Saints bretons à découvrir

Jef Le Penven, la Bretagne à fleur de portée

Amzer-lenn / Temps de lecture : 12 min

Il naissait à Pontivy un 3 novembre 1919. Compositeur, organiste et chef d’orchestre, Jef Le Penven a consacré une grande partie de son existence à donner une expression musicale à l’âme bretonne, puisant aussi bien dans les chants populaires que dans la poésie, les légendes et le patrimoine religieux. De « Me zo ganet e kreiz ar mor » à la bande originale du film Le Mystère du Folgoët, son œuvre témoigne d’une ambition artistique dont on mesure encore trop peu l’ampleur.

Lorsque retentissent les premières notes de Me zo ganet e kreiz ar mor, c’est tout un pays qui semble retrouver sa voix. La mélodie composée par Jef Le Penven sur les vers de Yann-Bêr Kalloc’h possède cette qualité particulière des chants que l’on croit avoir toujours connus, tant ils paraissent appartenir à la mémoire collective. Elle accompagne les Bretons depuis plusieurs générations, dans les concerts comme dans certaines rencontres familiales, et l’on oublie parfois qu’elle est née de la plume d’un jeune compositeur qui n’avait pas encore vingt-cinq ans.

Cette célébrité a cependant son revers. Elle a quelque peu éclipsé le reste d’une production musicale considérable, depuis les œuvres symphoniques jusqu’aux compositions religieuses, en passant par les pièces chorales, les ballets et la musique de cinéma. Jef Le Penven appartient pourtant à cette génération d’artistes bretons qui, au XXe siècle, ont voulu sortir leur patrimoine musical du seul cadre folklorique sans rompre avec ses sources populaires. Pour lui, les mélodies recueillies dans les campagnes, la langue bretonne et les traditions religieuses constituaient une matière musicale suffisamment riche pour nourrir des compositions de grande envergure.

De Pontivy aux pupitres de l’orchestre

Né le 3 novembre 1919 à Pontivy, Jef Le Penven grandit dans un pays où la musique accompagne encore largement la vie quotidienne. Les cantiques, les chants populaires et les sonneries traditionnelles participent alors d’un univers sonore dont il conservera profondément l’empreinte. Sa formation classique lui donne ensuite les moyens d’élargir cet héritage, en le confrontant aux exigences de l’écriture harmonique, du contrepoint et de l’orchestration.

Il aurait pu suivre une carrière musicale conventionnelle, en réservant les airs bretons à quelques arrangements de circonstance. Il choisit au contraire de leur accorder une place centrale dans son travail de compositeur. Son activité de chef d’orchestre, notamment à Rennes, lui permet d’approfondir sa connaissance des formations instrumentales et de développer un langage personnel, tandis que son intérêt pour le mouvement musical breton le rapproche des sonneurs et de ceux qui œuvrent à la sauvegarde des traditions.

Cette fidélité au pays natal ne l’enferme nullement dans une esthétique de conservation. Jef Le Penven appartient à son siècle et entend bien écrire une musique de son temps. Les matériaux populaires qui nourrissent son inspiration sont repris, développés, harmonisés et parfois profondément transformés par le travail de composition. Il ne s’agit pas simplement de faire jouer un air traditionnel par un orchestre, mais de bâtir une œuvre nouvelle à partir d’un langage musical dont la Bretagne lui a transmis les premiers accents.

C’est ainsi que prennent forme plusieurs compositions ambitieuses, parmi lesquelles la Symphonie du Morbihan, Les Celtes, Tir Na Nog et la Cantate du bout du monde. Cette dernière, connue également sous son titre breton Kanadenn penn ar Bed, est créée en 1957 aux Fêtes de Cornouaille sur un texte de Pierre-Jakez Hélias. La rencontre entre la poésie bretonne, les voix et l’orchestre y témoigne de la volonté du compositeur d’inscrire sa culture dans un répertoire de concert qui ne soit pas condamné aux marges de la vie musicale française.

À l’écoute de ces œuvres, on comprend ce que la formation symphonique pouvait apporter à son inspiration. Les cordes étendent le paysage musical, les cuivres lui donnent son relief, tandis que les voix conservent souvent cette manière toute bretonne de porter une mélodie avec gravité, sans jamais sacrifier sa ligne au seul effet sonore. Les changements de densité orchestrale font tour à tour apparaître une impression de calme ou de tension, comme dans ces paysages de l’Ouest où la lumière modifie sans cesse les contours de la terre et de la mer.

La voix de Yann-Bêr Kalloc’h

Parmi les nombreux textes mis en musique par Le Penven, celui de Yann-Bêr Kalloc’h tient une place particulière. Le poète de Groix, mort au front en 1917, avait offert avec Me zo ganet e kreiz ar mor une expression poignante à son attachement à l’île natale. Le jeune compositeur en signe une mise en musique en 1941, sans doute loin d’imaginer l’avenir qui attend cette mélodie.

Le chant doit beaucoup à la simplicité apparente de sa ligne musicale. La phrase épouse les mots bretons avec une telle évidence qu’elle semble prolonger naturellement leur rythme, tandis que les inflexions mélodiques laissent affleurer la nostalgie du texte. Les interprètes s’en sont emparés, de Gilles Servat à Alan Stivell en passant par les Deri Dowlas, contribuant à inscrire durablement cette composition dans le répertoire breton.

Le succès de cette œuvre dit aussi quelque chose du rapport de Jef Le Penven à la langue. Chez lui, le breton n’est pas un élément décoratif destiné à donner une couleur régionale à une musique savante. La langue participe directement à la construction du chant, à son phrasé et à sa respiration. Ce souci d’accorder le mouvement musical à la parole se retrouve dans ses autres compositions vocales, notamment lorsqu’il aborde le domaine religieux.

Le Mystère du Folgoët, une musique pour la foi d’un peuple

L’une des pages les plus attachantes de son parcours reste sa participation au film Le Mystère du Folgoët, réalisé au début des années 1950 par les frères Caouissin dans le cadre de Brittia Films. Cette aventure cinématographique mérite d’être rappelée, tant elle représente une initiative originale dans l’histoire culturelle bretonne. À une époque où les moyens techniques et financiers nécessaires à la réalisation d’un long métrage sont considérables, les frères Caouissin entreprennent de porter à l’écran une histoire intimement liée à la foi et à la mémoire du Léon.

Le récit s’inspire de la tradition de Salaün ar Fol, ce pauvre homme qui, selon la légende, vivait à proximité du lieu où devait s’élever la basilique du Folgoët. Il ne possédait guère de biens ni d’instruction, mais sa dévotion à Notre-Dame s’exprimait dans une prière obstinément répétée : Ave Maria. Après sa mort, la découverte miraculeuse d’un lys portant cette invocation aurait révélé la sainteté de celui que ses contemporains avaient si facilement négligé. Cette histoire, transmise au fil des siècles, appartient à l’imaginaire religieux breton et à la mémoire du grand pèlerinage marial du Folgoët.

En acceptant de composer la musique du film, Jef Le Penven entre dans une entreprise où le langage cinématographique rencontre celui des mystères religieux. L’enjeu est important : la musique doit accompagner le récit sans affaiblir sa dimension spirituelle, soutenir les images tout en laissant aux prières et aux chants traditionnels leur place. On retrouve ainsi, autour de sa partition, la participation des chorales paroissiales du Léon et celle des moines de Kerbénéat-Landévennec, dont les voix contribuent à l’identité sonore du film.

Le Languentibus in purgatorio figure notamment parmi les pièces entendues. Il convient de distinguer ces éléments du patrimoine religieux de la musique originale écrite par Le Penven, mais leur coexistence est caractéristique de l’ambition du projet. Les réalisateurs cherchaient à faire revivre une histoire qui appartenait déjà au peuple breton ; le compositeur pouvait lui donner, par les moyens de son art, une continuité dramatique et musicale.

La place réservée à la musique dans cette réalisation est d’autant plus intéressante que le cinéma breton disposait alors de moyens limités. Un entretien accordé par Périg Caouissin, conservé à la Cinémathèque de Bretagne, évoque notamment les conditions de l’enregistrement musical à Paris et le travail de postproduction sonore. Derrière les images du sanctuaire, des processions et des scènes inspirées du récit traditionnel, il y avait donc toute une entreprise technique et artistique, menée avec une détermination remarquable.

La première du Mystère du Folgoët a lieu le 21 avril 1953, au cinéma Le Vox de Brest. L’affluence témoigne de l’intérêt suscité par cette réalisation, qui touche un public particulièrement attaché à la tradition mariale du Léon. Pour beaucoup de spectateurs, le film offre alors la possibilité de retrouver sur grand écran une histoire connue depuis l’enfance, dans une langue et un univers religieux qui leur sont familiers.

La contribution de Jef Le Penven connaît également une existence propre, puisqu’un disque 33 tours de la bande originale est édité et commercialisé. Ce détail n’est pas anodin : la musique du film peut désormais être écoutée en dehors de la salle de projection, conservée dans les foyers et transmise à d’autres auditeurs. On aimerait aujourd’hui que cet enregistrement retrouve une véritable visibilité, au-delà du cercle des collectionneurs et des passionnés du cinéma breton.

Pour les lecteurs d’Ar Gedour, cet épisode présente un intérêt particulier. Le Mystère du Folgoët témoigne d’une époque où des créateurs bretons cherchaient à donner une forme artistique contemporaine à un patrimoine religieux encore largement partagé. La musique de Le Penven participe de cette démarche sans que l’on puisse réduire son intervention à un simple accompagnement sonore. Elle s’inscrit dans une œuvre qui fait dialoguer le cinéma, le chant liturgique, les traditions populaires et la création musicale.

Le compositeur et le sacré

Cette collaboration avec les frères Caouissin n’a rien d’un épisode isolé dans le parcours de Jef Le Penven. Organiste, familier des pratiques musicales religieuses, il consacre une partie de son travail à la musique sacrée, notamment à travers des messes (comme la messe en l’honneur de Saint-Ivy ou la messe à Sainte Anne) et des compositions vocales liées au calendrier chrétien et aux grandes figures de la dévotion bretonne, qui mériteraient d’être bien plus reprises dans nos paroisses vannetaises.

On retrouve dans ces pages une préoccupation qui traverse l’ensemble de son œuvre : écrire une musique susceptible de rejoindre ceux qui la chantent ou l’écoutent, tout en conservant une véritable exigence artistique. La tradition des cantiques bretons lui offrait à cet égard un héritage exceptionnel, tant par la richesse de ses mélodies que par l’attachement des fidèles à des chants transmis de génération en génération.

La Bretagne du milieu du XXe siècle connaissait encore ces assemblées nombreuses où les cantiques emplissaient les églises lors des pardons, des fêtes mariales ou des grandes célébrations paroissiales. L’orgue soutenait les voix, parfois relayées par celles des chorales, et l’on retrouvait dans le chant commun une continuité entre la prière familiale et la liturgie. Pour un musicien comme Le Penven, cet univers constituait une source d’inspiration aussi naturelle que les sonneries de bombarde ou les mélodies populaires.

Il serait toutefois réducteur de considérer sa musique religieuse sous le seul angle du témoignage ethnographique. Le compositeur ne se contente pas de restituer des usages anciens. Il s’intéresse à la construction musicale, au traitement des voix, aux possibilités de l’harmonie et à la manière dont une composition peut servir le sens d’un texte sacré. Son travail prend ainsi place dans une histoire plus large, celle des musiciens qui ont cherché à renouveler l’expression de la foi à partir des ressources de leur propre culture.

Un héritage qui demande encore à être entendu

Jef Le Penven meurt à Douarnenez le 30 avril 1967, à seulement quarante-sept ans. Sa disparition précoce interrompt une carrière dont les réalisations laissent entrevoir ce qu’auraient pu être les décennies suivantes. Elle contribue aussi, sans doute, à expliquer pourquoi une partie de son catalogue demeure moins familière au grand public que les chansons qui ont assuré sa postérité.

Près de soixante ans après sa mort, son œuvre appelle un véritable travail de redécouverte. Il ne suffit pas de citer son nom à l’occasion des commémorations ou de reprendre Me zo ganet e kreiz ar mor, aussi légitime et émouvant que soit cet hommage. Ses compositions symphoniques, ses pages chorales et religieuses, comme sa contribution au cinéma des frères Caouissin, méritent de retrouver des interprètes, des auditeurs et une place dans la programmation culturelle bretonne.

La question des archives et des enregistrements prend ici toute son importance. Une partition que personne ne joue finit par n’exister que dans les catalogues, et une bande originale qui demeure inaccessible perd peu à peu son lien avec le public pour lequel elle avait été composée. Le cas du Mystère du Folgoët est particulièrement révélateur : le film lui-même appartient à une histoire encore insuffisamment connue, tandis que sa musique permettrait d’approcher sous un angle différent le travail artistique de Jef Le Penven.

En ce 3 novembre, date anniversaire de sa naissance, il y aurait donc quelque chose de particulièrement juste à faire entendre de nouveau les œuvres du compositeur, dans leur diversité. La mélodie de Me zo ganet e kreiz ar mor pourrait ouvrir le concert, avant de laisser place à une page symphonique, à un chant sacré ou à un extrait du Mystère du Folgoët. Le public découvrirait alors que ces compositions, malgré la diversité de leurs formes, procèdent d’une même sensibilité musicale.

Celle d’un homme qui connaissait la puissance d’une mélodie transmise par la tradition, mais qui possédait aussi les moyens de la faire entrer dans un univers orchestral plus vaste. Un musicien pour lequel la Bretagne offrait bien davantage qu’un réservoir de thèmes pittoresques : elle constituait le terreau d’une création originale, capable de parler à ses contemporains et, nous l’espérons, aux générations futures.

Il reste à lui rendre cette place par l’écoute. Lorsque la voix reprend les premiers mots de Kalloc’h, Me zo ganet e kreiz ar mor, on entend un chant devenu familier. Mais derrière lui se tient tout un compositeur, dont l’œuvre attend encore d’être pleinement redécouverte.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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