Dans la grande foire identitaire de notre époque, chacun brandit sa pancarte, son label, son héritage spirituel ou politique comme on exhibe un laissez-passer. Et malheur à celui qui n’entre dans aucune case : il devient aussitôt suspect. Entre les rives qui s’opposent, la place du pont reste la plus vulnérable… mais aussi la plus nécessaire. Et en cette période de Noël, il n’est peut être pas inutile de le rappeler…
Il est devenu terriblement facile de coller une étiquette. Un mot, un soupçon, une rumeur… et la personne en face bascule du côté des « tiens » ou des « autres ». Le débat public s’en nourrit allègrement. Les réseaux sociaux l’amplifient, Colisée d’aujourd’hui où chacun peut lever ou baisser le pouce pour mettre à l’index. Les communautés se replient sur leurs certitudes. Jusqu’à ce que la conversation elle-même se réduise à des marqueurs d’appartenance.
Les sciences sociales le montrent : dans des sociétés fragilisées ou fragmentées, chacun a tendance à durcir ce qui le distingue (Charles Taylor, The Politics of Recognition, 1992 ; Zygmunt Bauman, Liquid Modernity, 2000 ; Rogers Brubaker, Ethnicity Without Groups, 2004). Ce n’est pas toujours une intention consciente. On croit défendre une sensibilité ou une fidélité, et l’on glisse pourtant dans une logique non plus seulement individualiste mais identitaire. Un identitarisme diffus, non revendiqué, mais bien réel dans ses effets, qui dépasse largement les clivages politiques. Précisons que si le terme “identitaire” évoque souvent des postures militantes ou partisanes, il désigne bien plus qu’un courant : c’est un réflexe humain, une manière de se définir par opposition à l’autre. Et ce réflexe-là traverse tous les milieux – spirituels, culturels, ecclésiaux – souvent sans que personne en ait conscience. Oui…tous les milieux !
Ainsi, le domaine religieux n’y échappe pas. Les analyses de Danièle Hervieu-Léger (Catholicisme, la fin d’un monde, 2003) décrivent un catholicisme traversé par des sensibilités qui coexistent difficilement : mémoires différentes, pratiques divergentes, attentes incompatibles, rupture générationnelle… Dans ce contexte, classer vite et juger fort devient presque un réflexe presque tribal de cohésion interne. Chez les laïcs comme chez les clercs.
Pourtant, dès les premières générations chrétiennes, l’Église a connu ces tentations de clans. Saint Paul s’en inquiète lorsqu’il écrit : « Chacun de vous tient ce langage : “Moi, je suis de Paul”, “et moi d’Apollos”, “et moi de Céphas”, “et moi du Christ”. Le Christ est-il divisé ? » (1 Corinthiens 1,12–13).
L’avertissement apostolique vise déjà à déjouer ces identités concurrentes qui déforment la foi.
Le drame de l’entre-deux
Dans cette logique binaire, et c’est là l’objet même de cet article, les positions intermédiaires deviennent les plus difficiles à porter. Elles ne bénéficient pas de la protection d’un camp ni de la chaleur grégaire d’un clan. Elles semblent former un no man’s land où l’on passe sans s’attarder.
Pourtant, ce sont ces voix-là – de plus en plus rares, comme nous le confiait récemment un prêtre – qui maintiennent encore vivante la possibilité d’un dialogue. Elles ne choisissent pas l’entre-deux par mollesse, mais par fidélité à la rencontre. Elles forment ce mince espace où la nuance survit et où la diplomatie se déploie.
Mais le paradoxe est cruel : plus elles tentent de relier, plus elles s’exposent au tir croisé. Trop ceci d’un côté, trop cela de l’autre. Jamais assez pour les uns, toujours trop pour les autres.
Le pont, figure nécessaire dans un temps d’exaspérations
A-t-on déjà reproché à un pont d’avoir les pieds sur deux rives à la fois ? De relier deux montagnes ? Un pont n’est jamais célébré pour lui-même mais pour ce pour quoi il a été conçu. On lui demande d’être solide, utile, discret si possible. Parfois, il se voit un peu plus et devient monument. Il ne cesse cependant d’être un pont. Mais qu’il paraisse pencher d’un côté ou qu’il semble favoriser l’autre, le voilà déjà suspect. Sans autre forme de procès, il est voué à être dynamité. Pourtant, lorsqu’un paysage se fragmente, ce sont bien les ponts qui empêchent la rupture définitive. Cette posture est plus qu’un simple équilibre spirituel : elle est profondément humaniste. Elle rappelle que la dignité précède toujours l’étiquette, que l’être humain vaut plus que la tribu qui prétend le définir. C’est là peut-être la dernière forme d’humanisme dont nos sociétés disposent encore : refuser la guerre des appartenances, croire obstinément que l’autre peut toujours être rejoint, et affirmer que relier n’est pas une question de camp, mais une question d’humanité. Tout simplement.
« Il faut laisser des ponts derrière soi, non des murs. »
Jean d’Ormesson, Un jour je m’en irai sans avoir tout dit (2013).
Sans eux, il ne reste que des blocs figés face à face, semblables à ces chiens pompéiens, gardiens immobiles d’un portail disparu, condamnés à un face-à-face sans fin. Or, dans la vie civique comme dans la vie ecclésiale, les médiateurs sont essentiels : hérauts discrets d’un monde encore civilisé dans une société tentée par l’instinct animal. Ils rappellent qu’un passage demeure possible, même lorsque tout le monde l’a oublié. Que lorsque les gens ne se parlent plus, il subsiste encore des voies d’humanité.
La force de tenir
Il ne faudrait pas oublier que «la construction de ponts est l’œuvre de la civilisation, et que les murs sont l’œuvre de la peur» (F.D. Roosvelt, 1932). Mais cette vocation demande une force intérieure particulière, parfois difficile à tenir : accepter d’être incompris, de tenir bon dans les vents contraires, de refuser les fidélités faciles, de ne pas se décourager face à l’adversité.
Il existe une force singulière chez celles et ceux qui habitent cette position et font le choix du passage plutôt que celui du camp. Non pas une tiédeur, mais une fidélité. Celle qui préfère le visage de l’autre à l’étiquette apposée. Celle qui refuse qu’un clan dicte sa vérité. Celle qui peut, sans se contredire, répéter avec l’apôtre : « Je ne suis ni de Paul ni d’Apollos. Je suis du Christ. »
Ce n’est pas être indécis. C’est refuser d’être réduit. Quand chacun devient son propre Saint-Office intérieur, prompt à classer ou à condamner, la figure du pont mérite d’être réhabilitée. Elle ne promet ni tranquillité ni applaudissements, mais elle sauvegarde le passage. Elle n’est pas la solution la plus simple, mais elle est souvent la seule qui évite les fractures définitives.
Dédicace
Aux bâtisseurs de ponts : à ceux qui relient, qui tiennent la ligne, qui refusent les camps.
Aux silhouettes courageuses qui avancent au milieu des critiques croisées.
Et à ceux qui, souvent sans y penser, dynamitent les ponts sous prétexte de défendre une rive : puisse ce rappel leur dire que l’on ne protège jamais une terre en détruisant les chemins qui y mènent, et qu’ils comprennent enfin qu’on ne traverse jamais un mur, à moins d’y ouvrir une porte.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

