Dans les débats qui traversent la France contemporaine, la distinction entre laïcité et laïcisme semble parfois ténue, mais elle engage deux logiques profondément différentes. La première, solidement ancrée dans l’histoire de la loi de 1905, organise la neutralité de l’État et protège la liberté des consciences. La seconde, plus polémique, désigne une tendance idéologique poussant à étendre cette neutralité institutionnelle à l’ensemble de la société, comme s’il s’agissait d’une norme culturelle universelle. Lorsque cette vision maximaliste est présentée comme une menace pour les identités dites régionales, et notamment pour la Bretagne, ce sont moins les textes juridiques qui s’affrontent que deux imaginaires : celui d’une république perçue comme uniformisante, et celui d’un territoire porteur d’une mémoire, d’une langue et de traditions fortes. On perçoit d’ailleurs cette frontière dans les commentaires visant la dernière pétition portée par Koun Breizh, où s’expriment à la fois le souhait de garder cette âme bretonne et l’esprit de Noël, un rejet strict de toute présence symbolique de Noël dans l’espace public et, à l’inverse, la crainte – presque une pusillanimité – que cet effacement ne renforce la polarisation politique autour des traditions.
Une notion mal comprise : la tentation d’un « laïcisme » intégral
Dans un premier temps, il importe de replacer le terme de « laïcisme » dans son contexte intellectuel pour éviter qu’il ne devienne une simple étiquette polémique. L’historien Jean Baubérot rappelle que la loi de 1905 n’a jamais visé à transformer la société en un espace aseptisé de toute expression spirituelle, mais à garantir l’indépendance réciproque de l’État et des Églises (Baubérot, La Laïcité expliquée à M. Sarkozy…, Seuil, 2008). Le «laïcisme» n’apparaît dans aucun texte juridique ; il relève du vocabulaire critique utilisé par ceux qui dénoncent un rationalisme militant – parfois presque doctrinal – cherchant à réduire la visibilité de toute expression religieuse ou culturelle. Un intégrisme laïc, en quelque sorte, qui a ses hérauts. Les controverses qui évoquent un « glissement » ne décrivent donc pas un fait institutionnel établi mais une crainte liée à l’interprétation, parfois excessive, de la neutralité publique, et un amalgame entre Etat, Pays et Nation. C’est en effet l’Etat qui est laïc, pas le pays ou la nation. Les commentaires que suscite la pétition en témoignent : certains affirment – sans finalement connaître le sujet – que toute référence à Noël serait une intrusion du religieux dans la sphère civique, quand bien même la jurisprudence française reconnaît explicitement la dimension culturelle de certaines traditions.
L’identité bretonne entre patrimoine et neutralité
Dans un second temps, il convient d’examiner la manière dont cette notion entre en résonance avec la représentation que les Bretons se font de leur propre identité. Les travaux de sociologie culturelle montrent que la Bretagne repose sur un ensemble de pratiques et de symboles où le religieux, le sacré populaire – notamment chrétien – et la langue s’entrelacent. Ronan Le Coadic souligne par exemple que les pardons, le rapport au patrimoine et une sociabilité communautaire spécifique constituent des marqueurs essentiels de cette identité (Le Coadic, L’Identité bretonne, Presses Universitaires de Rennes, 1998). Lorsque le débat public laisse entendre que ces expressions pourraient devenir incompatibles avec une interprétation rigide de la neutralité, il met en scène une tension imaginaire : certains craignent que l’idéal républicain rogne la visibilité du patrimoine immatériel, d’autres estiment que ces traditions peuvent parfaitement coexister avec l’organisation laïque des institutions, les derniers considérant que ces traditions ne doivent pas avoir place sur la voie publique. Dans les réactions à la pétition, cette tension apparaît clairement : pour certains commentateurs, Noël ne serait plus qu’une fête privée, voire un résidu culturel sans lien légitime avec l’identité bretonne, tandis que d’autres y voient un élément du patrimoine auquel il serait risqué de renoncer sous peine de laisser son sens être récupéré par les forces politiques les plus polarisantes.
Le malentendu persistant entre laïcité et héritage culturel
Dans un troisième temps, l’idée selon laquelle le laïcisme serait « l’ennemi de l’âme bretonne » doit être replacée dans la perspective plus large de l’histoire française. Si aucune étude n’établit directement que les institutions auraient cherché à effacer les traditions bretonnes au nom d’un laïcisme militant, en revanche, les historiens montrent que la centralisation républicaine a clairement limité la reconnaissance des langues et coutumes, non pas simplement pour des raisons laïques, mais pour des motifs d’unification nationale hérités du XIXᵉ siècle. Mona Ozouf l’a démontré en analysant la manière dont l’école républicaine a façonné une identité commune, parfois au détriment des cultures locales (Ozouf, Composition française, Gallimard, 2009). Assimiler cette dynamique historique à un projet laïciste revient donc à mélanger deux logiques distinctes : la construction nationale d’un côté, et la question de la liberté des consciences de l’autre. Pourtant, les réactions contemporaines montrent que certains perçoivent le laïcisme non comme une politique officielle, mais comme une attitude sociale diffuse, capable d’interpréter la moindre expression culturelle d’origine religieuse comme suspecte. D’autres, au contraire, dénoncent cet excès idéologique comme une forme d’appauvrissement symbolique susceptible d’alimenter les tensions plutôt que de les apaiser.
Ainsi, l’opposition entre laïcisme supposé et identité bretonne relève moins d’un conflit réel que d’un malentendu durable ayant un impact réel. La laïcité, telle qu’elle est définie par les historiens et les textes – non par les commentateurs – se situe du côté des protections plutôt que des uniformisations. Si la Bretagne continue d’affirmer son patrimoine, sa langue et ses traditions spirituelles, ce n’est pas malgré la laïcité mais en parallèle d’elle. Les débats contemporains montrent surtout la difficulté à distinguer la neutralité de l’État de la neutralisation culturelle du pays, difficulté qui nourrit parfois des crispations disproportionnées.
Il importe également de rappeler que l’héritage religieux ne disparaît pas du simple fait que les croyances personnelles évoluent. Les historiens de la culture européenne, de Jean Delumeau à Jacques Le Goff, ont montré que les structures sociales, les rythmes du calendrier – dont le calendrier grégorien lui-même, calendrier que tout le monde utilise – et une grande partie du vocabulaire symbolique des sociétés occidentales se sont formés dans un contexte chrétien. Comme le souligne Dominique Schnapper, on peut parfaitement ne pas être croyant tout en reconnaissant les héritages qui ont façonné les cadres dans lesquels une société se comprend elle-même. Nier cet arrière-plan ne le fait pas disparaître : cela revient plutôt à priver la collectivité d’un élément de lecture de sa propre histoire, au risque de produire des individus détachés de leur contexte, « hors-sol », pour reprendre une expression souvent employée par les sociologues lorsqu’ils évoquent la perte de repères.
Comprendre ce décalage permet de dépasser les discours anxieux et diviseurs en rappelant que la diversité culturelle – et cultuelle – n’est pas l’ennemie de la neutralité des institutions. Une société qui se veut ouverte peut accueillir à la fois l’héritage chrétien qui a modelé ses formes culturelles et les principes de 1905 qui garantissent la liberté des consciences. Reconnaître l’un n’abolit pas l’autre ; c’est au contraire la condition d’un équilibre apaisé où les traditions ne deviennent ni objet de prosélytisme, ni prétexte à effacement.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
