Saints bretons à découvrir

La langue bretonne n’a pas à demander la permission d’exister ici

Amzer-lenn / Temps de lecture : 12 min

Après notre précédent article sur la place du chant breton et du grégorien dans les équipes liturgiques, plusieurs réactions ont fait apparaître une question qui dépasse largement le choix des chants d’une messe. Certaines étaient très favorables, d’autres plus critiques ; plusieurs insistaient sur la qualité musicale, la nécessité de ne pas fabriquer des célébrations « patchwork », ou encore sur la place à laisser aux créations contemporaines. Ces remarques méritent d’être entendues, mais elles révèlent aussi, parfois involontairement, le véritable nœud du problème : nous continuons à parler du breton comme d’une proposition qu’il faudrait faire accepter.

C’est peut-être là qu’il faut changer de perspective. Le breton n’est pas une sensibilité liturgique parmi d’autres, comparable à une préférence pour tel compositeur ou tel courant musical. Il appartient à ce pays, à son histoire, à sa culture chrétienne et à la manière dont des générations entières y ont prié. On peut parfaitement ne pas le parler, préférer d’autres répertoires ou ne pas se sentir personnellement attaché à lui ; cela ne change rien au fait qu’en Bretagne, il n’est pas un visiteur.

Pourquoi devrait-il alors continuer à demander la permission d’exister ici ?

Le curieux privilège de ce qui n’a pas besoin de se justifier

Il existe une asymétrie assez révélatrice dans nos habitudes. Une célébration entièrement francophone ne demande aucune explication. Personne ne s’interroge, à la fin de la préparation, sur l’opportunité de n’avoir chanté qu’en français, ni ne demande si cette absence totale de breton risque de froisser une partie de l’assemblée. C’est simplement la situation considérée comme normale.

Qu’un cantique breton soit proposé et les questions commencent : les gens vont-ils comprendre ? Savent-ils le chanter ? Ne faudrait-il pas une traduction ? N’en avons-nous pas déjà chanté un récemment ? Cela ne risque-t-il pas de paraître trop identitaire ? Ne serait-il pas préférable de le réserver à un pardon ou à une célébration spécifiquement bretonne ?

Aucune de ces questions n’est absurde en elle-même. Une équipe liturgique doit évidemment se préoccuper de son assemblée, de la participation et de l’intelligibilité. Ce qui interroge est que ces précautions fonctionnent presque toujours dans le même sens. La présence du breton doit être argumentée ; son absence n’a jamais besoin de l’être.

À force, cette dissymétrie devient tellement habituelle qu’on ne la remarque même plus. Celui qui propose du breton se retrouve dans la position du demandeur – d’un quémandeur – et finit lui-même par intégrer cette logique : il négocie un chant, puis remercie presque lorsqu’il l’obtient. Le problème commence peut-être précisément là. Une langue historique du pays ne devrait pas avoir à être traitée comme la concession faite à une minorité insistante.

Une langue n’est pas un goût musical

Dire cela oblige à sortir du langage des « sensibilités ». Le mot est commode, mais il finit par tout mettre sur le même plan. Certains aiment les chants des 80’s ou du Renouveau, d’autres préfèrent une écriture chorale classique, d’autres les compositions actuellement diffusées dans les paroisses ou du grégorien, tandis que d’autres encore seraient « sensibles » au breton. À chacun sa préférence, et il suffirait de partager équitablement le gâteau. Or le rapport à une langue ne relève pas seulement du goût.

Le breton porte une histoire humaine et chrétienne antérieure à nos débats actuels sur l’animation liturgique. Il a été langue de prédication, de catéchèse, de prière et de chant ; il reste aujourd’hui une langue parlée, enseignée, transmise et créée. Dans le diocèse de Vannes lui-même, l’engagement institutionnel en faveur de la langue bretonne ne relève pas d’une initiative marginale : le diocèse rappelle que la culture bretonne constitue à la fois une « source d’inspiration » et un « champ de mission », et présente son patrimoine linguistique et musical comme une richesse vivante pour l’Église. Il en est de même dans les diocèses de Quimper & Léon et de Saint-Brieuc & Tréguier.

Plus récemment encore, lors de la messe en breton célébrée au Grand Pardon de Sainte-Anne-d’Auray en juillet 2025, le site diocésain soulignait explicitement que la langue bretonne n’était pas seulement une tradition patrimoniale mais pouvait être une manière vivante d’annoncer l’Évangile, que ce soit dans des messes entièrement célébrées en breton ou simplement par la présence de cantiques bretons.

Autrement dit, lorsque quelqu’un propose un cantique breton dans une paroisse bretonne, il n’introduit pas dans la liturgie sa petite préférence personnelle. Il essaie aussi de faire vivre quelque chose que l’Église locale elle-même affirme vouloir transmettre.

« Il faut que ce soit beau » : évidemment

L’objection revient souvent et elle est légitime : encore faut-il que ce soit beau. Un cantique breton mal appris, porté par deux voix hésitantes tandis que l’assemblée attend, ne convaincra personne de la nécessité de le transmettre. Le même constat vaut pour un Credo grégorien exécuté péniblement ou, d’ailleurs, pour n’importe quel chant français massacré par manque de préparation.

Mais la conclusion logique devrait être de travailler davantage, non de renoncer.

Le patrimoine musical breton ne manque ni de richesse ni de diversité. Il existe des pièces très simples destinées à l’assemblée, des cantiques populaires puissants, des harmonisations polyphoniques élaborées et tout un travail contemporain de transmission. La difficulté réelle est ailleurs : ce qui n’est jamais appris finit nécessairement par être mal chanté, et ce qui est mal chanté devient ensuite la preuve qu’il ne fallait pas l’apprendre. Le cercle se referme avec une redoutable efficacité.

On ne procède généralement pas ainsi avec les autres répertoires. Lorsqu’un nouveau chant français est introduit, on accepte qu’il soit d’abord inconnu. On répète son refrain, on l’accompagne, on le reprend plusieurs dimanches afin qu’il devienne familier. Le fait que « les gens ne le connaissent pas » constitue alors une étape normale de l’apprentissage et non un motif définitif de rejet. Pourquoi le raisonnement serait-il différent dès que le texte est breton ?

La beauté demande une exigence, mais elle demande surtout du travail. En faire une condition préalable à toute présence du breton, sans accepter les moyens nécessaires pour atteindre cette qualité, revient simplement à placer la barre à un endroit où l’on sait qu’elle ne pourra jamais être franchie.

L’Esprit Saint crée aussi avec une mémoire

On entend également, comme l’a redit une amie récemment, que l’Église ne peut pas vivre uniquement de ce qu’elle a reçu, que l’Esprit Saint est créateur et qu’il inspire encore aujourd’hui de nouvelles œuvres. Ce serait une curieuse théologie de vouloir le contester. La musique sacrée n’a aucune raison de cesser de se renouveler et chaque époque peut apporter au trésor de l’Église ce qu’elle produit de véritablement beau.

Mais l’invocation de l’Esprit Saint ne saurait transformer la nouveauté en critère suffisant. Toute création doit être discernée : par son texte, sa qualité musicale, son rapport à l’action liturgique, sa capacité à conduire à la prière. L’Esprit Saint n’est pas davantage garanti par une date de composition récente qu’il ne l’est par l’ancienneté d’un cantique.

Surtout, créer et transmettre ne s’opposent pas. Une culture qui ne ferait que conserver finirait sans doute par se dessécher, mais une culture incapable de recevoir ce qui lui a été transmis recommencerait perpétuellement à zéro. L’Esprit Saint peut inspirer une mélodie nouvelle ; il peut aussi donner le désir et l’intelligence de faire fructifier un héritage.

Léon XIV rappelait encore, dans sa catéchèse du 19 août 2026 consacrée à la musique sacrée, que les traditions musicales des différentes cultures doivent être prises sérieusement en considération parce qu’elles appartiennent à la vie religieuse et sociale des peuples, et citait l’appel conciliaire à promouvoir leurs musiques traditionnelles jusque dans les actions sacrées. Le renouvellement n’implique donc pas l’amnésie.

La « messe en breton » ne peut pas être l’alibi de son absence ailleurs

Une autre réponse paraît, à première vue, particulièrement respectueuse : plutôt que d’insérer quelques chants bretons dans une messe en français, pourquoi ne pas organiser de véritables messes en breton ? E brezhoneg penn-da-benn ! Elles seraient cohérentes, préparées par des personnes compétentes et permettraient à cette langue de retrouver toute sa place.

Bien sûr qu’il en faut. Le pèlerinage annuel des bretonnants à Sainte-Anne-d’Auray, organisé notamment par la pastorale diocésaine en langue bretonne, les messes en breton à l’occasion de Noël (Pontivy, Lorient, Ploemeur…) ou de grands pardons (Ste Anne-la-Palud, Le Folgoët, …) ainsi que la messe mensuelle en breton à Keranna, à Ploemeur au Minihi Levenez et ailleurs, existent précisément pour permettre cette expression pleine de la foi. Il en existe un peu partout en Bretagne. Ces célébrations sont nécessaires parce qu’une langue ne saurait être réduite éternellement à un refrain décoratif.

Elles ne peuvent cependant devenir l’endroit où l’on parque le breton pour être dispensé de l’entendre ailleurs. Une logique qui consisterait à dire « vous avez votre messe en breton, laissez maintenant les messes ordinaires en français » reproduirait sous une apparence généreuse la marginalisation que l’on prétend résoudre.

Il faut pouvoir célébrer entièrement en breton, mais il faut aussi que le breton puisse apparaître naturellement dans une messe principalement francophone, dans l’ordinaire de la liturgie. Un cantique, une prière, un refrain ou quelques versets n’ont rien d’un bricolage par nature. Leur cohérence dépend du choix qui en est fait et de la manière dont ils s’inscrivent dans la célébration. Une langue devient réellement vivante lorsqu’elle n’a plus besoin d’une manifestation spécialement organisée pour avoir le droit de se faire entendre.

C’est d’ailleurs ce que le diocèse de Quimper et Léon avait formulé de manière remarquablement concrète dès 2004. Ses recommandations envisageaient toute une gradation, depuis « au minimum, une mélodie bretonne » dans chaque assemblée jusqu’à la célébration entièrement en breton. Il ne s’agissait donc pas de choisir entre le tout-français et la messe bretonnante, mais d’habituer progressivement la vie liturgique ordinaire à cette présence. C’est ce que le diocèse de Vannes a également recommandé.

Normaliser plutôt que concéder

Le véritable enjeu est peut-être là. Nous n’avons pas besoin de transformer chaque cantique breton en revendication identitaire, pas davantage que de calculer un quota linguistique à respecter chaque dimanche. Il faudrait au contraire parvenir à une situation beaucoup plus paisible, où sa présence ne constituerait plus un événement.

Un enfant qui entendrait régulièrement quelques chants en breton ne trouverait pas étrange qu’ils existent. Une assemblée qui reprendrait plusieurs fois dans l’année les mêmes pièces finirait par les connaître. Des animateurs auxquels on proposerait réellement de les apprendre cesseraient de dépendre des deux ou trois personnes qui les portent aujourd’hui. La transmission fonctionne ainsi dans tous les domaines : quelque chose devient familier parce qu’on cesse de le traiter comme exceptionnel.

C’est aussi une question de regard. Tant que le breton est considéré comme la passion particulière de quelques personnes, celles-ci resteront condamnées à le défendre. Le jour où il sera admis qu’il appartient simplement au paysage spirituel et culturel de la Bretagne, il ne sera plus nécessaire d’être militant pour proposer un cantique. Il deviendra l’une des possibilités normales dont dispose une communauté pour prier.

Vatican II lui-même a refusé l’idée d’une uniformité rigide en affirmant que l’Église entend respecter et développer les qualités propres des peuples, et parfois les accueillir jusque dans la liturgie lorsque cela s’accorde avec son esprit. Il y a là une conception de l’universalité catholique autrement plus riche qu’une reproduction du même répertoire partout : l’unité n’exige pas que l’Église cesse d’avoir un accent.

C’est finalement tout ce que signifie cette phrase : la langue bretonne n’a pas à demander la permission d’exister ici. Elle ne signifie pas qu’il faudrait l’imposer à ceux qui ne le connaissent pas, encore moins exclure les autres langues ou les créations nouvelles. Elle signifie que nous devrions cesser d’inverser la charge de la preuve, comme si sa présence était toujours l’anomalie à expliquer et son absence la neutralité naturelle.

Le breton n’a pas besoin qu’on lui fasse une faveur. Il a besoin que ceux qui le connaissent puissent le transmettre, que ceux qui ne le connaissent pas puissent l’apprendre, et que l’Église de Bretagne le considère enfin avec la simplicité due à ce qui lui appartient.

Un cantique breton n’a pas à demander sa place dans une église bretonne : cette place lui est destinée depuis toujours.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

Articles du même auteur

À Nieuport, un hommage en breton au fusilier marin Yves Marie Carval, mort en 1915

Amzer-lenn / Temps de lecture : 4 minPlus de cent onze ans après sa mort …

Peut-on être humaniste sans transmettre ce que l’on a reçu ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min À l’heure où l’on célèbre volontiers l’autonomie …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *