Colloque sur l’abbé Yann-Vari Perrot : un rendez-vous annoncé comme nouveau, mais rattrapé par de vieux réflexes

Amzer-lenn / Temps de lecture : 13 min

Le Centre de Recherche Bretonne et Celtique avait annoncé la journée d’étude consacrée à l’abbé Yann-Vari Perrot avec une promesse ambitieuse. Le communiqué d’ouverture évoquait la volonté de sortir des « polémiques stériles » qui réduisent depuis trop longtemps l’homme à sa mort et aux circonstances qui l’ont entourée. Il s’agissait, affirmait le texte, de « proposer de nouveaux regards » et d’inscrire l’abbé dans la longue durée : ses relations avec sa hiérarchie, son rôle au Bleun-Brug, son parcours de soldat, son activité de collecteur, sa relation à la langue bretonne, ses liens avec l’Emsav, et les lieux de mémoire associés à son nom. Une approche qui rappelle immédiatement celle de Youenn Caouissin, qui par ses deux livres tentaient déjà de dépasser les lectures trop binaires du personnage, en se basant sur les archives de l’abbé.

Cette journée d’étude, organisée le 14 novembre à Brest, a attiré près de deux cents personnes. Une telle affluence suffisait à montrer que Yann-Vari Perrot n’est pas un simple dossier historique : il demeure une figure vive, discutée, parfois blessée, parfois inspirante, qui engage autant la mémoire bretonne que la mémoire chrétienne. Mais si le public a répondu présent, la promesse de « nouveaux regards » s’est révélée plus fragile qu’espéré.

Un rendez-vous très attendu, une première impression mitigée

Il faut le reconnaître : les “nouvelles approches” s’annonçaient plus neuves dans le titre que dans les interventions. Plusieurs communications, loin d’apporter de véritables éclairages originaux, semblaient reprendre des critiques déjà bien rodées, comme si le cadre universitaire peinait à sortir d’un schéma préexistant. Ce décalage a été d’autant plus sensible que l’événement aurait pu offrir un espace réellement neutre, à distance des débats militants.
Or, chez certains participants, s’est imposée une impression inverse : celle d’une forme de volonté d’abaisser – ou à tout le moins de relativiser – la stature spirituelle et bretonne de l’abbé, figure qu’un certain nombre de Bretons continuent de considérer comme un prêtre-martyr.

La symbolique du 14 novembre : une date forte, pourtant reléguée

La date n’était pas choisie au hasard. Le 14 novembre 1905, exactement cent vingt ans plus tôt, un jeune prêtre de vingt-huit ans organisait le premier Bleun-Brug à Saint-Vougay. Quatre mille personnes y affluaient, révélant la puissance d’un mouvement religieux, culturel et linguistique que Yann-Vari Perrot allait animer toute sa vie durant. Mais cette filiation ne fut qu’effleurée. Les interventions semblaient en effet parfois vouloir éviter un parallèle trop direct entre le Bleun-Brug originel et l’héritage -encore prégnant aujourd’hui –  laissé par l’abbé, comme si la dimension fondatrice de son œuvre risquait de contredire la volonté de « relecture critique » qui formait le fil conducteur de la journée.

L’ouverture : la “reconfiguration globale” de “l’objet Perrot”

Les premiers intervenants ont donné le ton. Il fallait amener à « comprendre l’abbé Perrot », pour reprendre le terme d’Yvon Tranvouez. L’expression « reconfiguration globale » de « l’objet Perrot » a été plusieurs fois répétée, accompagnée de l’idée que l’abbé serait un « personnage sur-interprété ». Ces formulations, en elles-mêmes, n’ont rien de choquant venant de la part d’universitaires pour qui Jean-Marie Perrot est avant tout un matériau de recherche. Toute démarche historique commence par la mise à distance.
Mais l’insistance sur ces notions donnait parfois l’impression que la critique précédait le constat, comme si l’abbé devait être déconstruit avant d’être compris.

Certains chercheurs ont ainsi déclaré que la dimension de martyre était à relativiser, ou que l’étroite articulation entre foi catholique, identité bretonne et langue bretonne – si évidente dans la trajectoire de l’abbé – constituait aujourd’hui un problème politique. Ce triple lien, pourtant constitutif de Feiz ha Breizh, a été remis en question comme relevant d’une vision trop “étroite”.

Dans la salle, ce type d’affirmation a suscité des réactions parfois plus vives ou parfois silencieuses, perceptibles dans les regards. Non par crispation idéologique, mais parce que pour une partie du public, réduire ce triptyque revient à méconnaître ce qui animait réellement le prêtre : une cohérence spirituelle et pastorale profondément enracinée dans le pays bretonnant.

Abarzel, collecteur en Léon : une œuvre immense examinée à la loupe

L’exposé consacré à l’activité de collecteur a rappelé avec précision l’ampleur du travail de l’abbé. Sous le pseudonyme d’Abarzel, son appel lancé en 1906 avait suscité l’envoi de plus de mille cent textes venus de cent cinquante contributeurs. Un phénomène littéralement unique pour l’époque. L’accès privilégié aux archives Caouissin avait permis à Éva Guillorel de retracer cette aventure intellectuelle et humaine dans le cadre de son travail sur le Barzaz Bro Leon.

Ce tableau riche et documenté contrastait avec certaines remarques critiques, portant sur le manque de rigueur “scientifique” des méthodes de l’abbé. Ces objections ont cependant semblé déphasées, tant il est évident qu’une entreprise de cette envergure, menée sans moyens, sans personnel, sans financements, ne pouvait répondre aux standards actuels. On n’a pas tous les capacités intellectuelles de certains universitaires…. 
Ce que l’on retient surtout, c’est la puissance de cette dynamo culturelle : un homme seul, porté par une mission, et dont le travail nourrit encore aujourd’hui la recherche et le patrimoine immatériel breton.

De la même manière, la transformation spectaculaire de Feiz ha Breiz sous sa direction a été évoquée : abandon résolu du français, tirage multiplié par quinze, rayonnement du Bleun-Brug, renaissance d’une parole bretonne dans l’Église et dans la société. Là encore, certains propos semblaient vouloir minimiser la portée de ce rôle fondateur, comme si l’on craignait de reconnaître trop ouvertement l’influence déterminante de l’abbé.

Un prêtre engagé : complexité ou combat d’un autre âge ?

Les communications suivantes se sont arrêtées sur les positions religieuses et politiques de Yann-Vari Perrot. Son hostilité au Sillon, son regard critique sur une JAC jugée trop parisienne, sa courte adhésion à l’Action Française – partagée alors par de nombreux paysans légitimistes du Léon – et son soutien partiel au camp basque pendant la guerre d’Espagne ont été rappelés pour souligner la complexité de sa pensée.

Certains intervenants ont présenté ces engagements comme des “combats surannés”. D’autres y ont vu l’expression d’une cohérence profonde : celle d’un prêtre qui refusait de laisser la foi chrétienne être marginalisée dans une société où la République radicale menait encore une politique très dure à l’égard de l’Église.

La Première Guerre mondiale : la controverse du “soldat ordinaire”

Archives Ar Gedour (DR)

Un moment de la journée a particulièrement retenu l’attention, tant il a suscité de légères remous dans la salle.
Comme on pouvait s’y attendre en lisant la présentation, Erwan Le Gall – historien – a expliqué n’avoir trouvé que peu d’éléments administratifs concernant les faits d’armes de l’abbé, allant jusqu’à le qualifier de “soldat ordinaire”. On ne saurait que l’inviter à lire Ar Gedour qui avait publié en son temps les copies de ces documents (cf photo ci-contre) et intégré ces infos sur wikipedia après une longue bataille avec les modérateurs portant sur l’objectivité de leur travail.

On ne saurait également que trop le pousser à étudier le rôle de nombreux prêtres qui, alors qu’on sortait tout juste d’une persécution laïciste des religieux, se sont données corps et âmes dans les tranchées, aumôniers au service des soldats. C’est même à l’issue de cette guerre, en voyant ce dévouement, que certaines crispations se sont distendues entre la République et l’Eglise.

Ce propos, accueilli par un silence étonné, contrastait avec les témoignages concordants des compagnons de tranchée : évacuations de blessés sous le feu, ministère de prêtre exercé sans relâche, soutien spirituel aux soldats bretonnants, prières et confessions en breton, décorations militaires avérées, dont la Croix de guerre. On ne peut ignorer non plus l’épisode où il prend la place d’un père de famille pour aller chercher un blessé sous la mitraille, acte de bravoure qui lui valut la Croix de Guerre avec citation. Sur son livret militaire est portée l’appréciation : « Ordre no 64 du  : s’est présenté comme volontaire pour évacuer sur une brouette un blessé urgent sur une route très violemment battue par l’artillerie et, malgré les gaz toxiques. A réussi à accomplir sa mission dont il était chargé »[1]. Il recevra également la Croix du combattant 14-18, et la médaille interalliée de la Victoire.

Pour ses défenseurs, nier cette dimension revient à appliquer un positivisme sec, incapable d’entendre la valeur des témoignages oraux ou des archives privées. L’impression laissée était celle d’une lecture amputée, où l’absence de certains documents devenait plus importante que les faits eux-mêmes.

Orthographe et finalité du breton : un débat ravivé

La querelle orthographique entre l’abbé et Calvarin, réapparue dans les débats sous la houlette de Malo Morvan, a servi de prétexte à une réflexion plus large sur la finalité de la langue bretonne, dans laquelle on pourra trouver un lien avec la thèse de Maïna Sicard-Cras défendue dernièrement sous le titre L’Église catholique et la langue bretonne de 1945 à nos jours : histoire d’un divorce (2025). 
Certains intervenants ont affirmé que le breton constituait pour l’abbé une “fin en soi”, une expression jugée réductrice par la plupart des participants attachés à la perspective Feiz ha Breizh.

Pour Yann-Vari Perrot, la foi était la finalité, et la langue le milieu vital où cette foi se déploie. Un prêtre bretonnant ne défendait pas la langue par folklore, mais par fidélité pastorale. Oublier cela, c’est réduire son action à un attachement identitaire, alors qu’elle procède d’un acte profondément pastoral et missionnaire.

Mgr Duparc et la “guérilla ecclésiastique” : un conflit complexe

L’analyse de Kristell Loussouarn consacrée à Mgr Duparc a rappelé la subtilité de leurs relations. La méfiance épiscopale vis-à-vis du théâtre breton, même si pour lui la langue bretonne était importante, et plus encore l’interdiction d’Ar Vamm en 1935, ont entraîné la suspension du Bleun-Brug.
Pourtant, derrière ces tensions, apparaissait une réalité plus nuancée : l’estime profonde du prélat pour ce prêtre dynamique, et la fidélité absolue de l’abbé, qui obéit malgré son désaccord.

Cette séquence rappelle combien le mouvement culturel breton d’inspiration chrétienne se développait alors dans un contexte ecclésial extrêmement surveillé, où toute initiative locale éveillait des craintes de débordements politiques.

Lainé, Mordrel et l’Emsav : la zone la plus sensible du colloque

Lorsqu’il fut question de l’Emsav, notamment via l’intervention de Sébastien Carney, le discours devint plus tendu. Certains ont rapproché l’abbé des figures nationalistes de l’époque comme Lainé ou Mordrel, tout en rappelant cependant qu’il avait vertement sermonné Lainé en 1943 à cause de son paganisme ostentatoire. Mais ce qui a le plus surpris fut l’insinuation selon laquelle l’abbé aurait été victime de sa propre naïveté ou d’une imprudence politique. Cela remettant donc en question l’accusation de collaboration justifiant son assassinat.

Là encore, le malaise fut perceptible. La vérité historique semble pourtant simple : l’abbé savait qu’il était menacé. Il avait choisi de rester par fidélité à sa mission pastorale, convaincu qu’un berger n’abandonne pas son troupeau.
Assassiné par un militant communiste sur ordre du PCF, comme cela a été rappelé par Thierry Guidet lors de la dernière intervention, il demeure pour beaucoup un prêtre ayant librement accepté le risque ultime, dans la ligne du don sacerdotal.

Certains ont remis en question le terme de martyr conféré à l’abbé par certains. Le martyre, si on s’en tient à l’origine du terme grec martyrion, signifie témoignage. Le martyre est donc le témoignage apporté par celui qui souffre, puis sa souffrance elle-même, les tourments endurés et la mort pour sa foi ou une cause, un idéal. On peut débattre du terme de “martyr” en tordant de différentes manières le témoignage de l’abbé Perrot. On ne peut en revanche effacer cette dimension fondamentale de son choix. Mais des personnes qui font fi de l’idéal d’un prêtre -même dans le cadre d’une recherche universitaire – peuvent-ils comprendre la dimension pastorale de quelqu’un donnant sa vie pour ses brebis, à la suite du Christ ?

Mémoire vive, mémoire blessée

En fin de journée, les interventions se sont tournées vers la mémoire : iconographie, chapelle de Koad-Kev, théâtre d’Ar Vro Bagan. Un témoignage marquant a évoqué cette pièce des années 1980 où le public croyant aurait été tourné en dérision et où de nombreuses personnes, baptisées par l’abbé Perrot, auront été blessées. Ronan Caerleon lui-même en a fait une attaque et en mourra quelques semaines plus tard. Cette anecdote a ravivé le sentiment que la mémoire de l’abbé reste encore aujourd’hui un terrain chargé, parfois douloureux, pour ceux qui associent son nom à un christianisme breton désormais fragile et marginalisé.

En bref… un fossé toujours là

En définitive, la journée, bien qu’enrichissante et malgré le fait qu’on en ressort sur notre faim en considérant qu’aucun nouveau regard n’a été porté sur le personnage, a révélé un fossé persistant. D’un côté, une approche universitaire désireuse de déconstruire, de relativiser, d’objectiver jusqu’à gommer les lignes spirituelles fondatrices.
De l’autre, une mémoire croyante pour qui l’abbé Yann-Vari Perrot demeure un prêtre ayant donné sa vie pour Feiz ha Breizh, convaincu que la foi et la langue bretonne sont appelées à se soutenir mutuellement pour faire vivre un peuple.

Pour beaucoup de Bretons chrétiens, la question n’est donc pas de “reconfigurer l’objet Perrot”, mais de savoir si l’Église et la société accepteront un jour de reconnaître ce que cet héritage a représenté – et pourrait encore représenter- pour l’avenir d’une Bretagne à la fois bretonnante et chrétienne.

Un destenn glokoc’h eus an devezh zo bet embannet e brezhoneg war al lec’hienn www.abp.bzh (klikit amañ evit lenn anezhañ)

À propos du rédacteur Yvon Abgrall

Publiant régulièrement des articles dans la presse bretonne, il propose pour Ar Gedour des articles documentés sur le thème "Feiz & Breizh" (foi et Bretagne), d'un intérêt culturel mais aussi ancrés dans les préoccupations actuelles.

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3 Commentaires

  1. L’abbé PERROT restera l’icone de la détermination d’une Bretagne authentique et chrétienne attachée à la langue de son pays. Aujourd’hui la Bretagne a besoin de se relire et aller de l’avant pour sauver les jeunes générations qui sont en attente d’une vraie identité bretonne en dehors d’idées partisanes et politiques.

  2. un saint clerc breton au XXe siècle, cohérent et conséquent : prêtre et Légitimiste, pour la Bretagne et la bretons.

  3. Ce colloque promettait une approche scientifique. On pouvait comprendre: distanciée, documentée, raisonnable.
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    Ce fut partiellement vrai.
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    A d’autres égards, il fut aussi et très exactement anti-scientifique. L’image du CRBC, à mon humble avis, en ressort malheureusement ternie. J’emploie le terme « malheureusement » , en pensant à certains intervenants qui ont très bien fait leur travail (et que donc l’on peut remercier), quand d’autres ont préféré se laisser aller à un jugement de type « café du commerce ». J’ai même relevé quelques insinuations, volontairement à peine esquissées, mais inadmissibles dans le cadre d’un colloque qui se veut de niveau universitaire.
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    Le participant en ressort un peu déçu sur le fond, meurtri concernant les attitudes mentionnées ci-dessus, inquiet quand il constate que l’honnêteté intellectuelle (chez certains intervenants) est à ce point malmenée.
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    Une chose est sûre au moins. L’on est loin d’avoir faire le tour de la figure emblématique de l’abbé Yann-Vari Perrot. Et si ce colloque avait pour ambition de mettre un point final à la question de sa biographie et de la trace qu’il a laissé dans la Bretagne du XX° siècle (et jusqu’à aujourd’hui), il est trop évident que l’on reparlera encore à l’avenir de l’abbé Yann-Vari Perrot. Espérons que ce soit alors avec un peu plus de sérieux et d’honnêteté dans le ton.
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    Après tout, ceux à qui la foi chrétienne donne de l’urticaire – on l’a très nettement ressenti dans la salle, à certains moments – pourraient se passer de prétendre parler publiquement de ce qu’ils ne comprennent pas, quand ils ne l’abhorrent pas tout à trac. Simple affaire de décence.
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    Très certainement, aussi que ceux qui ne peuvent le lire dans le texte – faute de connaissance de la langue bretonne -, pourraient-ils se montrer plus prudents. Et avertir ainsi des limites de leur investigation ou appréhension du sujet. Simple honnêteté vis-à-vis du public.
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    E Breizh e c’hell ar Feiz bezañ tostaet ha livet gant ar yezh. Dispar eo. Gant ma kendalc’ho!

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