Saints bretons à découvrir

Joseph d’Arimathie, l’Écosse et la construction d’une légende chrétienne

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Le 31 août, le Martyrologe romain actuel de l’Église catholique commémore saint Joseph d’Arimathie avec saint Nicodème. Dans l’ancienne tradition romaine, sa fête était célébrée le 17 mars. Dans les Églises orthodoxes, il est honoré le 31 juillet ainsi que le troisième dimanche après Pâques, lors du dimanche des Saintes Myrophores.

Joseph d’Arimathie est une figure des Évangiles canoniques, attestée par les quatre récits de la Passion (Mt 27,57-60 ; Mc 15,43-46 ; Lc 23,50-53 ; Jn 19,38-42) : membre respecté du Sanhédrin, il offrit son tombeau pour la sépulture du Christ. Mais autour de cette figure évangélique s’est tissée, dès l’Antiquité tardive et surtout au Moyen Âge, une riche trame de récits légendaires. Parmi eux, certains affirment qu’il aurait quitté la Judée pour les îles Britanniques et participé à l’évangélisation des terres celtiques. D’autres traditions plus tardives vont jusqu’à le rattacher à l’Écosse. Creusons un peu…

Une affirmation tardive et fragile

Les Évangiles situent clairement Joseph en Judée, à Arimathie, généralement identifiée à Ramathaim. Aucune source antique connue ne l’associe aux îles Britanniques ni, a fortiori, à l’Écosse. Les récits qui le relient aux terres celtiques apparaissent beaucoup plus tard dans la documentation disponible.

L’idée d’un lien particulier entre Joseph d’Arimathie et l’Écosse se rencontre dans certaines élaborations érudites ou traditionnelles postérieures, souvent marquées par le désir d’ancrer les nations celtiques dans l’âge apostolique. Dans ce contexte, Joseph devient non seulement un voyageur missionnaire, mais aussi une figure susceptible de conférer à ces contrées une antiquité chrétienne prestigieuse, comparable à celle revendiquée par d’autres grands centres de la chrétienté.

La matrice : la tradition de Glastonbury

Ce développement trouve son origine dans la tradition anglaise de Glastonbury. À partir du XIIᵉ siècle, les moines de cette abbaye affirmèrent que Joseph d’Arimathie, accompagné de quelques disciples, avait débarqué dans le Somerset. Selon cette tradition, il aurait fondé vers l’an 37 la première église chrétienne des îles Britanniques, bâtie en bois et dédiée à la Vierge Marie. On lui attribua également la plantation d’un rameau d’aubépine qui, selon la légende, fleurirait encore à Noël.

Cette histoire liait directement l’Angleterre aux origines évangéliques, faisant de Glastonbury un lieu sacré antérieur même à la mission de saint Augustin de Cantorbéry en 597. Le récit connut un immense succès. Il fut intégré aux cycles arthuriens par Robert de Boron dans son Estoire dou Graal ou Joseph d’Arimathie, composé à la fin du XIIᵉ siècle. Joseph y devient l’un des personnages centraux de l’imaginaire du Graal et parfois son premier gardien. La figure évangélique se trouve ainsi placée au carrefour de l’histoire biblique, de la littérature chevaleresque et des traditions britanniques.

L’extension aux nations celtiques

À partir de cette matrice anglaise, il fut tentant d’élargir l’horizon. Si Joseph avait touché la Grande-Bretagne, pourquoi ne pas lui attribuer également des liens avec le pays de Galles, l’Irlande ou l’Écosse ?

Une tradition plus tardive fit également de lui un riche marchand qui se serait rendu en Cornouailles afin d’y acquérir l’étain exploité depuis l’Antiquité. Cette hypothèse, souvent reprise dans la littérature populaire, ne repose toutefois sur aucune source ancienne connue. Par un pas supplémentaire, certaines traditions ou spéculations érudites finirent par établir un lien particulier entre Joseph d’Arimathie et diverses régions celtiques. Ces développements s’inscrivent dans une même logique : rattacher les terres périphériques de la chrétienté occidentale aux temps apostoliques et leur conférer ainsi une origine particulièrement prestigieuse.

Légende et mémoire

Il convient de rappeler que le mot « légende », au sens médiéval, désigne ce qui doit être lu (legenda) : non pas un mensonge, mais un récit édifiant destiné à nourrir la foi et la mémoire. Nous vous renvoyons à notre article sur ce sujet.

En ce sens, les traditions relatives à Joseph d’Arimathie, qu’elles le présentent comme fondateur de Glastonbury, pionnier du christianisme dans les îles Britanniques ou personnage lié aux terres celtiques, ne doivent pas être jugées uniquement à l’aune de leur exactitude historique. Elles expriment aussi le désir de communautés chrétiennes de se sentir directement reliées aux origines évangéliques et de participer pleinement à l’histoire du salut.

Pour l’historien, il convient toutefois de distinguer l’existence d’une tradition de la preuve de l’événement qu’elle rapporte. Une tradition constitue en elle-même un fait historique, puisqu’elle témoigne d’une mémoire collective et d’une transmission culturelle. En revanche, elle ne suffit pas nécessairement à établir la réalité des faits évoqués sans l’appui de sources indépendantes et suffisamment proches des événements.

En bref

Aucun texte antique, aucun auteur patristique connu et aucun document médiéval ancien n’identifient Joseph d’Arimathie comme un Écossais ou n’établissent un lien particulier entre lui et l’Écosse. Les traditions qui le rattachent aux îles Britanniques appartiennent à un vaste ensemble de récits hagiographiques, littéraires et nationaux dont le foyer principal demeure la tradition de Glastonbury. Leur importance culturelle et religieuse est indéniable. Elles ont profondément marqué l’imaginaire chrétien de l’Occident médiéval et nourri les cycles du Graal ainsi que les mémoires locales des nations celtiques.

La critique historique contemporaine considère généralement ces récits comme des constructions tardives dont les fondements documentaires demeurent difficiles à établir. Cette conclusion ne préjuge toutefois ni de leur valeur spirituelle ni de leur portée symbolique. Elle constate simplement l’absence, à ce jour, de sources antiques, patristiques ou médiévales anciennes identifiables permettant d’établir historiquement une origine écossaise de Joseph d’Arimathie ou même un lien particulier entre celui-ci et l’Écosse.

Entre mémoire spirituelle et réalité historique, Joseph d’Arimathie demeure ainsi une figure-carrefour où se rencontrent le témoignage évangélique, l’imaginaire du Graal et les aspirations mémorielles des nations celtiques.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

Articles du même auteur

Peut-on retrouver les origines d’un peuple dans les mots ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 15 minPourquoi le breton douar ressemble-t-il tant au mot …

4 août 1789 : les paysans libérés, la Bretagne dépossédée

Amzer-lenn / Temps de lecture : 11 minLa nuit du 4 août 1789 est célébrée …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *