prophétie d’Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière » (Isaïe 9,1). Tout l’Avent tient dans cet intervalle : une longue nuit, certes, mais une espérance qui commence à respirer.

Ce qu’on entend ensuite, c’est le désir. Le désir pur, presque enfantin, d’un Sauveur attendu “sans tarder”. L’Évangile du premier dimanche de l’Avent, pour l’année B, nous livre précisément ce mot de Jésus : « Veillez ! » (Marc 13,33). Non pas “attendez passivement”, mais “tenez-vous éveillés, là où la lumière pourra vous surprendre”. C’est exactement ce que chante le cantique breton Mesi deit heb dale. Ses paroles ressemblent à la respiration de ceux qui savent qu’ils ne pourront pas vivre sans Celui qui descend vers eux : « Nous ne pouvons nous passer de vous ».

À mesure que les strophes avancent, le cantique devient plus ample. Ce n’est plus seulement le cri d’un cœur inquiet : c’est la proclamation de ce que fera le Messie lorsqu’il viendra. Les aveugles verront, les sourds entendront, les malades seront relevés. Ces paroles ne sont pas des promesses poétiques : elles reprennent l’annonce de Jésus lui-même, lorsqu’il dit aux disciples de Jean : « Les aveugles voient, les boiteux marchent […] les morts ressuscitent » (Matthieu 11,5). Le chant ne fait que redire ce que l’Évangile a déjà montré.

Et à mesure que ces vers défilent, une vision se dessine : celle d’un monde réconcilié, où « la vérité resplendit » et où « le vrai Dieu est connu ». Ce n’est pas une utopie ; c’est l’horizon même de Noël. C’est la promesse d’une lumière qui ne s’impose pas mais qui se laisse accueillir. Ici encore, le peuple breton a su reconnaître sa propre expérience spirituelle : une attente enracinée, humble, patiente, qui ne renonce pas à espérer malgré l’épaisseur des nuits.

Quand arrive la dernière strophe, quelque chose a déjà changé. Ce n’est plus l’obscurité qui parle, mais la certitude tranquille de ceux qui voient l’aurore poindre. “Ouvre-toi, ô palais splendide de notre Dieu”. La porte du ciel n’est plus fermée. Le peuple n’est plus seul. Le Sauveur n’est pas un rêve : il vient.

C’est peut-être là l’essence du premier dimanche de l’Avent. Entrer dans ce temps, ce n’est pas se convaincre artificiellement que tout ira mieux. C’est laisser résonner en soi l’appel d’un chant ancien, né de la terre bretonne et de la foi chrétienne : un appel qui connaît la nuit, mais qui s’appuie sur une vérité plus forte qu’elle. Une vérité simple : la lumière s’approche. Et celui qui entend ce chant – dans une église de campagne, au bord d’une côte battue par le vent, ou simplement dans le silence d’une chambre – sait que quelque chose en lui commence déjà à s’éclairer. Le Messie vient. Et l’Avent, humblement, nous remet en condition de l’attendre.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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