De manière régulière, on entend dénoncer le manque de moyen pour le développement de la langue bretonne. C’est un réel sujet. Pourtant il est difficile de lever des fonds, qui plus est au niveau des subventions qui sont de plus en plus ténues. Tout est-il pour autant fichu ?
La Bretagne ne manque ni de symboles, ni de marques, ni de produits revendiquant leur origine. Le drapeau breton figure sur des emballages, les références à la Bretagne sont devenues un argument commercial puissant, et l’identité régionale participe incontestablement à la valeur de nombreux produits alimentaires, artisanaux ou culturels. Pourtant, cette richesse économique construite autour de l’image de la Bretagne contribue encore relativement peu, de manière organisée et pérenne, à la transmission de ce qui constitue l’un des fondements les plus singuliers de cette identité : la langue bretonne.
Une contribution pour l’avenir
Il serait pourtant possible d’imaginer un mécanisme simple : associer à certains produits revendiquant explicitement leur caractère breton une très faible contribution destinée au financement de la langue. Quelques centimes sur un produit, ou une fraction déterminée de son prix, seraient versés directement à un fonds de dotation indépendant, transparent et transpartisan, entièrement consacré au développement de l’enseignement et de l’usage du breton. Pris isolément, l’effort demandé au consommateur serait presque imperceptible ; appliqué à des millions d’actes d’achat, il pourrait en revanche constituer une ressource durable.
Il ne s’agirait pas nécessairement de créer une nouvelle taxe publique au sens classique du terme. Le dispositif pourrait prendre la forme d’une contribution volontaire attachée à un label, à une charte ou à une certification permettant aux entreprises participantes de signaler clairement qu’une part de la valeur créée grâce à l’identité bretonne revient à la transmission de cette identité. Le consommateur saurait ainsi qu’en achetant un produit portant ce signe distinctif, il contribue directement au financement de la langue. Certains systèmes de certification, notamment dans le domaine alimentaire, montrent déjà qu’il est possible d’intégrer au prix d’un produit des coûts liés à un label ou à une organisation collective ; sans reproduire exactement ces modèles, le principe pourrait inspirer un mécanisme spécifiquement breton.
La question essentielle serait alors celle de la gouvernance. Pour fonctionner dans la durée, un tel fonds devrait précisément échapper aux alternances politiques et aux querelles partisanes. Son conseil d’administration pourrait réunir des représentants des différentes filières d’enseignement bilingue, de Diwan, des collectivités, des enseignants, du monde économique, associatif et culturel, avec des règles strictes de transparence sur les sommes perçues et leur utilisation. Chaque année, les comptes seraient publics et chacun pourrait savoir combien d’euros ont été collectés, par quelles filières et pour quels projets.
La première priorité devrait naturellement être l’enseignement. Les écoles Diwan et les filières bilingues de l’enseignement public et catholique sont confrontées à une difficulté structurelle : pour ouvrir davantage de classes, encore faut-il disposer de suffisamment d’enseignants capables d’exercer en breton. Or former un professeur bilingue demande du temps, des efforts supplémentaires et un véritable engagement personnel. Si l’on souhaite augmenter rapidement le nombre de locuteurs, il faut donc rendre cet engagement plus attractif.
Une motivation pour les enseignants
Le fonds pourrait ainsi financer une prime spécifique destinée aux enseignants exerçant effectivement en langue bretonne. Elle ne serait pas conçue comme une récompense symbolique, mais comme une véritable incitation professionnelle : un professeur acceptant de se former, d’obtenir le niveau linguistique nécessaire puis d’enseigner en breton bénéficierait d’un complément de rémunération significatif. Plus la compétence demandée est rare et utile à la collectivité, plus il est cohérent de la reconnaître financièrement.
Une telle prime aurait plusieurs effets. Elle pourrait convaincre davantage d’étudiants de suivre une formation bilingue, encourager des enseignants déjà en poste à apprendre le breton et contribuer à fidéliser ceux qui l’utilisent quotidiennement dans leurs classes. Le fonds pourrait également prendre en charge tout ou partie des formations linguistiques, financer des années de perfectionnement, soutenir la production de matériel pédagogique et accompagner les établissements souhaitant ouvrir de nouvelles filières. Au lieu de constater chaque année le manque d’enseignants brittophones, il s’agirait enfin de créer les conditions économiques permettant d’en former davantage.
Le même principe pourrait s’étendre à la petite enfance, aux centres de loisirs, à la formation professionnelle ou encore à la création de ressources numériques. Le problème du breton n’est pas seulement celui du nombre d’heures enseignées à l’école ; il tient également à la possibilité de vivre une partie croissante de sa vie quotidienne dans cette langue. Un fonds suffisamment important pourrait donc financer à la fois la transmission scolaire et la multiplication des espaces où le breton devient une langue normale d’activité, de travail, de jeu et de création.
Ce système aurait surtout une vertu : rapprocher l’économie de l’identité. Lorsqu’une entreprise utilise la Bretagne pour différencier son produit, raconter son histoire ou renforcer son attractivité, il ne serait pas incohérent qu’une petite partie de cette valeur contribue à préserver ce qui rend justement cette identité particulière. Cela ne devrait évidemment pas devenir une sanction contre les entreprises bretonnes, mais au contraire un engagement positif, valorisable et visible auprès des consommateurs.
On pourrait imaginer, par exemple, qu’un produit participant au dispositif porte une mention très simple : « Ce produit contribue à la transmission de la langue bretonne ». Derrière cette phrase se trouverait un mécanisme vérifiable : quelques centimes versés au fonds, puis transformés en heures d’enseignement, en formations, en primes pour les professeurs, en ouvertures de classes ou en outils pédagogiques. L’achat d’un paquet de biscuits, d’une bouteille de jus de pomme, d’un vêtement ou d’un produit artisanal deviendrait ainsi, à très petite échelle, un acte de transmission.
Un potentiel exceptionnel
Le potentiel est d’autant plus intéressant que la contribution pourrait être extrêmement faible individuellement. Toute la logique repose sur le nombre : lorsqu’une identité régionale accompagne des millions de produits vendus chaque année, quelques centimes répétés des millions de fois peuvent produire des moyens considérables. À condition que le système soit transparent, que les frais de fonctionnement restent faibles et que l’argent soit réellement consacré à des actions mesurables, cette contribution pourrait devenir l’un des outils les plus concrets de soutien à la langue.
Il resterait bien entendu à définir son architecture juridique, fiscale et économique. Une contribution volontaire liée à un label n’obéit pas aux mêmes règles qu’une taxe instaurée par la puissance publique, et un fonds de dotation est lui-même encadré par des dispositions précises. Le principe mérite donc d’être travaillé avec des juristes, des entreprises, les réseaux d’enseignement et les collectivités plutôt que présenté comme un dispositif immédiatement applicable.
Mais l’idée politique, au sens le plus large du terme, est finalement assez simple : transformer une petite partie de la valeur économique produite par l’identité bretonne en investissement dans sa transmission.
Pendant longtemps, la défense du breton a principalement reposé sur l’engagement de militants, de familles, d’associations, d’enseignants et de collectivités. Cet engagement demeure indispensable, mais une langue ne peut durablement dépendre du seul bénévolat ou de budgets publics constamment renégociés. Elle a également besoin d’un modèle économique.
Faire contribuer les produits qui vivent de l’image de la Bretagne au financement de la langue bretonne permettrait précisément d’en créer un. Non pas pour opposer les uns aux autres, ni pour imposer une nouvelle contrainte identitaire, mais pour construire un cercle vertueux : l’identité bretonne crée de la valeur, une petite partie de cette valeur finance sa transmission, et cette transmission permet à la Bretagne de conserver demain ce qui fait aujourd’hui sa singularité.
Une langue survit lorsque des enfants l’apprennent, lorsque des adultes choisissent de la parler et lorsque des professionnels peuvent en faire une compétence reconnue. Si quelques centimes prélevés volontairement sur des millions de produits peuvent aider à former des centaines d’enseignants, ouvrir de nouvelles classes et donner à des milliers d’enfants la possibilité de grandir avec le breton, la question mérite au moins d’être posée : pourquoi ne pas faire de l’économie bretonne l’un des moteurs de la renaissance de sa propre langue ?
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

