La question religieuse demeure, en Bretagne comme ailleurs, un révélateur discret mais profond des tensions idéologiques contemporaines. Région marquée par une histoire où la culture, la langue et le catholicisme ont longtemps formé un socle commun, la Bretagne voit aujourd’hui coexister des sensibilités militantes diverses, parfois traversées par une méfiance à l’égard de l’expression religieuse dans l’espace public. Cette méfiance n’est pas toujours revendiquée explicitement. Elle se manifeste plus souvent par des silences, des refus de relayer certaines informations ou une hiérarchisation implicite de ce qui serait jugé « acceptable » dans les espaces militants, notamment numériques.
L’observation de plusieurs espaces de discussion en ligne liés à la cause bretonne montre que des informations religieuses – même lorsqu’elles relèvent du patrimoine, de la vie associative ou de l’actualité culturelle, et qu’elles sont rédigées en breton comme exigé parfois – sont régulièrement écartées au motif présumé qu’elles seraient «confessionnelles». Pourtant, la frontière entre information religieuse et information culturelle est particulièrement poreuse en Bretagne. Les pardons, la restauration de chapelles, les initiatives paroissiales en langue bretonne ou les actions caritatives d’inspiration chrétienne participent objectivement à la vie sociale et patrimoniale de la région. Leur exclusion quasi-systématique pose donc question, non pas du point de vue religieux, mais du point de vue de la cohérence culturelle.
Bien comprendre la laïcité
Pour comprendre ce phénomène, il faut d’abord rappeler ce que recouvre réellement la laïcité en droit français (droit dont se réclament ces militants bretons). La loi du 9 décembre 1905 établit la séparation des Églises et de l’État tout en garantissant la liberté de conscience et le libre exercice des cultes. L’article 1 précise que « la République assure la liberté de conscience » et « garantit le libre exercice des cultes » (Loi du 9 décembre 1905, Journal officiel de la République française). La laïcité n’implique donc ni invisibilisation des religions dans la société civile ni exclusion des expressions religieuses du débat public non institutionnel. Elle organise la neutralité de l’État, non celle des citoyens ni des associations. Cette distinction est largement confirmée par les travaux juridiques contemporains, notamment ceux du Conseil d’État, qui rappelle que la laïcité « protège la liberté religieuse autant qu’elle impose la neutralité de l’État » (Conseil d’État, Laïcité et République, rapport 2004, actualisations 2016).
Dans ce cadre, le refus de relayer des informations religieuses dans des espaces associatifs ou militants ne relève pas d’une obligation laïque, mais d’un choix éditorial ou idéologique. Ce choix peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Une partie du militantisme breton contemporain s’est construite en dialogue avec des traditions politiques bien françaises marquées par l’anticléricalisme hérité du mouvement ouvrier et de la gauche républicaine. L’historien Yvon Tranvouez souligne que la Bretagne a connu au XXe siècle une tension durable entre catholicisme social et cultures politiques laïques, tension qui continue d’influencer les représentations collectives (Yvon Tranvouez, Catholicisme et société dans la France du XXe siècle, Presses universitaires de Rennes, 2011). Cette mémoire historique peut nourrir une prudence, voire une défiance, à l’égard du religieux, perçu comme conservateur ou identitaire.
Toutefois, cette grille de lecture devient insuffisante lorsqu’elle conduit à ignorer la pluralité réelle des engagements religieux et les liens ancestraux avec le territoire. Les recherches sociologiques montrent que les initiatives chrétiennes contemporaines en Bretagne sont souvent également liées à la solidarité locale, à la préservation du patrimoine ou à la revitalisation linguistique. Le sociologue Philippe Portier rappelle que le religieux en Europe occidentale s’inscrit désormais davantage dans des logiques culturelles et associatives que dans une logique de pouvoir social (Philippe Portier, L’État et les religions en France, Presses universitaires de Rennes, 2016). Écarter systématiquement ces initiatives revient donc à méconnaître une dimension vivante de la société civile, à vivre au passé sans tenir compte des évolutions sociales… et à nier l’humanité d’une catégorie qui serait considérée comme infréquentable.
Le christianisme constitutif de l’âme bretonne
Il existe également une confusion fréquente entre neutralité et effacement. La neutralité consiste à ne pas privilégier une conviction au détriment d’une autre ; l’effacement revient à considérer que certaines convictions devraient disparaître de l’espace commun. Cette confusion est régulièrement soulignée par les chercheurs en sciences politiques étudiant la laïcité « d’opinion », c’est-à-dire la manière dont le principe est interprété par les citoyens plutôt que défini juridiquement. Jean Baubérot note que la laïcité française est traversée par des interprétations concurrentes, certaines inclusives, d’autres restrictives, qui dépassent largement le cadre du droit (Jean Baubérot, Les laïcités dans le monde, PUF, 2014).
Dans le contexte breton, cette question prend une dimension particulière. La religion n’y est pas seulement une affaire de croyance individuelle, mais aussi de transmission culturelle. Les chants, les toponymes, les calendriers festifs, l’histoire des bagadoù, des kerlenn, des clubs sportifs et des associations caritatives, la profusion des pardons parfois devenus festivals et une part importante du patrimoine architectural sont indissociables du christianisme historique. Refuser toute visibilité à cette dimension revient paradoxalement à appauvrir le récit culturel breton que ces mêmes milieux militants cherchent souvent à défendre.
Il serait néanmoins simpliste d’y voir uniquement une hostilité à la religion. Dans certains cas, le refus de relayer des contenus religieux peut relever d’une volonté d’éviter les conflits internes, de maintenir des espaces perçus comme strictement politiques ou de prévenir les accusations de récupération identitaire. La prudence peut alors être stratégique plutôt qu’idéologique. La difficulté apparaît lorsque cette prudence devient asymétrique, c’est-à-dire lorsque certaines expressions spirituelles sont tolérées tandis que d’autres sont jugées illégitimes.
La question centrale n’est donc pas celle d’un supposé rejet uniforme de la religion, mais celle de la cohérence du pluralisme revendiqué. Un espace militant qui se veut inclusif doit-il exclure des informations non prosélytes au seul motif de leur dimension religieuse ? Et, inversement, la valorisation du patrimoine breton peut-elle ignorer durablement l’une de ses composantes historiques majeures, partie concrète de la vie d’aujourd’hui, sans se fragiliser elle-même ? Ces interrogations renvoient moins à la religion qu’à la capacité du militantisme breton à articuler identité culturelle, diversité des convictions et compréhension rigoureuse de la laïcité.
En définitive, le malaise observé dans certains espaces militants semble moins relever d’une hostilité consciente que d’un héritage historique combiné à une interprétation parfois restrictive de la laïcité. La clarification de ce point pourrait permettre d’éviter des exclusions implicites et de favoriser une approche plus fidèle à la réalité bretonne, où culture, mémoire et dimension spirituelle demeurent profondément entremêlées. Reconnaître cette complexité n’impose aucune adhésion religieuse ; cela suppose simplement d’accepter que la vie culturelle d’un territoire ne peut être comprise pleinement si l’on en retranche l’une de ses dimensions constitutives.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

En lisant l’article je me suis dit que l’auteur accepte voire approuve la loi de 1905. C’est pourtant la fin de la chrétienté en France, la fin du règne du Christ, de l’entente des pouvoirs temporels, l’Etat, et spirituel, l’Eglise catholique.
Il me semble qu’il faut revenir sur cette loi anti religieuse qui n’existe qu’en fRance, et développer une analyse de l’histoire de fRance en remontant au moins à Philippe Le Bel (Avignon, puis Charles VII la pragmatique sanction) pour montrer que l’Etat fRancais s’est construit contre Dieu, avec à l’arrivée une Révolution jacobine bourgeoise athée libérale qui a nié les droits de Dieu sur l’Homme au profit du système pipé de la démocratie, forcément relativiste donc sans plus aucune base commune acceptée de tous pour remplaçer la seule vérité qui vaille et qui justifie notre attachement à notre langue et culture en ce qu’ils ont de chrétien : Dieu.
Il me semble que vous attribuez à l’article (et donc à moi) une position qu’il n’exprime pas. Constater un cadre juridique et en analyser les effets ne signifie ni l’approuver ni s’y soumettre intellectuellement.
Mon propos n’était pas d’ouvrir un débat théologico-politique sur la loi de 1905, ni de trancher la question du « règne social du Christ ». Il s’agissait d’observer un paradoxe contemporain : certains milieux se revendiquant d’une identité bretonne forte reprennent sans distance critique une grille laïciste historiquement construite dans un cadre politique très français.
La question de la laïcité, de son histoire et de son impact sur la Bretagne mérite évidemment un débat spécifique. Mais ce n’était pas l’objet de cet article.
La question posée est plus simple et peut-être plus dérangeante : un mouvement qui prétend défendre une identité historique peut-il ignorer l’une de ses composantes majeures, notamment religieuse, tout en adoptant une matrice idéologique élaborée ailleurs ?
C’est sur ce terrain précis que portait ma réflexion.
Pour ce que j’en perçois, il m’apparait de plus en plus que le petit monde de la culture bretonne – peut-on encore parler de « mouvement breton »? Je crains que la terminologie « emsav », qui était pertinente dans les années cinquante à soixante-dix, ne recouvre plus grand-chose de concret de nos jours. Il me semble que cela se verrait ou se sentirait… – semble aligner (certaines de) ses valeurs sur celles de la majorité française…
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Notamment si l’on penche à gauche (pensons à l’écriture inclusive, pour ne prendre qu’un seul exemple). Et très généralement un peu partout (hors catégorie politique, donc), en ce qui concerne le vaste champ du domaine spirituel. Précision : je n’aime pas trop le terme « religion », trop connoté « clérical », ou alors trop connoté « sociologique ». Bref, un terme élastique, qui contient tout et son contraire, depuis la foi approfondie, sereine, intelligente, gracieuse, jusqu’au terrorisme le plus brutal sur notre planète, en passant par un paquet de préjugés et d’ignorance plus ou moins crasse, si l’on se limite à la France (Bretagne incluse)…
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En tout cas, merci pour cet article. Je vous rejoins sur votre perception d’atmosphère, quant aux médias ou cercles d’influence, hormis de salutaires exceptions… Comment faire ? J’ai envie de dire : la question est mal posée. Il s’agit plus d’ « être » que de « faire ». Comme personne n’est parfait (ceci n’est pas un scoop, les Chrétiens le savent aussi bien que quiconque. Les Juifs aussi, ils le disent très clairement dans la Bible hébraïque, notre ancien ou premier Testament), il est difficile ou délicat de s’exprimer sur cette quête ou cette revendication du mieux-être (comme l’on dit mieux-disant).
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Cet apparent effondrement culturel pose la question de la transmission. Notre société semble traversée par un effondrement de la transmission, tout azimut, et en particulier dans le domaine dont il est question ici – la dimension spirituelle de l’être humain – , qui est délibérément chassé de l’école et se trouve à la peine dans les médias. Voilà une véritable source d’inquiétude pour l’avenir. Comment, en effet, peut-on ambitionner de maintenir ou de retrouver un état civilisationnel ambitieux, ou plus modestement satisfaisant, sans prendre en compte et promouvoir la dimension spirituelle de l’être humain ? Cette dimension que Jésus lui-même (quand Dieu se risque au voyage vers l’humanité. C’était il y a 2.000 ans, au Proche-Orient) est venu vivre chez nous les humains, accomplissant ainsi à la perfection la Loi ancienne ou Torah. Cela mérite quelque enseignement…et quelque écoute ou recherche attentive pour ceux et celles qui cherchent sans trop savoir vers où se tourner…
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Pegen diaes e vo d’ar re a zo dall c’hoazh war ar poent-se, evit gouzout peseurt hent mont gantañ betek sklerijennaat o buhez…
Cet article me semble intéressant, mais manque hélas de données factuelles. De quel refus précis, ou de quelle frilosité, s’agit-il ? Sur quel relais ? De la part de quelle organisation ? Pouvons-nous en avoir des exemples ?
Le socle culturel fondateur (religion/langue) évoqué me paraît ne décrire qu’une partie de la réalité historique. En dehors de certains mouvements cultuels et culturels, dont Feiz ha Breiz a été l’emblème incontestable, le clergé breton a rarement porté la cause de la langue bretonne au-delà de l’utilité de prêcher auprès plus grand nombre. Lorsque, sous la IIIème République et le régime du Concordat qui assurait jusqu’en 1905 une partie des revenus du clergé, il a été demandé à ce dernier d’abandonner le prêche en breton sous peine de ne plus être rémunéré, il n’y eût pas l’insurrection cléricale et paroissiale que l’Histoire avait connue lors de la tentative de constitution civile du clergé, que 80 % des prêtres bretons avaient refusée.
Sans nier la contribution réelle de mouvements catholiques au renouveau culturel breton durant le XXème siècle, convenons que le « socle » évoqué en début d’article est infiniment plus composite qu’il n’y paraît et que la religion n’en représente qu’une partie.
L’effondrement historique de la pratique religieuse en Bretagne depuis 50 ans marginalise encore davantage l’influence, aujourd’hui, des mouvements catholiques dans la dynamique culturelle bretonne. On peut bien sûr le regretter ou s’en réjouir, selon sa sensibilité personnelle, mais le constat est là : l’absence de relais, évoqué dans l’article bien que non identifié, tient probablement davantage à une appréciation marginalisante de la religion qu’à une hostilité ouvert et déclarée.
Merci pour votre commentaire, qui soulève plusieurs points intéressants.
Sur la question des exemples précis, j’ai volontairement choisi de ne pas citer d’organisations ou de relais particuliers. L’objectif de l’article n’était pas de désigner des « coupables », mais de pointer un phénomène plus diffus, que l’on observe dans différents espaces militants ou culturels : une certaine réticence à relayer des informations comportant une dimension religieuse, même lorsqu’elles relèvent du patrimoine, de la vie associative ou culturelle. Il me semble que l’enjeu n’est pas de dresser une liste, mais plutôt d’inviter à une réflexion collective sur cette attitude.
Concernant le « socle » évoqué en début d’article, il faut aussi rappeler que ce point n’en constitue pas le sujet principal. L’article pose une question précise : « Certains milieux militants bretons ont-ils un problème avec la religion ? » Il ne prétend donc pas proposer une analyse complète de l’histoire religieuse, linguistique et culturelle de la Bretagne, qui est évidemment beaucoup plus complexe et nuancée.
Plusieurs des aspects que vous évoquez ont d’ailleurs déjà été abordés dans d’autres articles publiés sur Ar Gedour, et d’autres analyses sont également prévues. On ne peut malheureusement pas traiter l’ensemble de ces questions dans un seul texte sans risquer de perdre le fil du sujet initial, surtout sur un blog.
Mon propos n’était donc pas d’affirmer que la religion constituerait l’unique fondement de la culture bretonne, mais de rappeler qu’elle en est l’une des composantes historiques importantes. Dans ce cadre, la question posée est simplement celle-ci : comment certains milieux se réclamant de la défense de la culture bretonne se positionnent-ils aujourd’hui face à cette dimension de notre histoire et de notre patrimoine ?
Quant à l’effondrement de la pratique religieuse que vous mentionnez, il est évidemment réel. Mais la question soulevée dans l’article ne porte pas sur la pratique religieuse actuelle. Elle concerne plutôt la manière dont la dimension religieuse du patrimoine breton est perçue, relayée – ou parfois mise à distance – dans certains espaces militants ou culturels.
Autrement dit, l’enjeu n’est pas de trancher un débat théologique ou sociologique global, mais d’inviter à éviter une lecture trop simplifiée ou sélective de notre histoire culturelle.
Je comprends bien que vous ne vouliez pas évoquer une liste d’associations ou de médias, qui aurait pour effet de donner un sentiment de règlement de compte. Il est heureux que vous ne le souhaitiez pas.
Mais la conséquence de cette prudence est que l’on ne sait pas bien de quoi vous parlez. Le lecteur que je suis, parmi d’autres, peine à percevoir des faits hypothétiques et ne cerne pas bien le centre de votre réflexion.
En clair, l’inertie de certains « relais » n’est pas de même nature selon que vous évoquez le patrimoine architectural religieux breton, qui est une évidence quotidienne, ou la pratique religieuse actuelle, qui est un choix individuel en déclin.
D’où mon commentaire dont vous pointez qu’il ne répondrait pas à la problématique posée dans le titre.
Je crois y répondre cependant en partie, en insistant sur le fait qu’il n’y a pas selon moi, chez beaucoup de militants, de « problème avec la religion » mais que la baisse objective de la pratique religieuse dans le mouvement breton tend à invisibiliser cette dimension et peut conduire certains responsables politiques ou culturels à mal la relayer, à la contourner, voire à la nier.
Merci pour votre précision.
Le choix de ne pas citer d’organisations ou de relais particuliers est volontaire. L’objectif de l’article n’était pas d’ouvrir une polémique ou de désigner des acteurs précis, mais de mettre en lumière un phénomène plus large qui mérite réflexion. D’ailleurs, le partage important de cet article et les commentaires qui en découlent sur les réseaux sociaux montre bien que ce sujet interpelle.
Pour autant, il ne s’agit pas d’une hypothèse abstraite. Le constat évoqué dans l’article repose sur des observations concrètes, notamment sur les réseaux sociaux où, dans certains groupes et sur certaines pages bien identifiables, des informations à caractère religieux – même lorsqu’elles relèvent simplement du patrimoine, de la vie culturelle ou associative – ne sont pas relayées alors que d’autres types d’informations le sont sans difficulté. Nous avons d’ailleurs procédé à plusieurs tests afin de vérifier si cette impression relevait d’un biais personnel ou d’un phénomène réel, et les résultats ont confirmé cette tendance.
Vous avez sans doute raison de souligner que la baisse objective de la pratique religieuse joue un rôle dans l’invisibilisation de cette dimension dans le mouvement breton contemporain. Mais cela n’épuise pas entièrement la question posée dans l’article.
Car le sujet n’est pas tant la pratique religieuse que la place accordée à une dimension historique et culturelle importante de la Bretagne dans des milieux qui se réclament précisément de la défense de cette culture. C’est ce décalage qui constituait le cœur de la réflexion proposée.
Merci pour votre participation à ce débat.
Un grand merci pour la qualité des échanges ci-dessus.
Faisant partie de la génération qui n’a pas reçu le breton en héritage je n’ai commencé à tenter de me l’approprier qu’avec la retraite et le retour au pays. J’ai alors découvert à quel point notre langue était porteuse d’une spiritualité singulière – ni supérieure, ni inférieure mais singulière – qui peut expliquer sans doute l’accusation de « pélagianisme » qui fut longtemps utilisée.
Pour avoir eu la chance (la grâce) de pouvoir approfondir nos racines religieuses par des pèlerinages en Irlande et à Iona avec le Père Job an Irien (qui n’aimait pas trop ce qu’il appelait mon « intellectualisme »), je crois qu’une des raisons principales de notre drame vient du fait que la Contre-Réforme a presque achevé l’éradication de l’expression populaire de cette sensibilité de nos origines. Dès lors, l’Eglise « triomphante » qui en a été issue n’aura été qu’un « formica » plaqué dont l’illusion a sauté avec Vatican II … J’ai conscience de la ridicule insuffisance de ce raccourci mais comment ne pas avoir senti combien le magnifique jubilé d’Auray est « passé à côté de la plaque » en évitant de se concentrer sur le seul et unique message de Sainte Anne ? L’hiver, le triste hiver de notre pratique religieuse bretonne, ne vient-il pas du fait qu’il y avait un message qui avait été confié à nos pères et que ce message s’est trouvé interdit de séjour aux environs du VIII ème siècle ? Ce message (cette spiritualité singulière) a traversé les siècles grâce à la survie de notre langue et voilà qu’aujourd’hui, celle-ci devient moribonde.
Je ne crois pas qu’il existe de « problème avec la religion » ; je crois, en revanche, que « notre » spiritualité issue des « Pères fondateurs », c’est à dire de l’érémitisme venu de l’île de Bretagne et d’Irlande, n’est toujours pas reconnue par une institution venue d’une autre histoire.
Merci pour ce témoignage et pour la profondeur de votre réflexion.
Vous soulignez un point qui mérite en effet d’être rappelé : la langue bretonne n’est pas seulement un outil de communication ou un marqueur culturel. Elle a longtemps été porteuse d’une vision du monde et d’une sensibilité spirituelle particulières, façonnées notamment par l’héritage monastique et érémitique venu des îles britanniques. Ce lien entre langue, paysage, spiritualité et vie quotidienne a profondément marqué l’histoire religieuse de la Bretagne. Qu’on le veuille ou non.
La question de savoir comment cette tradition s’est transformée au fil des siècles – notamment à travers les évolutions de l’Église, les réformes successives ou les changements de société – est évidemment vaste et complexe, comme le dit Tudwal. Elle dépasse largement le cadre de l’article, mais elle constitue un champ de réflexion passionnant, qui touche à la fois à l’histoire religieuse, culturelle et linguistique de la Bretagne.
Dans tous les cas, votre remarque rejoint indirectement l’un des points évoqués dans l’article : la dimension religieuse et spirituelle fait partie de l’histoire profonde de la Bretagne, et elle ne peut être réduite à un simple phénomène sociologique contemporain ou à la seule question de la pratique religieuse actuelle.
Que l’on parle de foi, de patrimoine, de culture ou de mémoire, cette dimension mérite d’être regardée avec sérieux et nuance… ce qui était, au fond, l’un des objectifs de la réflexion proposée.
En tout cas, même si personne n’a été cité, certains semblent s’y reconnaître. Hasard du calendrier ? Un des administrateurs du groupe « Facebook e brezhoneg » vient de se plaindre sur Facebook d’être qualifié d’Anti Catholique car il est contre la présence du catholicisme dans l’espace public (comprendre tout lieu public, numérique ou irl).
Hallucinant ce que certains publient en toute tranquillité, bannir la religion de l’espace public (mais dans le même temps accepter le politique), ce sont de graves dérives totalitaires, et il est surprenant que certains s’en revendiquent le plus tranquillement du monde sans gêne ni honte…
Les exemples de discriminations ne manquent pas, dont certains devraient conduire pas mal d’associations devant les tribunaux, lorsqu’un centre de formation en langue bretonne refuse des stagiaires en raison de leurs idées politiques supposées ou de leur croyance religieuse car « ces stagiaires ne pourraient pas s’intégrer dans le groupe », lorsqu’un Ti ar Vro exclue un animateur bénévole car trop catholique, lorsqu’un autre Ti ar Vro ne renouvelle pas la présence d’un des membres de son conseil d’administration car il participe au pélerinage Feiz e Breizh, ou encore des enseignants de Diwan remplaçant qui ne sont pas renouvelés une fois leurs opinions politiques dévoilées. Sans même parler bien sûr du catho bashing au quotidien dans le milieu de la langue bretonne, ou des refus dans les espaces numériques partagés en breton de publier telle ou telle infos car « la religion n’a pas sa place dans ce groupe » alors que dans le même temps les publications politiques y pullulent.
On pourrait également parler du traitement du catholicisme dans les radios en langue bretonne, du fait qu’aucune ne respecte les obligations de l’ARCOM concernant le pluralisme des idées politiques.
La liste est longue, trop longue, et la faute en revient en partie à nous cathos, qui nous contentons de subir sans hausser le ton ni dénoncer car ça ferait du tort à la langue bretonne.
Siwazh, ret eo hen anzav, kalz Bretoned, dreist-holl ar re a gleiz, a zo genaouek e gwirionez ! Trist eo da lavarout, met mod-se mañ, petra reot ? Malheureusement, force est d’avouer que pas mal de Bretons, surtout ceux de gauche, sont vraiment C**S ! c’est triste à dire mais c’est comme ça !
Meur a wech em eus bet ar santimant-se digant tud ar skol Diwan lec’h ma oa ma bugale, droch-mik ha loc’h enno, a zo kaeroc’h ! / J’ai souvent eu cette impression de la part des gens de l’école Diwan où étaient mes enfants, complètement ridicules, et fiers de l’être en plus !