Culture woke, post-libéralisme et crise du libéralisme : la doctrine sociale de l’Église comme horizon de discernement

Amzer-lenn / Temps de lecture : 6 min

Dans une intervention qu’il a prononcé le 13 septembre 2025 pour le Xe Diplôme international en doctrine sociale de l’Église, le cardinal breton Christophe Pierre – nonce apostolique aux Etats-Unis – propose une lecture approfondie des tensions idéologiques qui traversent aujourd’hui les États-Unis et, plus largement, les sociétés occidentales. Son analyse montre que la culture dite woke et le post-libéralisme, bien qu’opposés, se présentent comme deux symptômes d’une même crise : l’essoufflement du libéralisme moderne et la recherche désordonnée d’alternatives anthropologiques. Face à ces dynamiques fragmentaires, la doctrine sociale de l’Église offre un cadre unifiant, enraciné dans la dignité de la personne et la fraternité universelle.


Un paradigme épuisé : les signes d’une crise du libéralisme moderne

Dans ce document, le cardinal commence par rappeler que le libéralisme, tel qu’il s’est développé depuis le XIXᵉ siècle, a constitué l’horizon normatif des démocraties occidentales, structurant à la fois la vie politique, l’économie de marché et la culture publique. Il ne nie pas les acquis de ce modèle, qui a permis l’extension des droits civils, une croissance soutenue et une relative stabilité institutionnelle. Cependant, il souligne que ces réussites ne suffisent plus à masquer une série de tensions internes qui se sont approfondies au fil du temps.

D’un côté, la valorisation exclusive de l’autonomie individuelle a progressivement érodé les liens sociaux, produisant des sociétés où l’individu se retrouve moins porté par des communautés que livré à lui-même. De l’autre, la mise en avant du marché comme instance régulatrice a favorisé l’apparition d’inégalités structurelles que les mécanismes libéraux traditionnels ne parviennent plus à corriger. Les crises successives – financière en 2008, sanitaire avec la pandémie de coronavirus – ont agi comme des révélateurs, mettant en lumière l’incapacité du modèle à garantir une cohésion durable.

Dans ce contexte de fragilisation, une polarisation idéologique s’est intensifiée. La culture dite woke et le post-libéralisme émergent ainsi comme deux réponses distinctes mais liées par une même insatisfaction. Toutes deux cherchent à combler le vide laissé par un libéralisme devenu incapable d’orienter le vivre-ensemble ou de fournir un langage commun autour de la justice et de la dignité.


Culture woke et post-libéralisme : deux réponses opposées mais symétriques

Le cardinal Pierre décrit la culture woke (dont il évoque le glissement sémantique du terme) comme un mouvement né du besoin, profondément légitime, de rendre visibles les injustices historiques et de donner voix aux groupes marginalisés. L’émergence de ce courant reflète un désir de combler les insuffisances du libéralisme, notamment face au racisme structurel, aux discriminations sexuelles ou aux mécanismes d’exclusion persistants. Cependant, au fur et à mesure de son expansion, cette dynamique de vigilance face à l’injustice peut se transformer en réduction identitaire. Lorsque l’identité devient la grille de lecture exclusive de la réalité, elle tend à fragmenter la société en groupes inconciliables, chacun défendant sa propre vérité et son propre récit, parfois au détriment du dialogue. C’est ce qu’Ar Gedour évoquait dans un récent article.

À l’autre extrémité du spectre, le post-libéralisme se présente comme une tentative de restaurer la cohésion perdue en réévaluant la tradition, l’autorité et l’idée de bien commun. Le cardinal reconnaît la pertinence de certaines critiques formulées par ce mouvement, notamment contre l’individualisme déraciné et l’économie de marché dérégulée. Pourtant, il souligne que cette réaction peut glisser vers un communautarisme exclusif, voire vers une instrumentalisation politique de la religion. Ce risque est particulièrement marqué lorsque l’on cherche à imposer un ordre confessionnel ou national en position hégémonique, oubliant la pluralité légitime de la vie moderne.

Ainsi, bien que la culture woke et le post-libéralisme semblent s’opposer frontalement, ils partagent une même faiblesse : tous deux s’appuient sur des anthropologies incomplètes. L’une absolutise l’identité au point de rompre l’universalité ; l’autre absolutise la communauté au point de restreindre la liberté. Ces réponses, en prétendant corriger les limites du libéralisme, finissent par reproduire les mêmes ruptures, mais sous d’autres formes.


L’anthropologie chrétienne comme voie de dépassement

Pour sortir de ces impasses, le cardinal Pierre propose de revenir à la source même de la doctrine sociale de l’Église : une anthropologie de la personne fondée sur sa dignité inaliénable, sa dimension relationnelle et sa vocation à la communion. Contrairement aux visions fragmentaires, cette anthropologie ne réduit jamais l’être humain à une identité isolée ni à une appartenance collective immuable. Elle affirme au contraire que chaque personne possède une valeur intrinsèque qui dépasse ses caractéristiques sociologiques et qu’elle ne se réalise que dans la relation.

Cette vision se déploie pleinement dans Fratelli tutti, document du Pape François auquel le cardinal accorde une place centrale. L’encyclique rappelle que la fraternité universelle n’est pas une abstraction morale mais une exigence concrète qui structure la vie sociale. La parabole du Bon Samaritain devient ainsi une clé herméneutique : elle montre que le prochain n’est jamais celui que l’on a choisi mais celui que la réalité place sur notre chemin, indépendamment des identités ou appartenances. La doctrine sociale de l’Église propose ainsi de dépasser les clivages contemporains non par un compromis fragile, mais par une conversion du regard : reconnaître que l’autre, quel qu’il soit, est un frère.

Cette perspective offre une alternative crédible aux tensions actuelles. Là où la culture woke voit des identités irréductibles, l’Église voit des personnes appelées à se rencontrer. Là où le post-libéralisme pourrait être tenté de refermer les frontières du bien commun, l’Église appelle à un bien commun ouvert, orienté vers l’inclusion des plus vulnérables. Enfin, là où le libéralisme peine à articuler liberté et responsabilité, l’Église rappelle que la liberté n’est authentique que lorsqu’elle s’exerce en vue de la communion.

Vers une fraternité capable de réconcilier

Le diagnostic du cardinal Christophe Pierre est clair : ni le libéralisme, ni la culture woke, ni le post-libéralisme ne peuvent, à eux seuls, offrir un cadre durable pour penser la justice sociale ou l’unité politique. Chacun de ces modèles, à sa manière, fragmente la réalité ou absolutise une partie au détriment du tout. La doctrine sociale de l’Église, en revanche, propose une vision intégrale de la personne qui permet de dépasser ces apories. Elle offre non une idéologie supplémentaire, mais une orientation profondément enracinée dans l’Évangile : la fraternité.

Dans un monde marqué par la polarisation, cette fraternité se présente moins comme un mot d’ordre que comme un chemin : un appel à regarder la réalité en vérité, à accueillir l’autre sans pour autant réduire son identité, à construire un bien commun qui n’exclut personne. À travers cet apport, le cardinal Pierre montre que l’Église ne se situe certainement pas en marge des débats contemporains : elle y contribue en rappelant que toute vie sociale authentique repose sur la reconnaissance de la dignité humaine et sur la joie d’un vivre-ensemble qui ne cesse de s’élargir.

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